{"id":9777,"date":"2025-05-08T10:36:29","date_gmt":"2025-05-08T08:36:29","guid":{"rendered":"https:\/\/gregoryderville.com\/?p=9777"},"modified":"2025-05-08T13:09:22","modified_gmt":"2025-05-08T11:09:22","slug":"les-freres-dardenne-deux-jours-une-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/2025\/05\/08\/les-freres-dardenne-deux-jours-une-nuit\/","title":{"rendered":"Les fr\u00e8res Dardenne &#8211; \u00ab\u00a0Deux jours, une nuit\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne suis jamais beaucoup all\u00e9 au cin\u00e9ma, sauf pendant la vingtaine, quand j&rsquo;\u00e9tais \u00e9tudiant puis jeune enseignant (jusqu&rsquo;\u00e0 ce que naisse mon premier enfant).<\/p>\n\n\n\n<p>Durant cette p\u00e9riode, j&rsquo;aimais bien dire, ce qui \u00e9tait tout \u00e0 fait vrai, que j&rsquo;aimais les \u00ab\u00a0petits films \u00e0 petit budget\u00a0\u00bb , et les fr\u00e8res Dardenne \u00e9taient embl\u00e9matiques de ce go\u00fbt pour les films courts, sans stars, qui mettaient en sc\u00e8ne des gens banals plac\u00e9s dans des situations tout aussi banales, mais qui les obligent \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler ce qu&rsquo;ils ont dans le bide, le pire ou le meilleur (je pense par exemple \u00e0 \u00ab\u00a0Le fils\u00a0\u00bb , et plus encore \u00e0 la derni\u00e8re sc\u00e8ne absolument bouleversante de \u00ab\u00a0La promesse\u00a0\u00bb ).<\/p>\n\n\n\n<p>Hier soir j&rsquo;ai enfin regard\u00e9 \u00ab\u00a0Deux jours, une nuit\u00a0\u00bb , r\u00e9alis\u00e9 par les fr\u00e8res Dardenne en 2014, et je me suis rappel\u00e9 pourquoi j&rsquo;aimais tant leur cin\u00e9ma simple, direct, percutant, et profond\u00e9ment respectueux (des personnages, des th\u00e8mes dont ils parlent, mais aussi du public, de celles et ceux qui pourraient se reconna\u00eetre ou \u00eatre reconnu\u00b7es dans leurs personnages\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p>[Attention, quelques spoilers dans la suite de ce texte, mais enfin c&rsquo;est tout sauf un film \u00e0 suspense, on sait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 peu pr\u00e8s comment \u00e7a va se terminer, en tous cas on sait tr\u00e8s bien comment \u00e7a ne peut PAS se terminer\u2026 et les fr\u00e8res Dardenne inventent une fin encore plus puissante et bouleversante que ce que l&rsquo;on pouvait imaginer \u2013 une fin que je ne d\u00e9crirai pas]<\/p>\n\n\n\n<p>Sandra sort \u00e0 peine d&rsquo;une d\u00e9pression, et elle est encore \u00e9minemment fragile, \u00e7a se voit comme le nez au milieu de la figure d\u00e8s les premi\u00e8res sc\u00e8nes, o\u00f9 suite \u00e0 un bref appel dont on n&rsquo;entend pas la teneur elle se r\u00e9p\u00e8te m\u00e9caniquement le petit encouragement qu&rsquo;elle a du apprendre en th\u00e9rapie (\u00ab\u00a0Je ne dois pas pleurer\u00a0\u00bb ).<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9780\" style=\"width:478px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1-300x200.jpg 300w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1-768x512.jpg 768w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1-825x550.jpg 825w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1-600x400.jpg 600w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1-400x267.jpg 400w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1-1320x880.jpg 1320w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-1.jpg 1440w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Ce qu&rsquo;elle vient d&rsquo;apprendre, on va vite le comprendre, c&rsquo;est une mauvaise nouvelle. Alors que son retour au travail apr\u00e8s un long cong\u00e9 maladie est pr\u00e9vu pour bient\u00f4t, son patron a propos\u00e9 \u00e0 ses 16 salari\u00e9\u00b7es de voter avec deux alternatives, soit le licenciement de Sandra et l&rsquo;attribution d&rsquo;une prime de 1.000 euros pour tout le monde, soit sa r\u00e9int\u00e9gration mais l&rsquo;annulation de cette prime. Et le r\u00e9sultat du scrutin vient de tomber&nbsp;: plac\u00e9s face \u00e0 cette alternative sc\u00e9l\u00e9rate, 16 ont vot\u00e9 pour le licenciement et la prime, et seulement 2 pour le choix inverse. Sandra est abattue, elle tremble, elle pleure, elle r\u00e9clame de retourner dormir, mais son mari et l&rsquo;une de ses coll\u00e8gues ruent dans les brancards et parviennent, non sans mal, arm\u00e9s de patience, \u00e0 la convaincre de se battre.<\/p>\n\n\n\n<p>Concr\u00e8tement, se battre, ce sera d&rsquo;abord aller voir son patron pour le convaincre d&rsquo;organiser un nouveau vote, cette fois-ci loin des regards d&rsquo;un contrema\u00eetre qu&rsquo;on devine \u00eatre un beau salopard. Ce sera lundi matin, dans deux jours et une nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors d\u00e9marre une sorte de road-movie dans laquelle nous suivons Sandra, d&rsquo;abord en bus et \u00e0 pied, puis en voiture avec son mari une fois que celui-ci a fini ses heures. Nous la voyons faire la tourn\u00e9e de ses coll\u00e8gues, l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre, l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre, l&rsquo;une apr\u00e8s l&rsquo;autre, pour les convaincre de \u00ab\u00a0changer leur vote\u00a0\u00bb . Au cours de ce qui s&rsquo;apparente curieusement \u00e0 une sorte de campagne \u00e9lectorale en porte \u00e0 porte, Sandra d\u00e9marre chaque interaction par un petit speech bien r\u00e9gl\u00e9 mais h\u00e9sitant, toujours avec une l\u00e9g\u00e8re modulation, fa\u00e7on de bien faire sentir son extr\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9. Car au-del\u00e0 de l&rsquo;incertitude et de la peur du ch\u00f4mage, de la pr\u00e9carit\u00e9 et du d\u00e9classement (comment fera-t-on pour garder la maison\u00a0?), au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00e9puisement caus\u00e9 par des mois de d\u00e9pression qui ont \u00e9reint\u00e9 son couple (elle jette brusquement \u00e0 son mari que \u00e7a fait quatre mois qu&rsquo;ils n&rsquo;ont plus fait l&rsquo;amour), et qui ont sans doute aussi accabl\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ses deux petits, Sandra se sent humili\u00e9e de devoir compter sur la piti\u00e9 et d&rsquo;avoir l&rsquo;impression de mendier (elle le dit tr\u00e8s express\u00e9ment), elle se sent g\u00ean\u00e9e de mettre la pression sur ses gens qui, comme elle, ont des probl\u00e8mes de fins de mois et ne peuvent pas trop, parfois pas du tout, se passer de cette prime qui permettrait \u00e0 leur famille de garder la t\u00eate hors de l&rsquo;eau.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-2.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"680\" height=\"478\" src=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9779\" style=\"width:467px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-2.jpg 680w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-2-300x211.jpg 300w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-2-600x422.jpg 600w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-2-400x281.jpg 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 680px) 100vw, 680px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Au cours de ce p\u00e9riple, nous voyons chez les coll\u00e8gues toute la gamme des r\u00e9actions possibles, depuis le soutien franc et imm\u00e9diat jusqu&rsquo;au refus hargneux et violent, en passant par la d\u00e9robade (Sandra entend Nadine \u00e0 l&rsquo;interphone tandis que sa fille pr\u00e9tend qu&rsquo;elle est absente), par les excuses plus ou moins bidon, par la g\u00eane de devoir refuser parce que c&rsquo;est la gal\u00e8re (\u00ab\u00a0J&rsquo;esp\u00e8re que tu me comprends\u00a0\u00bb ), par la honte d&rsquo;avoir vot\u00e9 contre Sandra lors du premier vote (ce \u00e0 quoi elle r\u00e9agit en donnant en quelque sorte son absolution), et toujours, toujours, par la peur pour son propre job dans un contexte manag\u00e9rial toxique et une soci\u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment dure et injuste\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Jamais Sandra n&rsquo;est intrusive, jamais elle n&rsquo;insiste trop lourdement, jamais elle ne culpabilise, elle est la premi\u00e8re \u00e0 dire, bien avant ses coll\u00e8gues, que bien s\u00fbr cette prime est importante pour elles et pour eux (et pour leur famille), et qu&rsquo;elle les comprend de d\u00e9cliner. Tout au plus les invite-t-elle, quand ils ou elles lui demandent de se mettre \u00e0 leur place, de se mettre \u00e0 sa place \u00e0 elle. Mais il lui suffit de dire ce qu&rsquo;elle a \u00e0 dire, et elle tourne les talons apr\u00e8s un merci, une bise, ou une poign\u00e9e de main. Avec un sourire aux l\u00e8vres ou les larmes dans la gorge, c&rsquo;est selon, mais en tous cas sans jamais se plaindre, noblesse oblige.<\/p>\n\n\n\n<p>Je parlais de cin\u00e9ma respectueux, parce que si Sandra est \u00e9videmment magnifi\u00e9e dans sa dignit\u00e9 et son courage, ses coll\u00e8gues qui d\u00e9cident de ne pas changer leur vote ne sont pas pour autant jet\u00e9\u00b7es en p\u00e2ture au public. La vie est dure pour tout le monde, personne n&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;abri des petitesses humaines. Plut\u00f4t que de stigmatiser celui-ci ou celle-l\u00e0, les fr\u00e8res Dardenne pr\u00e9f\u00e8rent souligner en d\u00e9licatesse les h\u00e9sitations de celles et ceux qui, parfois tout de suite, parfois apr\u00e8s un temps de r\u00e9flexion, vont se d\u00e9cider \u00e0 changer leur vote parce que, sans doute, une petite voix leur a souffl\u00e9 dans la t\u00eate qu&rsquo; \u00ab\u00a0<em>Il y a des choses qui ne se font pas<\/em>\u00a0\u00bb (selon la belle et simple formule de George Orwell, qui d\u00e9finissait ainsi on ne peut mieux ce que c&rsquo;est que l&rsquo;\u00e9thique).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le cin\u00e9ma, ce n&rsquo;est pas que des histoires \u00e9difiantes et des dispositifs pour faire sortir des \u00e9motions (m\u00eame si de fait ici nous oscillons sans cesse de la col\u00e8re \u00e0 la compassion). On ne fait pas de bons films avec des bons sentiments, en tous cas pas QUE avec des bons sentiments (et pour cela qu&rsquo;il y a quelque chose de ridicule \u00e0 se plaindre que \u00ab\u00a0Quelque chose en plus\u00a0\u00bb n&rsquo;ait pas eu de C\u00e9sar). Le cin\u00e9ma, c&rsquo;est aussi une mise en sc\u00e8ne, c&rsquo;est aussi une direction d&rsquo;acteurs et d&rsquo;actrices, c&rsquo;est aussi des choix d&rsquo;image, de lumi\u00e8re, de cadrages&#8230; C&rsquo;est un langage.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c&rsquo;est aussi une des raisons pour lesquelles j&rsquo;aime profond\u00e9ment le cin\u00e9ma des fr\u00e8res Dardenne, de m\u00eame que celui de Nanni Moretti (\u00ab\u00a0Journal intime\u00a0\u00bb ), de Jacques Audiard (\u00ab\u00a0De battre mon c\u0153ur s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9\u00a0\u00bb ) ou de Laetitia Masson (\u00ab\u00a0\u00c0 vendre\u00a0\u00bb )\u00a0: comme je le disais, c&rsquo;est simple, direct, \u00e0 hauteur d&rsquo;homme et de femme, sans mouvements de cam\u00e9ra superflus, sans effets sp\u00e9ciaux faciles, sans fioritures. C&rsquo;est du cin\u00e9ma \u00e0 l&rsquo;os, et j&rsquo;aime \u00e7a.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-3.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-3-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9783\" style=\"width:475px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-3-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-3-300x169.jpg 300w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-3-768x432.jpg 768w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-3-825x464.jpg 825w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-3-600x338.jpg 600w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-3-400x225.jpg 400w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-3.jpg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Lorsque Marion Cotillard se d\u00e9place de station en station sur son chemin de croix, elle est film\u00e9e de loin, un peu ballott\u00e9e dans une ville qui continue \u00e0 vivre comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait, bien entendu, et cela accentue son sentiment d&rsquo;isolement et de fragilit\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9 et un syst\u00e8me capitaliste qui pressent et broient les \u00eatres humains et les rejettent quand ils ne sont plus assez \u00ab\u00a0employables\u00a0\u00bb (un coll\u00e8gue glisse m\u00e9chamment \u00e0 Sandra que dans son absence la bo\u00eete a bien tourn\u00e9 \u00e0 16, sous-entendu elle ne sert \u00e0 rien, alors pourquoi faudrait-il qu&rsquo;on la reprenne?)<\/p>\n\n\n\n<p>Mais \u00e0 titre personnel, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 vraiment scotch\u00e9 par les sc\u00e8nes o\u00f9 elle se retrouve seule, dans les cages d&rsquo;escaliers d\u00e9sertes, sur le si\u00e8ge passager de la voiture, ou dans l&rsquo;intimit\u00e9 de sa petite cuisine, de la chambre des enfants o\u00f9 elle refait les lits minutieusement, de sa minuscule salle de bains o\u00f9 elle manipule ses boites de Xanax. Les cadrages serr\u00e9s montrent une femme \u00e0 bout de forces, dont les \u00e9motions se lisent de fa\u00e7on transparente sur le visage et dans la moindre des r\u00e9actions corporelles, par exemple dans la fr\u00e9n\u00e9sie avec laquelle elle boit au goulot pour se d\u00e9nouer la gorge. Je ne suis pas tr\u00e8s fan de la personnalit\u00e9 de Marion Cotillard, mais sa prestation de com\u00e9dienne est ici immense, d&rsquo;une pr\u00e9cision et d&rsquo;une justesse sid\u00e9rantes&nbsp;: pas une seule fois je n&rsquo;ai eu la sensation qu&rsquo;il y avait un pouill\u00e8me de faux dans sa voix, dans son regard, dans ses gestes, dans les mots qu&rsquo;elle emploie&#8230; Pendant une heure et demie, la vraie vie d&rsquo;une vraie personne a fait irruption dans mon salon, et je dois dire que c&rsquo;est l&rsquo;une des choses que je recherche le plus lorsque je regarde un film (je veux dire un film dont le but est autre que celui de simplement me divertir)&nbsp;; j&rsquo;attends que l&rsquo;on me donne des nouvelles de quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;est pas moi, mais qui existe vraiment, que je pourrais croiser demain \u00e0 la boulangerie ou \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat de tram. Quelqu&rsquo;un dont la vie pourrait me faire r\u00e9fl\u00e9chir sur la mienne, sur le monde dans lequel nous sommes plong\u00e9s, sur ce qui fait que nous nous comportons souvent de fa\u00e7on si d\u00e9gueulasse, et sur ce qui pourrait faire que nous nous comportions de fa\u00e7on un peu plus humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a clairement une dimension sociale et politique dans ce film\u00a0: une femme qui, dans le premier plan, dort puis sort une tarte d&rsquo;un four, et dont le mari d\u00e9sempar\u00e9 coupe les pizzas de ses deux enfants pendant qu&rsquo;elle pleure dans son lit, prend de plein fouet l&rsquo;\u00e2pret\u00e9 et l&rsquo;injustice de la soci\u00e9t\u00e9, mais l&rsquo;espace d&rsquo;un week-end elle d\u00e9cide de se relever, et m\u00eame si elle tr\u00e9buche \u00e0 plusieurs reprises elle avance sans rel\u00e2che (en bus, \u00e0 pied, en voiture, parfois m\u00eame en courant), et sa courte odyss\u00e9e urbaine va bousculer des vies et va semer des graines d&rsquo;humanit\u00e9, de solidarit\u00e9, et peut-\u00eatre de luttes collectives, qui sait. Je suis totalement d&rsquo;accord avec les derni\u00e8res phrases de la belle chronique d&rsquo;Isabelle Regnier dans Le Monde\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Entre la premi\u00e8re porte \u00e0 laquelle elle sonne et la derni\u00e8re, on est pass\u00e9 de l&rsquo;id\u00e9e de Jean Renoir, selon laquelle tout le monde a ses raisons, \u00e0 celle des fr\u00e8res Dardenne, qui affirment que non, toutes les raisons ne sont pas bonnes. Pass\u00e9e de la d\u00e9pression \u00e0 la r\u00e9volte contre l&rsquo;injustice et les ordures qui la font prosp\u00e9rer, Sandra a ressoud\u00e9 les liens de solidarit\u00e9 que l&rsquo;entreprise avait d\u00e9truits. Elle a cr\u00e9\u00e9 du possible. Les r\u00e9volutions ne commencent pas autrement.<\/em>\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-4.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-4-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9785\" style=\"width:658px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-4-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-4-300x169.jpg 300w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-4-768x432.jpg 768w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-4-825x464.jpg 825w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-4-600x338.jpg 600w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-4-400x225.jpg 400w, https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Cotillard-Deux-jours-une-nuit-4.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Les derniers mots de Sandra, prononc\u00e9s la t\u00eate haute et le regard droit, sont \u00ab\u00a0On s&rsquo;est bien battu\u00a0\u00bb . \u00c0 travers ce combat opini\u00e2tre, la fiert\u00e9 est revenue, mais aussi, et ce n&rsquo;est pas rien, le sourire et m\u00eame la joie, \u00e0 la faveur du soutien d&rsquo;une coll\u00e8gue qui deviendra sans doute une amie ch\u00e8re, d&rsquo;une chanson d\u00e9primante (magnifique sc\u00e8ne o\u00f9 Sandra sent surgir d&rsquo;on ne sait o\u00f9 un pauvre mais sinc\u00e8re sourire \u00e0 son mari, et o\u00f9 on se dit qu&rsquo;elle est peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 en train de gagner sa bataille), d&rsquo;un air de rock entendu en voiture et qui permet \u00e0 des regards joyeux de se croiser, de quelques gestes furtifs de tendresse revenue (car ce film est aussi celui de la renaissance d&rsquo;un couple, et sans doute d&rsquo;une famille)\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;ai pas fini de penser \u00e0 ce film \u00e0 la beaut\u00e9 simple et fulgurante.<\/p>\n<!-- templates\/buttons-placeholder.php -->\n<div class=\"da-reactions-outer TpostID9777\">\n\t    <div class=\"da-reactions-data da-reactions-container-async center\"\n         data-type=\"post\"\n         data-id=\"9777\"\n         id=\"da-reactions-slot-post-9777\">\n        <div class=\"da-reactions-exposed\">\n\t\t\t<img src=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/plugins\/da-reactions\/assets\/dist\/loading.svg\" alt=\"Loading spinner\" width=\"64\" height=\"64\" style=\"width:64px\" \/>\n        <\/div>\n    <\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je ne suis jamais beaucoup all\u00e9 au cin\u00e9ma, sauf pendant la vingtaine, quand j&rsquo;\u00e9tais \u00e9tudiant puis jeune enseignant (jusqu&rsquo;\u00e0 ce que naisse mon premier enfant). Durant cette p\u00e9riode, j&rsquo;aimais bien&hellip;<a href=\"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/2025\/05\/08\/les-freres-dardenne-deux-jours-une-nuit\/\" class=\"more-link\"><span class=\"more-button\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">Les fr\u00e8res Dardenne &#8211; \u00ab\u00a0Deux jours, une nuit\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/a><\/p>\n<!-- templates\/buttons-placeholder.php -->\n<div class=\"da-reactions-outer TpostID9777\">\n\t    <div class=\"da-reactions-data da-reactions-container-async center\"\n         data-type=\"post\"\n         data-id=\"9777\"\n         id=\"da-reactions-slot-post-9777\">\n        <div class=\"da-reactions-exposed\">\n\t\t\t<img src=\"https:\/\/gregoryderville.com\/wp-content\/plugins\/da-reactions\/assets\/dist\/loading.svg\" alt=\"Loading spinner\" width=\"64\" height=\"64\" style=\"width:64px\" \/>\n        <\/div>\n    <\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":9796,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[79,85,86],"tags":[601,712,715],"class_list":["post-9777","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cinema","category-politique","category-societe","tag-depression","tag-economie","tag-travail"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9777","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9777"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9777\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9791,"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9777\/revisions\/9791"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9796"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9777"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9777"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/gregoryderville.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9777"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}