Comme souvent, excellent article dans Reporterre au sujet d’un rapport récent de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé, qui est l’une des agences de l’ONU.
Cette agence onusienne a rendu il y a quelques jours un rapport dans lequel elle écrit de façon très claire qu’il n’est plus pertinent de parler seulement d’une « crise de l’eau » , car la planète est carrément entrée dans « l’ère de la faillite mondiale de l’eau » – c’est même le titre du rapport (Global Water Bankruptcy). La métaphore financière de la faillite ou de la banqueroute souligne bien le fait que désormais il n’est plus possible de corriger la situation et d’éviter les pénuries d’eau : sur ce sujet, nous sommes d’ores et déjà entrés dans un état du monde nouveau et irréversible, de la même manière qu’une entreprise qui fait faillite disparaît, purement et simplement.

Or l’eau est bien sûr un sujet absolument essentiel : bien plus que l’énergie, elle est LA ressource fondamentale, celle sans laquelle aucune activité humaine ne peut fonctionner (ni l’agriculture, ni l’activité minière, ni la fabrication de composants électroniques…), celle sans laquelle toutes les sociétés humaines s’effondrent à coup sûr, de même que l’ensemble de la biodiversité. Comme le résume l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé, l’eau est « l’infrastructure silencieuse de tout » .
Selon cet agence onusienne, la faillite globale de l’eau peut être définie par deux critères :
1) Les prélèvements d’eau douce par les activités humaines excèdent les capacités de renouvellement de la planète, si bien que les réservent d’eau douce s’épuisent (et se dégradent en qualité).
2) Cet épuisement des ressources en eau entraîne des dommages qui sont en grande partie irréversibles. Dans l’idéal, on pourrait encore rétablir les niveaux historiques d’approvisionnement en eau, mais cela ne pourrait se faire qu’à des coûts « disproportionnés » , aussi bien sur le plan financier que sur le plan social et environnemental.
Parmi les illustrations du caractère irrémédiable de cette faillite de l’eau, les auteurs du rapport prennent l’exemple des aquifères. Ceux-ci sont des réserves d’eau sous-terraines qui prennent la forme de gigantesques poches d’eau à l’intérieur de roches poreuses. Un peu partout dans le monde, on pompe dans ces aquifères beaucoup plus d’eau qu’il ne s’y infiltre, si bien qu’ils se vident petit à petit (mais de plus en plus rapidement)… et au bout d’un moment, leur « plafond » finit par s’effondrer. Il est alors tout simplement impossible de les utiliser – autrement dit la réserve d’eau n’existe plus, et il est impossible de la restaurer (ou en tous cas cela ne pourrait se faire qu’à un coût déraisonnable). Le signe avant-coureur de l’effondrement d’un aquifère est son affaissement : il se trouve qu’à l’heure actuelle cela concerne environ 5% des terres émergées !

Autre exemple, la fonte des glaciers. Le rapport de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé indique que près de 30% de la masse globale des glaciers a d’ores et déjà disparu depuis 1970, et si la trajectoire actuelle se prolonge on estime que 80 % des glaciers auront disparu d’ici 2100. Ce phénomène est très préoccupant parce que les glaciers sont un élément essentiel du cycle de l’eau : ils la stockent et ils la relâchent de façon progressive pendant les saisons chaudes, ce qui permet à la fois de limiter les précipitations, les crues et l’érosion pendant les saisons humides, et les sécheresses pendant les saisons chaudes.
Les auteurs du rapport soulignent que les causes de la faillite de l’eau sont parfaitement connues : elle est « le résultat cumulatif de décisions qui ont systématiquement surexploité le capital hydrologique » . Par exemple, la surexploitation de l’eau de surface et souterraine est très souvent encouragée par une trop faible régulation du gaspillage, par des infrastructures démesurées, par le manque d’entretien et la dégradation des réseaux de distribution, voire par par des subventions à des pratiques qui surconsomment de l’eau (par exemple l’irrigation ou l’installation de méga-bassines). « Alors même que les preuves de dépassement et de dommages s’accumulent, (…) la législation, les subventions, les investissements et les projets de développement des infrastructures continuent de renforcer la surconsommation, et les décisions politiquement difficiles concernant la réduction, la réallocation et l’adaptation de la demande sont reportées. »
Coïncidence (« je ne crois pas »), l’actualité politique française récente illustre tout à fait cette phrase : le 13 janvier, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé un « moratoire » sur toutes les décisions relatives à la politique de l’eau, pour satisfaire les revendications de l’agriculture industrielle, laquelle est très gourmande en eau (l’agriculture représente à elle seule 70% de l’eau prélevée dans le monde), et refuse tout durcissement de la réglementation sur les prélèvements.
Malheureusement pour elle (et pour nous), l’agriculture n’est pas seulement la principale responsable de cette faillite de l’eau, elle en est aussi la première victime. En effet, « plus de la moitié de la production mondiale de nourriture est réalisée dans des régions où les réserves d’eau diminuent ou sont instables » . La banqueroute étant déjà confirmée, il y a donc devant nous, irrémédiablement, des risques de pénurie alimentaire, mais aussi un accroissement et une aggravation des conflits pour l’eau (il y en avait une cinquantaine par an au début des années 2010, mais en 2024 il en a eu 400).
L’une des leçons de ce rapport onusien, c’est qu’un cycle de l’eau normal est tout simplement impossible dans le mode de développement actuel et notamment dans l’agriculture industrielle. Il est donc primordial d’aligner l’activité économique sur « les limites hydrologiques réelles » , qui ne sont qu’une illustration parmi d’autres des fameuses frontières planétaires. Dans le domaine agricole, par exemple, il est urgent de renoncer et de cesser de subventionner les cultures et les pratiques les plus gourmandes en eau, de préserver les zones humides. C’est un enjeu de survie, mais aussi de justice, car à l’heure actuelle la surconsommation d’eau profite avant tout aux acteurs les plus puissants de l’agro-industrie, tandis que les pénuries actuelles et à venir frappent et frapperont surtout les petits producteurs, les populations autochtones et les habitants les plus pauvres.
Les sociétés industrielles occidentales refusent depuis des années de s’engager résolument dans leur propre transformation écologique, sous prétexte que c’est « punitif ». Le résultat est là: le monde entier, notamment les plus fragile (et les non humains), est et sera de plus en plus « puni » , en l’occurrence par le manque d’eau, les sécheresses, les crues…
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À titre personnel, ce rapport me conforte dans ma conviction que l’eau est LE critère essentiel pour une installation à la campagne avec un objectif d’autonomie alimentaire partielle. Il y a 15 ans, j’étais vraiment obnubilé par l’énergie, mais depuis j’ai compris que le problème de l’eau est infiniment plus grave. Faire sans énergie, ce sera galère, fatigant, douloureux, pénible, etc., mais sans eau, tout s’arrête, y compris les végétaux… Si je suis venu m’installer dans le Limousin, c’est entre autres raisons parce que les sols, la pluviométrie et le relief permettent, bien plus facilement que dans d’autres régions, de mettre en œuvre le triptyque fondamental de la gestion de l’eau : collecter, stocker, distribuer. En lisant les comptes-rendus de ce ce rapport, je me dis aussi que décidément j’ai très bien fait de faire installer deux cuves en béton de 10.000 litres chacune : avec en plus la source de l’abreuvoir, je peux voir venir et permettre à mes arbres et mon jardin de supporter une sécheresse… jusqu’à ce qu’il y en ait une trop longue et grave. Au train où vont les choses, on n’est plus à l’abri de rien 😬
