En septembre 2025, une évaluation des aptitudes physiques a été réalisée dans plus de 2.800 établissements volontaires du secteur public et du secteur privé sous contrat (cela représente 40% des établissements), auprès de 267.000 élèves de sixième (soit 32% du total). Le test portait sur trois axes de la santé physique : l’endurance (avec le test Luc Léger), la force musculaire (avec un saut en longueur), et la vitesse (avec un sprint de 30 mètres réalisé en 6 secondes en moyenne).
Pour l’endurance, le test Luc Léger consiste à effectuer des allers-retours entre deux lignes qui sont espacées de 20 mètres, à une allure qui augmente par paliers (ça démarre à 9,5 km/h et la hausse est de 0,5 km/h chaque minute), et ce jusqu’à épuisement. Je me souviens l’avoir fait plusieurs fois quand j’étais jeune ado: c’est crevant, mais je crois que j’arrivais à tenir une dizaine de minutes au moins, et en tous cas les premières minutes c’est franchement pépouze, comme un petit échauffement. Or ici les résultats sont assez accablants : la moitié des élèves de sixième testés s’avèrent incapables de courir plus de 5 minutes, et près de 20% d’entre eux se sont même arrêtés même avant 3 minutes de course !
Pour la force physique et la vitesse, les résultats sont légèrement meilleurs, mais ils restent préoccupants : près de la moitié des élèves sont jugés « en difficultés » .
L’article et l’étude ne mentionnent pas les causes de ces résultats, et comme c’est la première fois que ce travail est réalisé on n’a pas le recul nécessaire pour savoir s’ils sont en baisse par rapport à il y a quelques décennies. On peut quand même avoir quelques soupçons quant aux tendances de fond qui en sont responsables : inactivité, sédentarité (les effets nocifs de la station assise sont très bien documentés), malbouffe….
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Si ce titre et ce court article ont retenu mon attention, c’est parce qu’à mon avis ils laissent entrevoir une autre facette de l’effondrement en cours et à venir.
Les sociétés contemporaines ont bâti leur richesse et leur mode de vie sur la possibilité de confier l’essentiel des tâches épuisantes et dangereuses à des « esclaves énergétiques » , c’est-à-dire à des machines qui fonctionnent avec des moteurs thermiques ou électriques (des voitures et camions, des trains, des tracteurs, des moissonneuses-batteuses, des grues, des pelleteuses, des tronçonneuses, des débroussailleuses, des ascenseurs, etc.), H24 et sans sans exiger de salaire, de congés payés ni de retraite à taux plein.

C’est avant tout parce que ces esclaves énergétiques bossent à notre service que dans la société française, la plupart des individus n’ont pas spécialement besoin d’avoir une forme physique au top pour assurer leur train de vie, pour manger, pour se chauffer, pour se déplacer, pour se vêtir, etc. C’est aussi grâce à ces esclaves énergétiques que nous pouvons exercer des emplois moins physiques et (en théorie) plus épanouissants (par exemple enseigner la science politique à l’Université de Lille), suivre des études bien plus longues (par exemple des études en science politique à l’Université de Lille), nous adonner à nos loisirs préférés (par exemple écrire des chroniques musicales sur un blog).
Mais il y a un mais : l’exubérance énergétique n’aura qu’un temps, pour des raisons matérielles et écologiques (en particulier l’épuisement des ressources en énergie fossiles et en métaux nécessaires à la « transition énergétique »). À moins de ruptures technologiques insoupçonnées à ce jour et/ou généralisables pour 8 milliards d’humains, ou à moins d’une décrue très brutale de la population mondiale (à supposer que les survivant·es n’en profitent pas pour accroître encore leur empreinte écologique) nous allons bientôt entrer, que nous le voulions ou non, dans une phase de descente énergétique, c’est-à-dire dans une phase durant laquelle la quantité d’énergie disponible par terrien diminuera.
>> Il faudra donc abandonner le nombre et/ou la puissance des esclaves énergétiques.

>> Ce qui voudra dire, très concrètement, démécaniser, c’est-à-dire confier à nouveau à des humains des tâches difficiles, fatigantes, et souvent dangereuses, qui sont aujourd’hui mises en oeuvre par des machines autrement plus performantes et infatigables. Qui a déjà coupé du bois à la main, creusé des trous de plantation ou des fossés à la bêche et à la pioche, ou déplacé du fumier ou de la terre à la brouette après avoir rempli celle-ci à la pelle, ou planté des piquets avec un enfonce-pieu, qui a fait ce genre de chose pendant des après-midis entières sait à quel point ce genre de travail est éreintant, surtout quand on doit le faire non pas une fois de temps en temps, mais tous les jours. Pour tenir le choc, il vaut mieux être en bonne forme, avec des capacités physiques élevées.
Et ce sont donc des jeunes aux capacités physiques aléatoires, très souvent faibles voire très faibles, qui vont devoir se coltiner une partie de ces tâches. Il faut espérer que les capacités physiques qui manquent à cet âge puissent être recouvrées plus tard (je n’en suis pas sûr du tout, hélas).
Soit dit en passant, les résultats des filles à ces trois tests sont nettement moins bons. En endurance par exemple, les garçons « sont 46,3% à être en situation de maîtrise satisfaisante, contre 21% des filles » . Voilà qui ne devrait pas aider les femmes qu’elles seront un jour à conquérir et à conserver leur autonomie : beaucoup d’entre elles risquent de devoir compter à l’avenir sur la force physique et l’endurance des hommes pour assurer certaines tâches qu’elles pourraient pourtant assumer avec de bonnes capacités physiques.
Par ailleurs, l’étude constate un écart important selon « le profil social de l’établissement » . Les élèves inscrits dans des établissements défavorisés (les collèges REP et REP+) sont seulement 25,3% à avoir « une maîtrise satisfaisante » de la discipline, « contre 43,4% pour ceux issus des établissements les plus favorisés » . C’est peut-être contre-intuitif, et assez atterrant : sur le plan strictement physique, les enfants qui ont grandi dans des milieux favorisés sont en moyenne mieux préparés aux conditions difficiles qui nous attendent. Dans le monde de la descente énergétique, les derniers ne seront peut-être pas les premiers…
L’article de France-Info : https://www.franceinfo.fr/societe/enfance-et-adolescence/la-moitie-des-eleves-de-sixieme-sont-incapables-de-courir-plus-de-5-minutes-selon-le-ministere-de-l-education_7793939.html