Voici une nouvelle étude qui vient apporter de l’eau au moulin de celles et ceux qui, comme moi, non seulement ne sont pas totalement béat·es face au déploiement effréné et totalement irréfléchi de l’intelligence artificielle, mais s’en s’inquiètent.
Cette étude a été réalisée conjointement par la compagnie d’assurance-crédit Coface et l’OEM (Observatoire des emplois menacés et émergents). Sans entrer dans le détail de la méthodologie, les auteur·es ont décomposé chaque métier en tâches complexes jusqu’au niveau de l’action élémentaire (par exemple collecter des données, alimenter un site Internet, passer une commande auprès d’un fournisseur…), et ont attribué à chacune de ces tâches élémentaires un « score d’automatisation« . Comme l’explique Axelle Arquié, économiste et co-fondatrice de l’OEM, « en remontant et en pondérant le poids de chaque tâche dans un métier, on obtient la part des tâches (…) qui sont menacées » car la probabilité qu’elles soient automatisées par l’IA est importante. Ensuite on peut comparer cette « probabilité d’automatisation » au volume d’emploi par profession et par secteur : et au final on peut calculer, emploi par emploi, la menace que fait peser l’IA sur les postes existants.
Selon cette étude, à l’heure actuelle, il n’y a en France que 3,8% des emplois qui soient fragilisés par le développement de l’IA générative. Mais les usages de l’IA dans les entreprises et les administrations françaises sont encore très modestes comparativement aux USA : selon une étude du cabinet PwC publiée le 17 mars, seulement 7% des salariés français utilisent chaque jour l’IA générative au travail, 14% l’utilisent une fois par semaine, et environ la moitié d’entre eux ne l’utilisent pas du tout.
Or les usages de l’IAg sont en plein essor, et on voit apparaître de nouvelles modalités comme l’IA « argentique », qui permet de combiner plusieurs actions et qui va très au-delà de la seule compilation ou analyse de données : elle permet aussi la planification et même l’exécution autonome de d’opérations, y compris l’achat (par exemple on peut demander à une IA argentique de se renseigner sur le meilleur produit à acheter ET de passer carrément la commande !). Ce type d’IA ouvre donc la possibilité d’automatiser des flux de travail entiers, dans un nombre important de métiers. Selon les calculs de la Coface et de l’OEM, un métier sur huit a au moins 30% de ses tâches qui sont entièrement automatisables ! Les résultats sur l’emploi risquent d’être catastrophiques : d’ici deux à cinq ans, 16,3% de l’emploi français sera menacé, soit près de 5 millions de personnes ! Cela commence assez méchamment à ressembler à ce que beaucoup d’auteurs anglo-saxons appellent un « job apocalypse » …
Quels sont les métiers les plus concernés ? C’est là que l’étude de la COFACE et de l’OEM peut donner des sueurs froides aux salarié·es déjà en poste, et plus encore sans doute aux jeunes qui ont un crédit étudiant aux fesses pour financer leurs études dans une école de management, de design ou de communication (ou dans une formation en science politique…).
En effet, le pourcentage d’emplois menacés par l’IA est nettement plus élevé pour les emplois de « cols blancs » (de cadres) que pour les emplois de « cols bleus ». Il atteint 21,6% pour les emplois juridiques (« L’IA remplace l’équivalent d’un stagiaire. Il va falloir changer notre manière d’appréhender la formation des jeunes avocats » ), 23,8% pour le soutien administratif et de bureau, 26,9% pour l’architecture et l’ingénierie, et même 31% pour l’informatique ! La menace est également très élevée pour les métiers créatifs : le score atteint 23,8% pour les métiers des arts, du design, du spectacle et des médias [une pensée pour ma fille Aurore, puisque la traduction fait partie des professions qui sont d’ores et déjà atteintes de plein fouet ; je pense aussi à mes ami·es qui travaillent dans le graphisme et qui voient déjà les commandes se raréfier fortement]. Dans l’industrie, les ingénieurs et les fonctions support sont aussi très menacées, notamment dans la pharmacie et l’électronique.
Ce qui frappe dans cette liste de métiers menacés par l’IA, c’est que ce sont des métiers qui ont été portés par les dynamiques des dernières décennies (la robotisation, la mondialisation…), et qui sont au cœur de la fameuse « révolution de la connaissance » qu’on nous vendait en nous disant que ce n’était pas grave de laisser partir les emplois peu qualifiés dans les pays émergents – au contraire, c’était censé permettre de concentrer l’économie des pays occidentaux sur les tâches nobles de conception, de management, de communication, en laissant la basse besogne à la valetaille de la planète.
Avec l’IA, cette stratégie brillante et clairvoyante (hum hum) vole en éclats et c’est le retour de la vengeance des métiers manuels, parce qu’ils sont beaucoup plus difficiles et coûteux à automatiser. Quels sont les métiers les moins impactés par l’IAg ? Ce sont les métiers manufacturiers, des services à la personne, de la restauration, du petit artisanat, de la réparation, du nettoyage, de l’entretiens des espaces extérieurs, de l’agriculture, de la pêche…
Autre réflexion qui vient immédiatement en tête lorsqu’on observe ces listes de métiers : il est possible que pour une fois, une (r)évolution technologique n’accentue pas les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres. En effet, les métiers qui sont les plus menacés par l’IA sont globalement des métiers où le niveau de qualification, mais aussi le niveau de revenu, sont assez élevés, en tous cas nettement plus élevés que la moyenne. Selon la Coface, « les trois plus hauts déciles de revenus sont menacés à plus de 20% » , et « les 10% des plus hauts revenus de la population française sont menacés à hauteur de 22,1%. » La révolution informatique et Internet a accru fortement les inégalités en avantageant celles et ceux qui avaient fait des études supérieures, mais avec l’IA, c’est surtout dans les segments supérieur du marché du travail que les effets négatifs vont se faire sentir. D’où le titre que j’ai choisi pour ce billet…
Évidemment, l’alerte est particulièrement sévère pour quelqu’un comme moi qui forme à l’Université des jeunes gens destinés à occuper des fonctions d’encadrement. Dans les prochaines années, des centaines de milliers de jeunes vont éprouver une grande frustration en constatant qu’ils et elles ont dépensé beaucoup de temps, d’énergie et d’argent pour décrocher un M2 ou un diplôme d’école de commerce ou d’ingénieur, mais qu’au final il n’y a quasiment pas de place pour eux et pour elles à ce niveau de qualification…
C’est parce que je suis conscient de cette perspective que j’ai choisi de créer le master « Transitions Écologiques des Territoires » en focalisant la formation et les débouchés sur des métiers concrets situés sur les territoires. Dans les deux ans que dure ce master, la formation mettra la promotion au contact direct avec des personnes qui, au quotidien, mettent les mains dans le cambouis et dans la terre, et qui mettent en œuvre des activités qui sont peu remplaçables par une quelconque IA (l’agriculture urbaine, l’isolation de logements, l’isolation de logements, l’aménagement de pistes cyclables, la collecte et le réemploi des objets usagés, l’entretiens des espaces naturels, etc.).
[J’ajoute que la fragilisation de pans entiers du marché du travail va accentuer la pression sur le système de protection sociale, surtout dans un pays comme la France où celui-ci est financé majoritairement par les cotisations assises sur le travail. Moins d’emplois, et notamment moins d’emplois qualifiés et bien rémunérés, cela veut dire à la fois moins de ressources pour le système de protection sociale, et plus de dépenses d’indemnisation du chômage ou de la précarité. Voilà qui promet déjà de nouvelles attaques sur le système de protection sociale dans les prochaines années…]

