CocoRosie est un drôle de duo formé en 2003 par deux sœurs américaines qui vivaient alors ensemble à Paris, après avoir passé toute leur enfance loin l’une de l’autre : née dans l’Iowa, Sierra Casady a vécu avec leur mère une vie de bohème dans plusieurs États américains, tandis que la cadette, Bianca, est née à Hawaï et a vécu avec leur père, un fermier de l’Iowa. Bien que séparés, leurs parents avaient en commun un intérêt marqué pour les cultures amérindiennes, ainsi que la conviction que les enfants peuvent en apprendre davantage dans le « monde réel » qu’à l’école, sur le plan artistique en tous cas – et de fait aucune des deux sœurs n’a terminé l’école secondaire.
À la fin de l’adolescence, Sierra a emménagé à New York puis dans le quartier Montmartre à Paris, avec le rêve de faire une carrière de chanteuse d’opéra : elle a étudié au Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Quant à Bianca, à la même époque elle suivait à New York des études de linguistique et de sociologie, tout en essayant de donner corps à sa passion pour l’écriture et les arts visuels.
L’éloignement n’a pas empêché les soeurs Casady de se retrouver autour d’un projet commun, celui de faire ensemble de la musique. Pour baptiser leur duo, elles ont tout simplement choisi d’accoler les deux surnoms affectueux que leur mère leur avait choisi, « Rosie » pour Sierra et « Coco » pour Bianca.
J’avais entendu parler de CocoRosie, mais il a fallu attendre l’été dernier pour que je découvre ce groupe, grâce à la playlist de mon ami Christophe qui passait quelques jours à la maison. Dès les premières écoutes j’ai été très séduit, j’ai eu envie de creuser, et l’histoire de sa genèse m’a paru si singulière que je me suis dit qu’il y aurait matière à rédiger une chronique, que voici.

L’univers musical des sœurs Casidy est aussi original que leur histoire : il est très poétique, surprenant, parfois incongru, avec des instruments de musique bien sûr (Sierra joue de la guitare, de la harpe et chante, Bianca est joue des percussions et de la flûte, elle chante et parfois elle enregistre des beatbox), mais aussi avec des sonorités inattendues (des bruits d’eau, d’animaux, de casseroles, de jouets pour enfants…).
C’est en 2004 que le premier album de CocoRosie est sorti. Intitulé « La Maison de mon rêve » (en français), il a été enregistré dans la salle de bains de leur chambre de bonne de la butte Montmartre, car Sierra et Bianca avaient estimé qu’elle avait une excellente acoustique – pourquoi pas. On y entend une musique assez inclassable, étrange, onirique, riche en bruits issus de leur environnement immédiat, un peu comme dans « L’art du bruit » du compositeur français Pascal Comelade. À l’écouter on a l’impression que les sœurs Casidy ont écrit et composé les chansons en se replongeant avec délice dans leur enfance, jouant avec les sons et les mots comme les enfants s’émerveillent à creuser et remplir des trous dans le sable, à cuisiner un improbable gloubiboulga pour leurs poupées ou leurs doudous, ou bien encore à bâtir des cabanes dans le salon avec des couettes, des plaids, des chaises et des pinces à linge (toute ressemblance avec ce que mes deux enfants adoraient faire n’est absolument pas fortuite)…
Au-delà du bricolage musical artisanal et intéressant, mélange de folk psychédélique, de chant lyrique, de gospel, de pop (très) lo-fi, parfois même de hip-hop, ce qui me plaît chez CocoRosie c’est cette spontanéité, cette façon d’essayer et d’expérimenter, sans entrave ni autocensure, avec la joie et l’enthousiasme propres aux enfants quand ils n’ont pas encore été entravés ou éteints par des années de socialisation aux règles et aux normes auxquelles ces gens si accablants de sérieux et d’impatience qu’on appelle les « adultes » trouvent scandaleux de désobéir. Sierra et Bianca ne se rebellent pas (du moins je n’en ai pas l’impression), simplement elles suivent la ligne de conduite qui leur fait envie, elles imaginent la musique qui leur passe par la tête, elles chantent ce qui leur chante, et peu importe si le résultat est un peu de bric et de broc, à l’instar d’un Erik Satie par exemple. Elles sont une assez jolie incarnation de ce qu’en analyse transactionnelle on appelle « l’enfant libre ». Je trouve leurs œuvre non seulement créative et belle, mais aussi déroutante et très rafraîchissante.
« Beautiful boyz » est l’une des chansons phares du deuxième album de CocoRosie, « Noah’s ark ». Il suffit de jeter un œil sur la pochette, un dessin énigmatique qui semble tout droit sorti de l’imagination débordante d’une fillette un peu space, avec des licornes qui se chevauchent, du vomi en forme de paillettes et de gouttes multicolores, des nuages évanescents, un arc-en-ciel qui surgit d’un œil, pour comprendre qu’on va rester dans le registre de l’inventivité débridée, ou de l’excentrisme naturaliste, si je puis dire.
La musique est à l’avenant : comme les onze autres comptines de ce disque, « Beautiful boyz » est un bijou de folk intimiste et rêveuse, une fantasmagorie sonore. Le rythme est bluesy, les notes de piano sont cristallines et aériennes, les bruitages sont inattendus, la rythmique ressemble à un froissement d’on ne sait trop quoi… La chanson est d’autant plus troublante qu’en plus de la voix des sœurs Casidy, on y entend celle d’un invité dont le trémolo tremblant est à la limite du chevrotant, je veux parler d’Antony Hegarty, celui là même dont j’ai partagé « Birdgherl », une merveilleuse ode à la libération.
Cela dit ce serait une erreur de s’imaginer que « Beautiful boyz » est une chanson régressive et innocente. La pochette, on l’a vu, est à mille lieues de l’univers de « Pandi Panda » : si licornes il y a, elles s’enfilent bien bien gaiement (peut-être avec des préservatifs saveur Barbapapa ?). Quant au texte, il parle de voyous angéliques qui ne se reconnaissent pas dans la masculinité arrogante qu’on voudrait leur imposer, qui sont tatoués de larmes et de bateaux, et qui se rêvent en reines de la nuit dotées d’ailes de colombes. La chanson n’est pas seulement habitée par une grâce mélancolique, mais aussi par « l’inquiétante étrangeté » dont parlait un certain Sigmund Freud. C’est que Sierra et Bianca n’entendent pas seulement inventer leur propre musique, mais aussi leur propre vie, leur propre sexualité, leur propre identité. Le résultat est plus que séduisant !
