Deux de plus.
En 2004, les forces de l’ordre ont enregistré en France 107 victimes de féminicides au sein du couple, 270 victimes de tentatives de féminicide au sein du couple, 906 victimes de suicide ou de tentative de suicide suite au harcèlement par un conjoint ou par un ex-conjoint. Il y a quelques jours, Cedric Prizzon a rajouté d’un seul coup deux noms sur la liste.
Une fois de plus, l’assassin est un masculiniste avéré, un homme violent et incapable de contrôler ses impulsions, convaincu que « sa » femme lui appartient, convaincu aussi que la Justice et la société toute entière complotaient contre lui pour le priver de « son » fils, alors que si la garde lui avait été retirée, c’était tout simplement parce que c’était un homme violent (d’ailleurs il possédait illégalement un fusil).
Cédric Prizzon était un membre actif du groupe Facebook « Papas en colère », et il diffusait régulièrement des discours publics dans lequel il adoptait une position victimaire (comme le font si souvent les hommes pervers et manipulateurs). Il accusait à tout bout de champ son ex-compagne de mentir, il la qualifiait par exemple de « folle psychopathe, avec toute sa famille de psychopathes » . En mars 2023, il avait manifesté devant l’hôtel de ville de Rodez en tenant un grand panneau blanc sur lequel il avait imprimé en rouge « mon fils en grave danger » . Interrogé ce jour-là par un journaliste de la presse locale, il proclamait que « en France, être père est un crime » , il affirmait qu’il voulait alerter sur la « grave erreur judiciaire » dont il s’estimait la victime, et il affirmait sa détermination : « J’irai jusqu’au bout, je manifeste tous les jours devant le tribunal de Rodez et, s’il le faut, je m’attacherai devant la Cour européenne des droits de l’homme pour obtenir justice » .
Cédric Prizzon était tellement menaçant qu’en 2022 il a écopé de 6 mois de sursis pour des menaces de mort contre la mère de son fils (c’était ça la « grave erreur judiciaire » : les gens qui ont minimisé ou banalisé ses menaces de mort en pensant qu’elles n’étaient que des paroles en l’air prononcées sous le coup de la colère devraient aujourd’hui s’étouffer dans leur honte), et que fin décembre 2024 il a encore été condamné pour harcèlement sur ex-conjoint. Bref, c’était le genre d’ex dont les femmes savent qu’il est capable de tout et qu’avec lui il faut toujours rester sur ses gardes, le genre d’ex dont on continue à être terrorisée et que l’on ne quitte jamais tout à fait, car il sait très bien s’y prendre pour maintenir la relation d’emprise en faisant planer une menace sur elle (et bien souvent sur les enfants).
Finalement, comme son ex-femme, la famille et les ami·es de celle-ci le craignaient, Cédric Prizzon est effectivement allé « jusqu’au bout », et il a décidé de se faire justice lui-même, en mettant de fait son fils « en grave danger ». Il a enlevé son ex-compagne et son actuelle compagne, puis il les a étouffées l’une après l’autre, et dans les deux cas il a commis ces abominations sous les yeux de son fils de 12 ans, à qui il a ensuite demandé de « monter la garde » pendant qu’il allait enterrer les corps. Il y a un moment où les mots manquent pour dire à quel point certains membres de l’espèce humaine sont des pourritures.

Bien sûr on est tenté de chercher des explications individuelles à ce énième cas de féminicide. Bien sûr il y a des raisons personnelles qui font que Cédric Prizzon est devenu un tueur. Pas besoin d’être champion olympique de psychologie et d’empathie pour deviner qu’il a sûrement été élevé « à la dure » (à ce que la psychothérapeute Alice Miller appelle la « pédagogie noire » – vous savez, celle dont « on ne meurt pas », tu parles). Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour deviner que cet ancien policier aimait que les choses soient en ordre, que ça file droit, que ce soit aussi carré que sa mâchoire. J’imagine aussi qu’il était de ceux qui pensent que la France irait mieux si on matait les sauvageons et si on virait les bougnoules, les pédés et les woke, allez. En tous cas il était aussi amateur de musculation et de bagnoles (sur son compte Instagram, « il alternait les photos de voitures et celles où il se mettait en scène en train de soulever de la fonte » ) : je ne dis pas que ça soit forcément le signe d’une tare irréparable, mais enfin quand on met ça en rapport avec le reste du tableau, c’est plutôt un indicateur de plus du fait que Cédric Prizzon était un gros beauf.
Mais le meurtre qu’il a commis n’est pas le résultat d’une « dérive », contrairement à ce que dit le titre de cet article du Monde. Il ne s’agit pas d’un type qui, pour des raisons obscures et peu compréhensibles, serait sorti du droit chemin dans lequel se tiennent tous les autres hommes « normaux », ceux qui ne frappent pas, qui ne violent pas et qui ne tuent pas les femmes. Cédric Prizzon n’est pas une « erreur » : il est un « bon soldat » et même un « bon élève » du patriarcat (selon une formule que j’ai lue il y a 2-3 ans mais dont je n’arrive plus à me souvenir de la source), c’est-à-dire qu’il est un homme qui a appris sagement et répété de façon scrupuleuse la leçon que le patriarcat s’emploie à incruster dans le crâne de tous les petits garçons. C’est un homme qui a appris à obéir aux figures masculines dominantes et aux récits dominants qui martèlent qu’un homme un vrai c’est solidement charpenté, ça ne chiale pas comme une gonzesse, ça ne montre pas de faiblesse, ça n’a pas peur, ça ne se laisse pas marcher sur les pieds, ça reste droit dans ses bottes, ça s’impose, ça écrase, ça domine, ça commande, ça méprise. Que l’homme est supérieur à la femme (ne dit-on pas que « le masculin l’emporte sur le féminin »? La femme n’est-elle pas une créature chétive et fragile qui a besoin d’un homme pour qu’il la « protège » – mais la protéger de qui sinon d’autres hommes, Ducon?). Cédric Prizzon a bien appris la leçon du patriarcat qui répète partout de façon insidieuse que l’homme a plus de valeur que la femme, qu’il a davantage de droits qu’elle, et qu’il a même des droits sur elle, y compris le droit de lui dire que personne ne l’aimera jamais comme lui l’aime et que sans lui elle n’est rien, y compris le droit de la traiter de salope et de l’empêcher de « refaire sa vie » lorsqu’elle trouve enfin la force de le quitter, y compris le droit de lui faire payer et de faire payer à « ses » enfants le fait qu’elle le quitte, et même, pourquoi pas, le droit de la rayer de la surface de la terre. Il était l’archétype du « vrai mec », c’est-à-dire du mec convaincu qu’un homme un vrai c’est solidement charpenté, ça ne chiale pas comme une gonzesse, ça ne montre pas de faiblesse, ça n’a pas peur, ça ne se laisse pas marcher sur les pieds, ça reste droit dans ses bottes, ça s’impose, ça écrase, ça domine, ça commande, ça méprise… et quand ça se sent pris en faute, quand ça se sent rejeté, eh bien ça attaque, et même ça tue. Il y a un continuum entre tout cela, de même qu’il y a un continuum des violences conjugales entre le mépris, les attaques verbales, le contrôle coercitif, le chantage au sexe, les insultes, les coups, le viol conjugal, et le féminicide.
Pour le dire plus simplement: le patriarcat tue.
Je suis allé jeter un œil au contenu du groupe Facebook « Papas en colère » 🤮, et plusieurs jours après l’arrestation de Cédric Prizzon au Portugal, il n’y a toujours pas le moindre message ni le moindre commentaire pour se désolidariser de cet homme et pour souligner le fait que ce qu’il a commis est une monstruosité. On trouve sur ce groupe un flot de messages d’hommes qui, eux aussi, se plaignent de leur ex-femme ou compagne prétendument « folle », « instable » ou « sournoise », accusent la société et la Justice de leur avoir volé « leurs » enfants, dénoncent une société dominée par les femmes et dans laquelle les pères n’ont plus aucun droit. Bien sûr aucun d’eux n’écrit la moindre ligne laissant entendre qu’il pourrait avoir une quelconque responsabilité dans le fait que ses enfants ne le voient plus et/ou ne veulent plus le voir. Selon eux c’est forcément la preuve que leurs enfants ont été « manipulés » ou « embrigadés » par leur mère (dans l’un des nombreux messages haineux présents sur son compte FB, Cédric Prizzon accusait la mère de son fils de « forcer notre enfant à mentir » ), alors qu’en réalité, presque toujours, c’est tout simplement la conséquence logique du fait que depuis la naissance de leurs enfants, ils se sont totalement déchargés de leur éducation sur leur compagne et ils ont été infoutus d’être des pères ne serait-ce que vaguement corrects. Je ne suis resté que quelques minutes à lire les posts de ce groupe, et quand j’en suis sorti je ressentais une immense colère contre ces hommes qui se présentent comme des victimes et qui se croient être courageux alors que ce ne sont que des tocards, des minables et des brutes épaisses.
Je pense à tous ces jeunes garçons et adolescents qui biberonnent à des comptes masculinistes ou à des pages Tik-tok de « coaches en séduction » qui leur vissent dans le crâne qu’une femme dont le « bodycount » est trop élevé ne mérite pas le respect, que « la femme » a envie d’être dominée, qu’un homme qui ne domine pas n’est pas un « vrai mec », que même quand une femme dit non en fait elle pense oui, etc. Parmi eux, combien deviendront des Cédric Prizzon ? Et combien de femmes verront leur vie pourrie, massacrée, anéantie par ces futurs despotes ? Ça fait partie de la longue, très longue liste des choses qui m’angoissent quand je pense à l’avenir.
