« L’enfer » est une chanson parue en 1997 sur le formidable album « L’école du micro d’argent », qui a été disque d’or seulement deux jours après sa sortie (!), qui reste reste aujourd’hui encore l’album de rap le plus vendu en France (plus d’un million et demi d’exemplaires). Grâce à ce disque, IAM a reçu l’année suivante le prix du meilleur album de l’année aux Victoires de la Musique, tous genres confondus (sacrée consécration !). Plus tard Akhenaton a raconté que quand « L’école du micro d’argent » a été terminé, la directrice du label a félicité les membres du groupe marseillais pour la qualité de leur travail, en sous-entendant que ce disque serait un « album de niche » adulé par les puristes. Mais contre toute attente, c’est devenu un classique ET un succès de masse, grâce notamment à un titre absolument fantastique, « Demain c’est loin » , un hymne sans couplet ni refrain, rageur, fier, implacable, époustouflant, que j’ai peut-être écouté cent fois et que j’ai partagé lors de ma première « année en musique ».
« L’école du micro d’argent » a été enregistré en partie aux États-Unis avec un ingénieur du son qui est paraît-il une légende dans le milieu du rap new-yorkais, Prince Charles Alexander. La production est donc parfaite, imposant un son sobre et brut, exploitant au mieux les samples, mettant en valeur les arrangements souvent subtils et les voix d’Akhenaton et de Shurik’n, très différentes et complémentaires, et tout aussi habitées l’une que l’autre. Ajoutons à cela des textes intelligents, certes moins drôles que sur l’album précédent « Ombre est lumière » (il n’y a pas ici de morceau potache et hilarant comme « Harley Davidson » ou « Attentat II », et c’est clairement assumé par Shurik’n : « Je parle du quotidien / Écoute bien, mes phrases font pas rire » ), mais plus sombres, plus graves, plus branchés sur l’actualité déjà déprimante à l’époque, et bien plus percutants : comme l’a dit un chroniqueur, « Petit frère » est par exemple une chanson qui « parvient à synthétiser en moins de cinq minutes ce que la série The Wire met une saison à raconter » .
La conclusion s’impose d’elle-même : avec « L’école du micro d’argent », on est très loin de l’amateurisme farouchement défendu par beaucoup de rappeurs pour qui le succès est en soi suspect voire quasiment humiliant (« Ouais, c’est ça reste underground ! » , s’était déjà moqué Akhenaton en 1993). Ce disque est une œuvre extrêmement soignée et aboutie, qui à mon avis a largement mérité sa Victoire de la musique, n’en déplaise aux chroniqueurs musicaux occasionnels que sont Eric Zemmour ou Pascal Praud. Pour ma part en tous cas, je ne voudrais surtout pas échanger pas ma petite fiole d’IAM contre plusieurs barriques de Michel Sardou. Ne serait-ce que parce que ma sonnerie de portable est l’introduction d’une chanson du groupe marseillais, « I am dangerous » – si on m’obligeait à utiliser « Les lacs du Connemara », je pense que je le mettrais en mode silencieux 100% du temps 🤭
« L’enfer » est une chanson impressionnante, sombre et sourde, qui parle de la violence, ou plus précisément de la façon dont elle peut devenir banale et familière pour celles et ceux qui la perpètrent (surtout ceux…). Pourquoi toute cette violence ? « L’enfer, quelle est leur motivation première ? » Peut-être est-ce pour l’argent (« les billets verts« ). Peut-être pour trouver de quoi (sur)vivre (« Une partie de la jeunesse n’a presque rien, ou si peu, / quand tu retournes tes poches, la poussière te pique les yeux » ). Peut-être pour lutter contre la désespérance (« C’est clair, l’avenir ne nous réserve rien de bon » – ce qui renvoie à un passage de « Demain c’est loin : « Le futur changera pas grand chose / Les générations futures seront pires que nous / Leur vie sera plus morose… » ). Ou peut-être tout simplement pour atteindre quelque plaisir pervers (« Mais le plaisir n’est-il pas de rire ? » )… On a beau se torturer les méninges pour comprendre, la question reste malheureusement sans réponse et la violence revient inlassablement, suscitant à chacune de ses manifestations les mêmes déclarations pleines d’effroi et d’horreur, déclenchant les mêmes marches blanches, générant les mêmes promesses de « Plus jamais ça »… jusqu’à la prochaine fois : « Faut-il encore que le sang coule ? / Ces mots reviennent sans cesse, mais le problème demeure » . Ce texte est moins abouti que celui de « Demain c’est loin », mais comme on le voit, quelques punchlines valent quand même d’être relevées.
« L’enfer » est une chanson sur la violence, donc. Mais de quelle violence, au juste ? On a souvent coutume de la définir en la restreignant à ses manifestations les plus spectaculaires : la destruction de biens, les coups, les meurtres, la guerre… Moi qui suis formé aux sciences sociales, je suis également attentif aux manifestations de la violence symbolique dont parlait le sociologue Pierre Bourdieu, à savoir la violence de classe qui humilie, qui rabaisse, qui amène à se sentir illégitime et à accepter sans se révolter ni broncher la domination que l’on subit, qui empêche même bien souvent de l’identifier et de l’éprouver. C’est cette violence, que certains auteurs appellent « institutionnelle », que les membres de IAM ont subie et observée dans leur enfance à Marseille, et c’est d’elle dont ils parlent formidablement dans « Demain c’est loin » ou dans « Nés sous la même étoile » : la violence de la relégation, du racisme, du mépris de classe, de la précarité, des contrôles au faciès…
Il y a quinze ans, quand j’ai travaillé et écrit sur le système de protection de l’enfance, j’ai été très marqué par une autre modalité de violence que subissent beaucoup d’enfants, que les professionnel·les du secteur commençaient à appeler la violence psychologique (je pense notamment à un livre collectif dirigé par Marceline Gabel et dont le titre était Maltraitance psychologique). Ce concept m’a tout de suite suite parlé et j’ai tout de suite pensé que les violences psychologiques peuvent être plus dramatiques encore que les violences physiques ou que la maltraitance « caractérisée », d’abord parce que les victimes ont facilement tendance à les minimiser et à les banaliser (« D’autres subissent pire que moi, c’est quand même pas si grave… »), mais aussi parce qu’il est très difficile d’en témoigner et d’obtenir des autres la compréhension, la compassion et le soutien dont on a alors besoin. Comme le chante Morrissey dans « Reel around the fountain« , « People see no worth in you / Oh, but I do » – si j’avais écrit un essai sur la protection de l’enfance, je pense que j’aurais mis cet extrait de The Smiths en exergue…
Parce que j’ai été marié pendant vingt ans avec une femme qui a notamment été déléguée départementale aux droits des femmes auprès du préfet de l’Oise, et parce que j’ai eu depuis pas mal de discussions avec plusieurs amies de ma génération, ou un peu plus jeunes, qui en ont été victimes et/ou qui le sont encore, je suis très sensible aussi à la détresse des femmes qui subissent dans leur « couple » ces diverses formes de violences conjugales que sont le mépris, les insultes, l’exploitation gratuite de leur travail domestique et parental, l’emprise, le contrôle coercitif, voire le viol conjugal…
Il y a encore une autre forme de violence que cette chanson de IAM m’évoque, et qui m’a donné envie de la chroniquer ces jours-ci : comme je l’ai écrit il y a deux jours, un autre genre d’enfer est en train de s’abattre sur la France, que l’on oubliera sans doute une fois que la canicule sera passée (à moins que son ampleur soit vraiment biblique), ou quand la France en sera aux quarts de finale de la Coupe du monde, mais qui quoi qu’il arrive reviendra très bientôt, de plus en plus souvent, de plus en plus erratiquement, de plus en plus intensément, de plus en plus méchamment, de plus en plus fréquemment couplée avec une sécheresse dramatique et avec des incendies monstres, de plus en plus fréquemment suivie d’inondations qui emporteront à la mer des sols poussiéreux, après avoir détruit tout ou partie des récoltes dans des régions entières, après avoir anéanti des milliards et des milliards d’êtres vivants sauvages…
Face à cet enfer climatique qui enfle, il n’y a pas et il n’y aura pas de refuge possible, personne ne sera totalement à l’abri, tout le monde morflera, tout le monde prendra très, très, très cher. En particulier, les rendements agricoles vont s’effondrer : jusqu’à preuve du contraire, on pourra peut-être climatiser massivement les EHPAD, les écoles et les collèges, les établissements d’accueil de personnes handicapées, les services publics, les usines, les HLM, etc., mais il devrait être un tout petit peu plus compliqué et coûteux de climatiser aussi les bergeries ou les étables, pour ne rien dire des champs de grandes cultures. Et même si on plante massivement des arbres aujourd’hui, cela prendra beaucoup de temps avant qu’ils fassent assez d’ombre (dans l’hypothèse où ils survivent aux prochaines canicules, aux prochaines sécheresses ou aux prochains méga-feux…) Comment ferez-vous bouffer vos gosses dans cinq ans, dans dix ans, dans vingt ans ? On entre dans un monde absolument précaire et extrêmement dangereux. La vague de la chaleur extrême qui frappe actuellement la France paraît stupéfiante et elle nous met dans un état de panique et de sidération, mais il faut bien avoir conscience du fait que ce n’est qu’un petit avant-goût de l’effondrement global qui nous attend. Cela fait vingt ans que je dis dans mes cours et mes interventions publiques que le programme de l’avenir c’est « Du sang et des larmes », selon la fameuse formule de Winston Churchill, mais aussi des pénuries et des rationnements, y compris sur l’eau. Mais même moi je n’imaginais pas que cela arriverait si vite et si violemment sous nos latitudes.
Face à un tel déferlement, qui en plus va survenir au moment même où nous aurons moins d’énergie pour nous préparer, et dans un contexte où l’effondrement écologique est global (si seulement n’y avait que le climat…), il va nous falloir beaucoup de courage, beaucoup de solidarité, beaucoup de lucidité, individuellement mais aussi et surtout en tant que société, pour ne pas sombrer. Beaucoup de travaux de sociologie politique démontrent que le changement climatique est d’ores et déjà un accélérateur, un multiplicateur ou un incubateur d’inégalités sociales, de conflits sociaux et géopolitiques, de mouvements terroristes, etc., mais il risque aussi d’être un détonateur pour le dynamitage de la démocratie dans les sociétés occidentales, car à partir du moment où ses conséquences seront vraiment indubitables et cataclysmiques, il y a fort à parier que beaucoup de peuples seront tellement affolés qu’ils accepteront de s’en remettre à un pouvoir autoritaire, voire totalitaire, pour gérer la catastrophe, pour pourchasser les boucs émissaires et pour assurer la survie (en tous cas celle des plus forts…). On n’a pas, mais alors pas du tout idée de l’enfer qui nous attend.
Comme souvent, je me suis éloigné de la chanson de IAM au cours de cette chronique, pour aborder des sujets qui me touchent, qui me révoltent et qui m’angoissent. Je reviens quand même à la façon dont le groupe marseillais mobilise la musique pour soutenir son propos. Le sample de piano électrique qui ouvre « L’enfer » et qui l’accompagne tout du long est issu de la musique que l’on entend à la fin du premier film dans lequel Clint Eastwood joue l’inspecteur Harry, « Dirty Harry » (un film pas spécialement paisible). Les voix sont soutenues d’un bout à l’autre par des scratches nerveux et des percussions sèches, tandis qu’une cloche tinte dans le lointain, comme pour sonner le tocsin. Le tocsin. C’est plus que d’actualité, je le crains…


