Étant donné le déferlement de commentaires ignares de la part de climatologues auto-proclamés qui affirment que « C’est normal c’est l’été » (j’ai même lu une championne du monde de mytho écrire en substance « À Nice dans les années 70 on avait des nuits à 40 degrés et on dormait très bien », c’est c’là ouiiiii…), il ne me paraît pas inutile de faire un petit focus sur un biais cognitif très répandu, l’effet Dunning-Kruger, aussi appelé « effet de surconfiance ». Ce biais cognitif incite les individus à manifester d’autant plus d’assurance sur un sujet qu’ils n’y connaissent rien, ce qui les amène forcément à proférer des tombereaux de conneries grotesques. Autrement dit, l’effet Dunning-Kruger conduit les personnes les moins compétentes sur un sujet à surestimer leurs compétences : dès lors qu’elles n’ont pas les compétences pour mesurer leur degré d’incompétence… elles se croient compétentes.
Mais comment expliquer la croyance excessive dans son propre jugement que manifestent les incompétent·es ?
Quand on commence à s’intéresser à un sujet (par exemple en visionnant plein de vidéos sur Youtube sur des sites comploplos, ou en suivant assidûment la merde déversée par Aberkane ou Philippot), dans un premier temps, on a l’impression d’accumuler très vite beaucoup de connaissances, on a l’impression que tout devient tout d’un coup très clair… et donc on a tendance à sur-évaluer sa propre expertise (et en sens inverse on a tendance à sous-évaluer celle des « prétendus » scientifiques, qui soudain nous apparaissent comme des gugusses ou des gens corrompus à la solde des organisateurs du complot). Au sommet de la « montagne de la stupidité » , on trouve par exemple les experts du PMU, les « toutologues » (les chroniqueurs et les éditorialistes qui sont spécialistes de tout et qui savent tout sur tout, comme Christophe Barbier), des philosophes médiatiques… et Marcel ou Kimberley, « experts en tout » sur X ou sur Facebook.
Dans un deuxième temps, si on a assez de compréhension, de lucidité et d’humilité (ça n’est malheureusement pas donné à tout le monde…), on découvre qu’il y a des choses qu’on ne comprend pas, et pendant un certain temps on se sous-évalue. On traverse alors la « vallée de l’humilité » .
Dans un troisième temps, on peut enfin commencer à construire un savoir qui tient la route, mais de façon progressive et humble, avec une claire conscience de ce que l’on ne sait pas encore, et même de ce que l’on ne pourra jamais savoir. Sur la base d’une auto-évaluation réaliste de ses propres compétences et de celle des experts reconnus, on arrive alors au « plateau de la consolidation » (des connaissances), qui correspond à un rapport au savoir sain, ou adulte. Spoiler pour Monique et Robert, auto-proclamé·es expert·es en complot climatique (et en plandémie, et en chemtrails…) : l’intégralité de la communauté scientifique qui travaille sur le changement climatique en est à ce stade, humblement, sérieusement, solidement.
Sur la page de présentation d’un excellent podcast de France Culture dédié à l’effet Dunning-Kruger, on trouve cet excellent résumé : « Ce biais cognitif s’articule en un double paradoxe : d’une part, la seule façon de se rendre compte qu’on est incompétent, c’est de devenir… compétent ; d’autre part, l’ignorance rend plus sûr de soi que la connaissance. Ce n’est en effet qu’en creusant une question, en s’informant, en enquêtant sur elle, qu’on la découvre plus complexe qu’on ne l’eût soupçonné. On perd alors son assurance, pour la regagner peu à peu à mesure que l’on devient compétent – mais teintée de prudence, désormais. »
Pour terminer, j’ajoute que le blocage dans la phase 1 de l’effet Dunning-Kruger (la « montagne de la stupidité ») est l’une des caractéristiques que l’on retrouve chez tous les complotistes : ils et elles sont absolument certain·es d’avoir tout compris (d’être « éveillé·es »), que depuis qu’on leur a décrit le complot tout est devenu subitement devenu très clair… et donc ils et elles sont persuadé·es qu’on ne peut pas faire la moindre confiance aux scientifiques « officiels ». C’est pour cela que vous voyez des gens qui sont charcutiers, coiffeuses ou profs de sport, qui n’ont strictement aucune compétence en science, qui n’ont jamais lu ne serait-ce qu’un résumé de rapport du GIEC, et qui pourtant qui vont se permettre de remettre en question ce que dit la totalité de la communauté scientifique à propos du changement climatique. Même en cas de canicule extrême. Ces gens sont indécrottables, pour ne pas dire irrécupérables, et l plupart d’entre eux mourront sans admettre leur abyssale connerie…
[EDIT. J’ai écrit pour commencer que l’effet Dunning-Kruger est « un biais cognitif très répandu », et je précise que personne n’est à l’abri d’y succomber. D’ailleurs j’ai justement publié ce matin même un texte sur le rap dans lequel j’explique que jusqu’à une discussion avec un collègue qui a fait sa thèse sur les politiques culturelles dans le domaine des musiques urbaines, je racontais de très grosses conneries sur ce sujet, précisément parce que je ne le connaissais pas.
Mais au fait… Si ça se trouve, je surévalue ma compétence à parler de l’effet Dunning-Kruger alors qu’en réalité je suis moi aussi en train de camper au sommet de la montagne de la stupidité ? Qui sait…]
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