Hier et aujourd’hui j’ai vécu une expérience qui m’a permis de ressentir une partie (une toute petite partie) des conséquences sur le corps que suscite cette vague de chaleur effrayante, qui harasse, accable et angoisse mes ami·es des villes : j’ai voyagé de la maison à Lille pour aller surveiller un examen de rattrapage, en passant la nuit de jeudi soir dans un appartement surchauffé. J’étais déjà sensible à ce qui subissent les gens qui n’ont pas la chance d’habiter dans une maison confortable comme la mienne, mais c’est toujours une bonne piqûre de rappel que de ressentir dans sa propre chair ce qu’ils ou elles me racontent depuis quelques jours.
Mais ce matin, 24 heures après avoir quitté mon petit domaine de verdure, alors même que j’étais avec ma fille chérie, je n’avais qu’une seule idée en tête : revenir chez moi.
Hier matin, quand je me suis réveillé à 4h50 pour aller prendre le train (merci Patchi de faire gentiment le taxi pour moi!), il faisait 23 degrés dans ma chambre, avec un petit courant d’air. À 5h25 j’étais sur le quai de la gare, mais le train avait 20 minutes de retard car il roulait lentement pour ne pas abîmer les rails fragilisés par la canicule. Total, correspondance ratée à Limoges. L’Intercités suivant m’a amené à Paris à 10h30, et j’ai décidé de traverser la ville à pied d’une gare à l’autre, pour essayer de ressentir ce que peuvent vivre ses habitant·es. Il ne faisait « que » 38, mais c’était déjà la fournaise et je suis arrivé à la gare du Nord ruisselant de sueur. Le TGV pour Lille est parti avec 30 minutes de retard car le conducteur avait lui-même été retardé en venant de chez lui en TER.
Arrivé à Lille, j’ai vu une centaine d’étudiant·es plancher dans un amphi à presque 30 degrés, puis j’ai travaillé un moment dans mon bureau où il faisait encore bien plus chaud, car la fenêtre orientée ouest ne comporte pas de volets et ce n’est jamais aéré pendant la nuit (tout est fermé pour que les pigeons ne viennent pas chier dedans comme un vulgaire Laurent Duplomb sur l’agroécologie).
Le soir, j’ai rejoint Aurore chez son copain Théo, et la nuit n’a duré que 3 heures : à 4 heures j’ai entendu Aurore qui ne s’était pas couchée car elle avait peur que son chat fasse un coup de chaleur. J’ai passé les 4 heures suivantes à m’occuper de Loki, le plus souvent assis sur le carrelage du rez-de-chaussée de l’immeuble pour qu’il puisse se refroidir.
Je n’ai vécu qu’une toute petite partie de l’expérience traumatisante et de la panique que mes ami·es me racontent. L’un d’eux, parisien de longue date qui vit sous les toits, m’explique qu’il fait des crises d’angoisse en pleine nuit, qu’il a failli appeler les secours et qu’il a téléphoné à sa sœur à 1 heure du matin pour essayer de se calmer. Une autre ami parisien est si effrayé qu’il envisage de louer une chambre d’hôtel climatisée pour son ex femme et leurs deux filles (j’aurais fait de même à sa place), mais tout est pris d’assaut ou reste à des prix démentiels (la fameuse solidarité pendant les catastrophes…). Une maman lilloise éco-anxieuse de trois ados qui dorment eux aussi sous les toits d’une maison de ville me dit qu’elle est épuisée et qu’elle a des bouffées d’angoisse irrépressibles : »De sentir le poids de la journée sur mes épaules, le poids physique et psychique, j’ai presque la nausée. Je ne fais que pleurer » . Une autre encore, dans une ville bretonne qu’elle croyait à l’abri : « Je me sens très mal. J’ai envie de vomir » ; « Je suis angoissée par les 3 jours qui arrivent et le futur de mes enfants » ; « J’ai tellement peur de l’avenir. Ça me submerge » . Cette nuit, alors qu’elle était affalée sur le dos sur le carrelage, Aurore m’a lâché un « Je n’en peux plus… » venu du bout du monde. Notre société, nos systèmes de transports, nos bâtiments, notre système de santé, notre système éducatif, notre agriculture, tout en fait est totalement inadapté à ce qui nous tombe dessus (alors que c’était parfaitement prévisible depuis des décennies), mais ce qu’on ne souligne pas assez, c’est que les corps non plus ne sont pas préparés, et les esprits encore moins. Les experts de la santé mentale s’attendent à une explosion des troubles psychiques dans les prochains jours / semaines / mois, quand tout le monde va décompenser d’avoir passé tant de jours épuisé, stressé et angoissé par la chaleur, à ne parler que de ça, à attendre en vain une accalmie, à se demander combien de temps ça va durer, quand frappera la suivante et si elle ne sera pas encore pire.
Ma nièce, qui vit à Grenoble, me dit que dans son appartement il fait 30 la nuit et elle exprime une explosion de son éco-anxiété (« C’est même anxiogène sur le fait de vouloir des enfants » ). Elle vient de réussir avec brio le concours de 5ème année de médecine, celui au-delà duquel on choisit son affectation, et elle envisage toujours de partir en psychiatrie : elle va avoir beaucoup, beaucoup de travail…
Pendant ce temps, sur les plateaux de télévision, les trous du cul criminels qui sont à la tête de l’État, des médias, des partis politiques de droite et d’extrême-droite et des groupes d’intérêt chiens de garde du capitalisme sans vergogne, tous ces salopards minimisent et ricanent, ou bien ils s’étranglent de l’impréparation du pays alors qu’eux-mêmes passent leur temps à hurler contre « l’écologie punitive », alors qu’ils ont réclamé, obtenu et mis en œuvre une baisse massive des budgets et un démantèlement des politiques environnementales (cf. le dynamitage des ressources de Ma prime renov), alors qu’ils ont réclamé et voté des mesures en faveur de la baisse des taxes sur les carburants et insulté les véhicules électriques et les énergies renouvelables à grands coups de mensonges éhontés, alors qu’ils s’acharnent à défendre un modèle agricole qui aggrave la crise écologique à fond les ballons, etc. Bien sûr et comme d’habitude, ces enflures accusent lézécolos d’être les responsables de la crise sous prétexte qu’ils n’ont pas voulu du nucléaire et de la climatisation. Tout ce petit monde écoeurant d’irresponsabilité ne propose qu’une seule chose : faire all-in sur ce chef d’oeuvre de maladaptation qu’est la climatisation, dont on connaît bien les effets pervers (la clim augmente la température extérieure dans les villes, donc elle rend la vie encore plus insupportable pour celles et ceux qui n’en bénéficient pas).
Bien sûr, tous ces gens font comme si ça ne posait pas de problème de renvoyer chacune et chacun à sa propre responsabilité individuelle, comme si tout le monde était sur le même yacht de Bernard Arnault et avait également les moyens de se préserver d’une canicule, de rénover son logement ou d’installer une à ses frais. En entendant ce connard de Riolo dire « Ils ont qu’à être prudents » ou cette enflure de Consigny se plaindre des « fragiles » qui « chouinent » , alors que tous les deux étaient assis confortablement dans un studio rafraîchi par la clim, j’ai eu des envies de lapidation. [avis pour la police : oui j’ai eu envie de lapidation, et là tout de suite, j’aurais même envie de les empaler sur un bâton trempé dans le goudron, le sable et le piment].
Et bien sûr, tous ces gens font comme si seuls les humains étaient concernés, oubliant qu’avec une telle canicule, c’est Armageddon sur le vivant, la végétation comme la faune.
À toutes ces crevures qui vomissent sur l’écologie « punitive » et qui prétendent être les garants d’une écologie « responsable » , d’une « écologie des solutions », d’une « écologie qui ne punira pas » (Retaïaut), j’ai envie de leur dire d’aller passer 24 heures à travailler dehors, à donner cours dans une classe ou à dormir dans une chambre surchauffées, à essayer de sauver un bétail en souffrance ou des oisillons qui cuisent sous les toits. Ah mais oui j’oubliais, ils s’en branlent : comme l’a dit le même Retaïaut sur LCI il y a deux jours, « Les écolos veulent sauvegarder la planète ; moi, c’est pas mon problème. Ce que je veux, c’est que la vie humaine sur la planète soit possible. » Comme si les humains pouvaient survivre à l’anéantissement de la biodiversité.
Ces sinistres crétins peuvent s’accrocher tant qu’ils veulent à leur bréviaire néolibéral, ce qui rend la vie impossible sur cette terre, c’est le modèle de société qu’ils défendent avec acharnement (capitaliste, productiviste, extractiviste…)
Il faut vivre à la campagne, ou au moins avoir un jardin, avoir les yeux, les oreilles, le nez et les mains branchés sur la nature, au quotidien, pour comprendre ce qui est en train de se passer, pour comprendre que ça craint vraiment, vraiment, vraiment. Surtout si la sécheresse dure et si l’eau vient à se tarir dans les nappes phréatiques, les sources, les ruisseaux ou les puits (dans de nombreuses régions françaises on y est déjà).
Après deux jours dans les transports et une nuit dans un appartement surchauffé de Lille, j’oscille entre l’accablement, l’angoisse et la rage. Je crois que je vais choisir la rage. J’ai la rage ce matin, je dirais même que j’ai la haine contre ces fous furieux qui sont responsables de l’effondrement écologique et social en cours, et plus que jamais je pense qu’il est trop tard pour se contenter de sensibiliser et d’alerter sur le système qui asservit et détruit la terre et les humains : il faut le désarmer, le mettre hors d’état de nuire.
En attendant les luttes à venir, ce matin j’ai hâte de revenir chez moi, loin de cette folie, pour attendre fiévreusement la naissance du poulain, et pour faire à nouveau ce que j’ai fait toute la semaine, chaque matin et chaque soir : arroser mes arbres et mon jardin (en début de semaine j’y ai consacré entre 2h30 et 3 heures chaque jour, pour 600 à 700 litres prélevés de l’abreuvoir et déversés au pied de mes plants les plus fragiles), et continuer le ballet des portes et des fenêtres qui s’ouvrent à minuit et qui se ferment après le petit déjeuner. C’est une solution individuelle, je sais bien. Mais au moins je me dis que celle-là est vraiment efficace et pertinente, elle crée des niches écologiques, elle sauve des vies animales et végétales, et en plus elle fait du bien à mon moral.
Bon courage à vous, mes ami·es…
Bonjour Grégory,
Je partage les mêmes sentiments que vous… Entre rage et désespoir face au déni et à l’inaction des politiques…
Salutations depuis ma bouilloire thermique au 4em étage de mon HLM OPAC sans volet et où les nuits à 33,5 ° m’épuisent… 😥
Ce dont on ne parle jamais ce sont des fluides réfrigérants des climatisations. Ils sont bien pires que le CO2 en terme de pouvoir de réchauffement (jusqu’à 2000 fois). Toutes les clims d’ aujourd’hui seront elles parfaitement entretenues et non sujettes à la corrosion en vieillissant ? Dans le cas contraire, on imagine l’impact sur le réchauffement …
Ce monde est désespérant …
Merci pour ce message de rage que je partage, c’est tellement dur de voir nos enfants grandir dans un monde comme celui là…
Et dans le même temps. Je suis lasse de répéter sans cesse à des collègues et des amis les mêmes infos sur le réchauffement climatique depuis 12 ans que l’eco anxiété m’est tomber sur le coin du nez après la naissance mon deuxième…
Et je me sens lâche de ne pas trouver quoi faire d’impactant … Faut-il envisager l’eco- terrorisme au sens premier du terme et aller se faire exploser devant l’Elysée pour que les choses changent ?…
Je ne crois pas du tout qu’il faille utiliser le terme « éco-rerorisme », qui est un épouvantail créé par les adversaires de l’écologie politique pour les sanctionner au nom de législations d’exception, pour les intimider, les empêcher d’agir. En revanche parler d’activisme écologique (radical), ça oui!
Merci Gregory…
L’émission « c’est ce soir » d’hier qui recevait : Gaspard Koenig, philosophe, écrivain.
Pascal Picq, paléoanthropologue.
Nabil Wakim, journaliste au Monde, spécialiste des questions énergétiques et climatiques.
Anne Sénéquier, médecin psychiatre, chercheuse et co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale de l’IRIS.
Françoise Vimeux, climatologue à l’Institut de recherche pour le développement.
Était confondante d’évidences : nous avons sur la table tout ce qu’il faut faire…mais rien ne bouge !
Désespérant …
Et même pas de climatoréaliste parmi tous ces invités! La secte réchauffiste diffuse librement son catéchisme! Scandale! [Pascal Prout, sors de ce ce corps! »]