Cette chanson poignante de The Smiths parle du désir vital de ne pas être quantité négligeable, de compter pour quelqu’un d’autre, d’occuper une place centrale dans le coeur de quelqu’un d’autre, et notamment dans le cœur de la personne dont on partage la vie.
Je sais bien que ce n’est pas très tendance d’écrire cela, car des bataillons de psys, de coaches en développement personnel et de gourous new age nous serinent qu’au contraire il faut se libérer de toute « dépendance affective », qu’il faut apprendre à ne plus dépendre du regard des autres (surtout de son ou de sa conjoint·e), qu’il faut puiser son énergie en soi-même, et que pour cela il faut d’abord s’aimer soi-même.
Bien sûr il y a du positif dans ces différents objectifs, mais je crois aussi qu’ils peuvent devenir mortifères si on les poursuit de façon aveugle et dogmatique, et que si on y adhère sans recul critique, c’est le signe d’un trouble de l’attachement. Je me souviens que lorsque j’ai lu Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier, ce devait être vers la fin de l’adolescence, je me suis dit que la solitude absolue où se trouvait Robinson sur son île était une malédiction et que sa vie n’était pas vraiment une vie, plutôt une survie dénuée de signification. J’avais ressenti la même excitation que lui lorsqu’il aperçoit les « sauvages » qui venaient d’accoster sur une plage et lorsque l’un de ces « sauvages » est abandonné sur l’île : il va être rejoint par quelqu’un, enfin ! Plusieurs décennies plus tard, mon travail en thérapie m’a aidé à mettre des mots sur ce que j’avais ressenti alors. Nous sommes des mammifères sociaux, et à ce titre nous existons aussi dans le regard des autres, dans le cœur des autres, dans le souvenir des autres. De la même manière qu’une plante a besoin, pour pousser, de lumière, d’eau et de chaleur, nous avons aussi besoin d’être entourés, regardés, écoutés, touchés, bichonnés, et nous avons besoin de savoir que nous occupons une place, même toute petite, dans le cœur des gens que nous aimons. Ce n’est pas une lubie ou une marque de faiblesse ou d’incomplétude, c’est un besoin, et si ce besoin est frustré, on dépérit tout autant qu’une plante privée de lumière ou d’eau. En tous cas c’est quelque chose que je ressens très fortement : si je n’avais pas la conviction de compter pour les gens que j’aime, j’aurais l’impression d’être perdu dans les limbes, d’être transparent, de ne pas exister tout à fait, et je passerais mon temps à me demander « À quoi bon ? »
C’est à tout cela que me font penser les paroles humbles et poignantes de cette chanson, écrites par un Morrissey toujours aussi à fleur de peau, toujours aussi honnête et courageux dans l’art d’exprimer sa vulnérabilité (comme dans cet autre chef d’oeuvre qu’est « Last night I dreamt that somebody loved me » ). Comme très souvent chez les Smiths, le texte allie de façon troublante le désarroi et l’espoir, comme très souvent il est plutôt court, et comme très souvent j’aurais envie de le partager en entier…
« Well I wonder
Do you hear me when you sleep?
I hoarsely cry
Well I wonder
Do you see me when we pass?
I half-die
Please keep me in mind
please keep me in mind »
Comme toujours aussi, la musique qui accompagne ces paroles, ciselée par Johnny Marr, est merveilleuse dans sa façon d’allier le tranchant et le doux. La basse grave, ample et feutrée, les riffs légers de guitare sèche, le lyrisme mélancolique de la voix de Morrissey, tout évoque à merveille les brouillards mancuniens et, dans le cœur de ses habitants, la blessure de l’abandon, la sensation d’être fait d’un verre tout fin que l’on doit manipuler avec délicatesse car il peut se briser en mille morceaux au moindre micro choc… et l’espoir déçu, quoique pas encore tout à fait vaincu, de trouver enfin une relation dans laquelle on se sentira assez en sécurité pour se lover et s’endormir tout contre l’autre.
Ce que dit aussi cette chanson, ce qu’elle évoque en moi en tous cas, c’est que la vie est difficile, et même parfois trop difficile, mais que par on ne sait trop quel miracle, on y tient encore et on a encore la force d’espérer d’elle.
« Gasping, dying but somehow still alive »


Très belle chronique. 🙂
Merci Isa 😊
Merci Greg pour ce partage qui interpelle sur le rejet de la dépendance affective. J’en suis là, car elle m’a brisé par le passé. Je ne me sens pas vide pour autant, je crois que la multiplication des liens affectifs sincères mais non exclusifs est une réponse aux craintes que tu évoques. Merci aussi pour ce morceau que je ne connaissais pas.