Il est assez rare qu’un livre reçoive, quelques mois seulement après sa parution, une confirmation éclatante de la pertinence de ses analyses. C’est ce qui viens de se passer avec l’intervention militaire des États-Unis au Venezuela : elle illustre de façon parfaite ce qu’Arnaud Orain, historien, économiste et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), a appelé le « capitalisme de la finitude », dans un livre paru au début de l’année 2025 (Le monde confisqué, Flammarion).
Selon Arnaud Orain, depuis l’apparition du capitalisme, celui-ci a oscillé entre deux grandes modalités ou, pour reprendre ses propres termes, deux « états d’esprit ». À certaines périodes, il s’est déployé sous la forme d’un libre-échange totalement confiant dans la possibilité d’une croissance infinie grâce au « doux commerce » : on est alors dans le registre du « capitalisme concurrentiel » , dans lequel les échanges économiques entre les pays et les entreprises sont envisagés comme un jeu à somme positive, dans lequel tout le monde peut globalement s’enrichir.
Mais à d’autres époques, les principales puissances politiques prennent conscience que les richesses du monde sont limitées, et elles décident alors que tous les moyens sont bons pour se les accaparer au détriment des autres. On entre alors dans le capitalisme de la finitude, qui se matérialise par une exacerbation des concurrences entre les Empires et par des pratiques coloniales particulièrement prédatrices. Le capitalisme de la finitude peut être défini comme l’attitude adoptée et les stratégies mises en œuvre par les acteurs économiques majeurs, qu’ils soient privés et publics, face à la conscience de la finitude des ressources du monde. À partir du moment où ces acteurs comprennent que les ressources naturelles sont limitées (et cela vaut aussi bien pour les matières premières, comme les fossiles ou les minerais, que pour les terres cultivables, les océans, le travail humain…), ils deviennent obsédés par l’urgence de se les approprier. Le « gâteau » à se partager n’est pas extensible à l’infini, donc chacun se précipite avec son couteau pour se tailler la part la plus large possible, pour conquérir de nouveaux territoires, pour élargir sa mainmise sur les surfaces maritimes, pour « sécuriser » l’accès aux ressources naturelles et aux chaînes d’approvisionnement (quitte à envisager l’exploitation des fonds marins ou des minerais dans l’espace – « Vers l’infini et au-delà!!! » )…
Évidemment, toutes ces prises de contrôles se font essentiellement par la force, même si les coups de force sont toujours enrobés de justifications légitimatrices comme la « pacification », la « civilisation », le « retour de la démocratie », la « sécurité », et même s’ils finissent généralement par être entérinés par le droit…
Pour le dire autrement, le capitaliste de la finitude est une immense entreprise de monopolisation de tous les actifs possibles et imaginables (les terres, les mines, le travail humain, les entrepôts, les raffineries, les routes maritimes, l’eau dont les besoins augmentent massivement pour les activités minières mais aussi pour les centres de donnée de l’IA – et à l’époque moderne les satellites et les données numériques), une entreprise mise en oeuvre par les États-nations et les compagnies privées les plus puissant·es, dans le but de générer un revenu en dehors de tout principe concurrentiel – ce qui relève de la rente.
Selon Arnaud Orain, le capitalisme libéral, qui s’appuie sur le libre-échange et la concurrence, a été dominant entre 1815-1880, puis entre 1945 et 2010, et il a été à son climax durant la fameuse « mondialisation heureuse », que pour sa part il appelle « l’hyper-globalisation » (1980-2010). Ça paraît déjà loin aujourd’hui, mais à l’époque on passait pour le dernier des abrutis si on ne partageait pas la conviction que le monde était devenu sans frontières, aussi bien pour les capitaux et les marchandises que pour les brevets ou les travailleurs, et qu’on partait pour une croissance stable et régulière durant les siècles des siècles, au bénéfice de toutes et tous grâce au « ruissellement » (LOL).
Mais comme l’écrit le sociologue Eric Keslassy dans une chronique consacrée à ce livre, « cette vision libérale d’un monde qui pourrait apporter plus de richesse à tous (introduite notamment par Smith et Ricardo), [est] venue se fracasser sur les limites écologiques de la planète » . En l’espace de quelques années seulement, le néo-libéralisme a été brutalement remis en question – Arnaud Orain ouvre même son essai sur cette phrase pour le moins retentissante : « Le néolibéralisme est terminé » . Il appuie ce jugement définitif sur des arguments forts : la montée du protectionnisme (voir le cinéma grotesque de Trump autour des droits de douane), le reflux des politiques anti-concurrentielles, la constitution d’empires industriels, financiers et médiatiques jamais vus dont les intérêts sont étroitement imbriqués avec ceux des États et de leurs dirigeants…
La politique de l’administration Trump illustre à merveille le retour en force du capitalisme de la finitude, ouvertement prédateur et violent. Si Trump veut faire du Canada le 51ème État des États-Unis, s’il considère que le Groenland entrera de gré ou de force dans le giron des États-Unis, s’il a retiré tout soutien inconditionnel à l’Ukraine, c’est dans les trois cas parce qu’il considère que les États-Unis ont la possibilité et le droit de s’emparer des ressources naturelles abondantes qui existent dans ces trois territoires (hydrocarbures, terres rares, ressources hydriques …).
Et la même explication vaut aussi pour « l’opération militaire » mise en œuvre au Venezuela, en violation du droit international ET de la Constitution américaine. La dénonciation de Maduto comme un dictateur et du régime vénézuélien comme d’un « Narco-État » ne sont que des prétextes (en effet Maduro était un dictateur assez infâme, mais enfin si Trump avait le moindre problème avec les dictateurs, ça se saurait – d’ailleurs il se conduit lui-même de plus en plus ouvertement comme un dictateur). L’enjeu de cette intervention militaire est exclusivement de permettre aux « compagnies-État » états-uniennes, notamment dans le secteur pétrolier, de venir se servir. Trump ne s’en cache même pas (s’il y a une chose qu’on peut reconnaître à cette brute épaisse, c’est qu’il n’est pas hypocrite) : « Nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus importantes au monde, vont se rendre sur place, dépenser des milliards de dollars, réparer les infrastructures gravement endommagées, les infrastructures pétrolières, et commencer à générer des revenus pour le pays. (…) Cela ne nous coûtera rien (…) Beaucoup d’argent viendra du sol, nous serons donc remboursés » . Et bien évidemment, la même lutte acharnée est déjà à l’oeuvre pour s’accaparer les métaux nécessaires à la « transition énergétique »…
Le plus drôle, ou le plus pathétique, c’est que tant de gens continuent à reprendre sans la moindre distance le discours selon lequel Trump « arrête les guerres » et est un faiseur de paix, alors qu’en réalité : 1) il vient d’enterrer le multilatéralisme, 2) il vient de valider le droit du plus fort de s’accaparer toutes les ressources dont il estime qu’elles lui reviennent, 3) accessoirement, il vient de donner à la Chine et à la Russie le feu vert pour intervenir là où elles le veulent (par exemple à Taïwan ou dans les États baltes), soit de façon militaire, soit en remplaçant les gouvernements par des régimes fantoches à leur propre botte.
Il y a des couillons pour applaudir à ça. Misère…
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[Après avoir lu un commentaire très judicieux de mon ami Bruno, j’ajoute que si ce capitalisme de la finitude apparaît comme une compétition frénétique à l’échelle des pays, il donne une idée de ce qui risque de se passer à l’échelle des territoires lorsque là aussi la captation des ressources matérielles sera (re)devenue un enjeu essentiel. Les effondristes ont souvent été moqués et traités de paranoïaques pour avoir imaginé un effondrement dans lequel la société serait sous la coupe de « bandes violentes qui pillent » , avec « des gens qui se bunkerisent chez eux, d’autres qui essayent de maintenir un mode de vie » … Je crois que celles et ceux qui prennent ces perspectives par le mépris en y voyant des fantasmes à la Mad Max feraient bien d’y réfléchir, et à tout le moins de réfléchir à l’absolue précarité de leur mode de vie si leur approvisionnement en tout est stoppé. Dans un tel contexte, au-delà d’une période plus ou moins courte de solidarité, la barbarie risque de revenir très vite…]


