Parue en 1984 sur le premier album de Sade, le formidable « Diamond life », dont je partage aujourd’hui un troisième extrait (et ce n’est pas fini!), « When am I going to make a living » aborde un thème assez rare, celui de la jeunesse qui galère et qui s’angoisse de ne pas réussir à s’insérer professionnellement. Plutôt d’actualité, malheureusement… La petite histoire raconte qu’un jour où elle récupérait ses vêtements dans une laverie, la jeune nigériane installée à Londres a griffonné sur son ticket de nettoyage quelques mots désabusés qui sont devenus le titre de cette chanson : « Quand vais-je donc (enfin) pouvoir gagner ma vie ? » Lorsqu’elle a écrit les paroles sur la base de cette ébauche, Sade a choisi de prolonger cette idée (« I’m sick and tired of scratching a living » / « We’re hungry for a life we can’t afford » ), mais aussi de critiquer de façon plus large le monde du travail, en des termes que ne renierait pas aujourd’hui la génération Z : « They’ll waste your body and soul if you allow them to. »
Personnellement, j’ai toujours fait de cette chanson une lecture bien plus large, car il m’a toujours semblé que Sade pose ici une question beaucoup plus fondamentale : « Quand ma vie va-t-elle enfin commencer ? » En définissant bien sûr la vie comme la « vraie vie », en tous cas une vie qui n’est pas une simple adaptation aux exigences et aux suggestions de la société et de son entourage, qui n’est pas une existence plus ou moins télécommandée (comme si on était debout certes, mais sur des skis nautiques traînés par un hors-bord et dont la trajectoire dépend uniquement des choix du pilote devant soi), qui n’est pas une vie dans laquelle on se contente de bosser pour payer les factures, mais une vie qu’on se choisit soi-même, dans laquelle on s’oriente en fonction de ses envies profondes, et tant pis si ça déplaît, tant pis si ça choque. D’une vie comme celle-là, chante Sade, nous sommes littéralement affamés, et pour la vivre nous sommes disposé·es à bouffer de la vache enragée, sans nous décourager, et ce jusqu’à ce que nous atteignions nos objectifs : « We are hungry but we won’t give in » , répète-t-elle dix-huit fois dans la chanson.
Ce qui me donne envie de faire cette lecture de « When am I going to make a living », je crois, c’est aussi l’air décidé, volontaire et même inflexible que Sade arbore à plusieurs moments dans le clip, notamment à partir de 1’51, lorsqu’on la voit marcher vers la caméra à l’abri d’une longue rangée d’arcades, et plus encore tout à la fin, lorsqu’elle se retourne soudain pour chanter face caméra, avec un sourire triomphant : « Hungry but we’re gonna win. »
Plus largement encore, je me dis que cette chanson de Sade peut aussi évoquer le sentiment de libération et même d’enthousiasme que l’on ressent lorsqu’on se RE-lance dans la vie, lorsque après avoir passé des années ou des décennies à s’ennuyer dans son travail, à subir un patron méprisant ou un conjoint pervers, à vivre dans un environnement plus ou moins insupportable, on envoie enfin balader quelques-unes de ses chaînes les plus frustrantes et on se lance dans le nouveau monde qui s’ouvre devant soi. Évidemment, ce n’est pas donné à tout le monde de bifurquer de façon radicale et du jour au lendemain : il faut des ressources et du soutien, et même quand on en a pas mal cela reste risqué et c’est angoissant. Mais quand on saute le pas, quand on brûle ses vaisseaux, quand on laisse derrière soi ce qui nous a emprisonné et détruit, on a une chance de se sentir plus aligné avec soi-même et plus léger. Et alors on peut offrir au monde, en tous cas aux proches qui en valent la peine, un sourire aussi éclatant que celui de Sade, juste avant qu’elle se retourne à nouveau et qu’elle reprenne sa marche en avant.
« This is the time /
to start believing in yourself »
