Il existe très peu, vraiment très peu de chansons qui décrivent ce qui se passe dans le coeur d’un homme ou d’une femme qui renonce à aimer, qui ne ressent plus assez d’envie et d’énergie de faire vivre un couple dans lequel il ou elle ne trouve plus son content, comme on dit. Alain Bashung a écrit sur ce thème une chanson terrible (« Fantaisie militaire » ), Bob Dylan aussi (« Tight connection to my heart » )…
Et puis il y a « Je suis venu te dire que je m’en vais ».
Serge Gainsbourg a écrit cette chanson en 1973, peu après avoir fait un infarctus qui a failli l’emporter. À l’époque il était en couple avec Jane Birkin, et de leur amour était déjà née Charlotte. Ce n’est pas à Jane que pense ici Serge, mais à Françoise-Antoinette Pancrazzi, qui avait été sa seconde épouse et avec qui il avait eu deux premiers enfants. C’est comme si le fait d’avoir frôlé la mort lui avait permis de se rendre compte qu’il n’avait pas décemment pris congé de cette femme, qui avait pourtant énormément compté pour lui, forcément : alors sur son lit d’hôpital, il a commencé à réfléchir à cette chanson en songeant à un fameux poème de Paul Verlaine (« Chanson d’automne »).
À la sortie du 45 tours, « Je suis venu te dire que je m’en vais » n’a rencontré qu’un succès fort modeste. Ce n’est qu’au fil des années, à la faveur notamment d’interprétations déchirantes en concert, que cette chanson est devenue un classique.
Dans la version originale en studio, la mélodie descendante et les arpèges délicats de guitare acoustique expriment les affres d’un homme qui, depuis un certain temps déjà, sentait que cet amour ne lui apportait pas le bonheur qu’il espérait, mais qui a tourné autour de la décision de partir, qui a hésité, reculé, par espoir que ça s’arrange, ou peut-être par crainte de la solitude… et qui finalement s’est rendu compte qu’il n’en pouvait vraiment plus et que le mieux était de reprendre sa liberté.
Cette hésitation se repère aussi au chant de Serge Gainsbourg, superbe de délicatesse et de pudeur. À l’entendre, j’ai toujours le coeur serré par la mélancolie intense et désolée qui s’en dégage, mais aussi par le respect humble pour la femme qu’il a aimée, avec qu’il a vécu « des jours heureux » , et qu’il continue à aimer, sans doute – en tous cas il a toujours du respect pour elle, il ne veut pas la blesser, il ne veut pas qu’elle sorte dévastée par cette rupture, et il voudrait qu’elle puisse se projeter bientôt dans un autre amour.
Et pourtant il en a chié (« J’avoue j’en ai bavé, pas vous? » , avait-il écrit dans « La javanaise ») : s’il part, ce n’est sans doute pas qu’il ne ressent plus rien pour elle, c’est qu’elle lui en a « trop fait » . Infidélité, mélodrames, jalousie, montagnes russes émotionnelles, promesses perdues dans le vent ? On n’en saura pas plus que cette formule allusive, mais au fond peu importe : désormais c’est devenu trop difficile, trop frustrant, trop douloureux (« Oui je t’aimais, oui, mais » ).

Il y a dans cette version studio quelque chose qui m’a toujours gêné : à partir de la moitié de la chanson, on y entend les larmes de cette femme (ses « sanglots longs » ), et ça m’a toujours semblé cruel.
Alors je préfère partager ce soir la version de « Je suis venu te dire que je m’en vais » que Serge Gainsbourg a enregistrée dans le fameux live au Casino de Paris de 1985. Il y chante comme un boxeur à la fois soulagé et sonné par sa propre décision. À l’époque, Gainsbourg avait été supplanté par Gainsbarre, un personnage que je n’aimais pas du tout, et pour lequel j’ai eu de plus en plus de peine au fur et à mesure que j’ai avancé dans la vie. Dans cette vidéo, il apparaît éméché, statique, caricature de lui-même. D’habitude, je n’aime pas du tout la façon dont Gainsbarre chantait. Mais dans cette chanson, il est bien meilleur que Gainsbourg…
Comment rester indemne après avoir pris une telle décision ? Je ne sais pas. Pour certain·es, ce n’est qu’une petite péripétie qui sera bien vite oubliée – sans doute ces gens-là peuvent-ils se satisfaire de liaisons sans grande conséquence, sans doute n’accordent-ils guère d’importance au fait de construire une vie de couple sur la durée. Mais d’autres, dont je suis, ne se donnent pas pour rien. Pour ces gens-là, il faut un sacré bout de temps pour s’en relever, sans être bien sûr qu’on y arrivera vraiment. Un jour, peut-être.
« Je suis au regret
d’te dire que je m’en vais,
car tu m’en a trop fait »