A. A. Bondy fait partie de la longue liste de chanteurs confidentiels que je n’aurais jamais connus si je ne suivais pas au moins de temps en temps l’actualité musicale via des podcasts tenus par des passionnés, qui furètent et fouinent de partout et qui jouent à destination du grand public d’amateurs dont je fais partie un rôle de « passeur » (comme disait le critique cinéma Serge Daney).
Ces dernières décennies, et surtout depuis l’avènement d’internet qui a considérablement réduit le coût d’entrée, la production musicale est si foisonnante qu’on ne sait pas où donner de l’oreille, et personnellement je serais assez découragé si je devais m’y aventurer tout seul et sans guide. Pour moi en tous cas, il est heureux de pouvoir compter sur quelques personnes de confiance qui m’alertent et m’invitent à tester ceci ou cela en m’expliquant un peu ce que je peux m’attendre, en me donnant à écouter un échantillon qui parfois me laisse sur ma faim, mais parfois me scotche d’entrée. Et à mon tour j’essaye de jouer le même rôle, à ma très modeste mesure, en diffusant sur ce site, dans la rubrique « Artiste à découvrir » , des groupes ou des chanteurs ou des compositeurs que je ne connais souvent que depuis peu de temps, mais que j’estime valables, parfois même indispensables.
Originaire de Birmingham en Alabama, A. A. Bondy (diminutif de Auguste Arthur Bondy) est un auteur, compositeur et interprète dont l’oeuvre peut être cataloguée comme étant de l’indie folk. Écoutée un peu distraitement, sa musique semble relever d’une folk traditionnelle qui respire l’Amérique profonde. Mais grâce à une production soignée, notamment à une guitare électrique riche en reverb, elle acquiert souvent une tonalité paisible et intime, et en même temps assez vaporeuse, troublante, presque étrange. Autant dire que si on résume cet artiste à l’étiquette « folk », c’est assez trompeur et réducteur (d’ailleurs après 8 ans de silence, A. A. Bondy est revenu avec « Enderness », un album très différent où les synthés occupent plus de place et où le côté planant est beaucoup plus prononcé).
Sorti en 2011, « Believers » est le troisième disque d’A. A. Bondy. Le style musical de ses débuts, que je viens de décrire à grands traits, se retrouve parfaitement sur des titres comme « Surfer king » ou « Skull and bones ». Ici l’ambiance évoque fortement la driving music à la Chris Isaak – vous savez, ce genre de chansons lentes, amples et suaves que les Américains aiment à écouter lorsqu’ils dévorent les grands espaces, et qui à moi aussi me donnent envie de m’asseoir au volant et de me laisser glisser en rêvassant à la nuit tombante, par exemple le long d’une corniche.
J’aime beaucoup ces chansons, mais je préfère encore « The twist », qui quant à elle explore une facette de la folk nettement plus sourde, plus sombre, plus poisseuse, et même un soupçon inquiétante du fait d’une guitare pesante et obsédante. Le texte, auquel je ne comprends à peu près rien tant il est allusif, ne décrit pas précisément une âme super guillerette, à en croire les images qu’il charrie : « creatures » , « real violence » , « suicide doors » , « mirror for the ghosts » … Si road-trip il y a, ici il s’agit plutôt d’une virée nocturne, peut-être entamée pour se lamenter sur une peine de cœur, ou pour essayer de s’évader de la morosité pendant un bref moment.
Sur la magnifique pochette de l’album, on voit une route de banlieue plongée dans une nuit d’un noir intense mais illuminée par des projecteurs agressifs, et perdue dans un coin de l’image, la silhouette floue d’un homme immobile, encalminé, comme si malgré ces différentes lignes de fuite il ne savait pas vers où se diriger pour chercher du réconfort. C’est une interprétation personnelle, bien sûr : d’autres pourraient sans doute y voir la mise en image d’un instant de méditation tranquille. Quand on y réfléchit bien, tout dans ce monde est assez mystérieux et insaisissable, comme ce disque, et comme cette chanson.
Je ne dirais pas que A.A. Bondy a imprimé une marque indélébile dans l’histoire de la musique et qu’il est absolument urgent de se précipiter pour le découvrir, ce serait exagérer. Si j’étais une agence de notation, pas sûr que je lui donnerais un triple A. Mais quand même, un voyage musical en sa compagnie, loin du monde banal dans lequel nous sommes habitués à évoluer, vaut vraiment le détour.
« Far away from the world »

