Composées en 1888, les gymnopédies sont les oeuvres les plus célèbres d’Erik Satie, si célèbres qu’elles sont même connues (et appréciées!) des gens qui « n’aiment pas le classique ». Ce sont des valses lentes, éthérées et légères, écrites pour piano seul, et qui appellent à la rêverie mélancolique.
Le nom de ces pièces musicales a été inspiré par des danses rituelles exécutées dans la Sparte antique lors de fêtes religieuses. Selon certains, comme le pianiste Jean-Joël Barbier, il est possible que Satie ait choisi ce mot de « gymnopédie » en allusion aux notions d’ascétisme et d’austérité qui sont caractéristiques de la civilisation spartiate et que l’on retrouve dans sa propre esthétique, sous une forme néanmoins plus joyeuse, en tous cas plus humoristique (je vous conseille à ce titre de visiter le musée Satie à Honfleur, c’est une expérience étonnante et réjouissante). De fait, les gymnopédies sont des pièces minimalistes et désolées, d’une perfection sublime – d’ailleurs Brian Eno, pionnier de l’ambient music, cite Erik Satie comme l’une de ses influences majeures.
La simplicité réellement divine des gymnopédies est un enchantement pour les mélomanes, mais un piège pour les pianistes amateurs. Les indications précisées par Satie sont sans ambiguïté (« Lent et douloureux » pour la première, « Lent et triste » pour la deuxième, « Lent et grave » pour pour la troisième…), et a priori elles peuvent donner l’impression que n’importe qui peut les jouer. Mais la plupart du temps, les pianistes débutants qui se lancent dans les gymnopédies les jouent de façon appliquée et besogneuse, annihilant ce qu’elles ont de mystérieux et d’envoûtant, passant à côté de l’art d’user de l’immobilité, des silences, des respirations… Comme toutes les oeuvres aux tempi lents, les gymnopédies doivent être jouées avec un mélange subtil de pudeur et d’émotion, qui n’est accessible qu’aux grand·es. Comme on le voit, en musique je ne suis pas forcément très démocrate…
À la création de ces œuvres pourtant merveilleuses, Satie ne rencontra aucun succès, à tel point que son ami Claude Debussy lui proposa d’orchestrer la première et la troisième gymnopédie pour les aider à se faire connaître. Bien que j’adore Debussy, force est de reconnaître que cette instrumentation n’apporte pas grand-chose, et même qu’elle en dissout la magie. Ici comme ailleurs, méfiez-vous des imitations, même de celles qui ont été produites par des sommités et/ou avec les meilleures intentions du monde.
Parmi les six gymnopédies composées par Erik Satie, ma préférée est la troisième. Ici jouée par Jean-Joël Barbier, l’un des grands serviteurs de Satie, elle ondule lentement et mystérieusement, elle s’envole et se repose délicatement, elle danse littéralement comme une fée diaphane. C’est absolument splendide, et je ne m’en lasserai jamais.
