Depuis des années, des groupuscules de militants « identitaires », dont la plupart sont ouvertement racistes et dont beaucoup assument se référer au fascisme voire au nazisme, se livrent à des attaques et des agressions contre des personnes racisées et/ou identifiées comme des antifas, parfois même contre des élus (cf. le cas de Yannick Mevez, maire de Saint-Brévin-les-Pins, qui soutenait un projet d’extension d’un centre d’accueil de demandeurs d’asile ouvert six ans plus tôt). Tout cela se déroule dans une impunité quasi totale, sans susciter de réprobation ni de réaction à la tête de l’État ou au sein des principaux médias.
En France, la violence politique vient essentiellement de ce camp (cf. cet article de France Info qui fait très bien le point sur le sujet). Selon Isabelle Sommier, professeure de sociologie politique à l’université Paris-I, spécialiste des mouvements sociaux et de la violence politique, aitrice avec François Audugier et Xavier Crettiez d’un livre sur les violences politiques en France, « six meurtres peuvent être imputés à l’extrême-droite depuis 2022 : ceux de Federico Martin Aramburu, des trois militants kurdes, d’Éric Casado-Lopez et d’Hichem Miraoui. En comparaison, l’ultragauche n’est soupçonnée que d’une seule mort ces quatre dernières années, celle de Quentin Deranque. » En prenant un peu de recul historique, « il y a eu 57 morts liées à des violences entre groupes politiques de 1986 à 2017 – 52 du fait de la droite radicale et cinq du fait de la gauche radicale » (Isabelle Sommier toujours, dans une interview au journal Le Monde). En additionnant les six morts recensées depuis 2022, le constat est sans appel : depuis 1986, l’ultragauche a tué 6 personnes, alors que l’ultradroite en a tué 58. Bref, l’extrême droite a tué dix fois plus que l’extrême gauche ces 40 dernières années !
Les violences émanant de l’ultra-droite sont également majoritaires quand on étudie les attaques qui n’ont fait « que » des blessés. Selon Isabelle Sommier, « Les agressions politiques sont pour plus de 60% le fait de la droite radicale et ont connu une progression considérable en moins de dix ans. »
Les données sont claires aussi du côté des attentats terroristes. En 2023, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, expliquait à Ouest-France que « dix projets » d’attentats de l’ultradroite avaient été « déjoués » ces dernières années. Dans la même période, l’ultragauche n’a commis aucun attentat et un seul attentat déjoué peut lui être imputé, selon les données du ministère de l’Intérieur.
Même chose ou presque au niveau européen : « Dans son dernier rapport sur l’état de la menace terroriste en Europe portant sur l’année 2024 et qui s’appuie sur des informations envoyées par les pays membres, Europol ne rapporte aucune interpellation de membres de l’ultragauche pour des motifs terroristes les trois dernières années observées. Onze avaient été recensées en 2020 et 3 en 2021. Au contraire, 69 membres de l’ultradroite ont été interpellés dans le cadre d’enquêtes antiterroristes sur la même période, entre 2019 et 2024. »
Il faut enfin souligner que sauf exception, les violences issues de l’ultra-gauche ne sont pas de même nature que celles perpétrées par l’ultra-droite. « L’ultradroite s’en prend principalement aux personnes, aux immigrés, aux militants de gauche, faisant des morts et des blessés, alors que l’ultragauche, elle, s’en prend principalement aux biens matériels, notamment pendant des manifestations. » Selon le CRGN (Centre de Recherche de la Gendarmerie Nationale), « la mouvance d’ultragauche a maintenu son activité en France et revendiqué 120 actions en 2025« , mais « la majorité de ces actions prennent pour cibles des bâtiments ou des infrastructures : ceux liés à l’environnement, au monde politique, ainsi que les commerces ont été particulièrement visés par des incendies volontaires et des dégradations, suivis de près par le réseau électrique, les transports publics et le BTP » . Parmi les « actions majeures » de l’ultragauche en 2025, on peut par exemple citer le sabotage du réseau électrique pendant le Festival de Cannes, qui a provoqué une coupure de courant dans 160.000 foyers. Jusqu’à présent en tous cas, lorsque l’ultragauche met en œuvre la violence physique, c’est toujours pour cibler l’ultra-droite. Celle-ci, en revanche, s’attaque aussi et surtout à des personnes, le plus souvent totalement innocentes et même pas politisées.
Malgré toutes ces données, il a suffi d’un seul mort, au cours d’une rixe qui a semble-t-il été provoquée par des militants d’extrême-droite eux-mêmes, pour qu’on assiste au déferlement ad nauseam de contre-vérités que l’on subit depuis une semaine : Quentin Deranque était un amoureux de la patrie respectueux et bien propre sur lui (alors qu’on sait qu’il a participé à des manifestations fascistes au cours desquelles de nombreux saluts nazis ont été lancés), l’extrême-gauche tue, LFI est plus dangereuse que le RN, « Plus jamais un député LFI à l’Assemblée nationale » , etc.
Le bouquet a été la minute de silence à l’Assemblée Nationale et le déploiement d’une banderole à l’effigie de Quentin Deranque sur la façade du siège de la région Rhône-Alpes Auvergne. Un jeune faf mis à l’honneur dans la ville de Jean Moulin 🤮 Et pourquoi pas la légion d’honneur à titre posthume, tant qu’on y est?
Tout ça, et notamment mansuétude de la droite dite « parlementaire » à l’égard de l’ultra-droite, ça commence à puer très, très fort.
Cela fait des années que j’observe la polarisation de la société française s’accentuer et devenir de plus en plus violente, et pas que sur le sujet de l’immigration et de « l’identité nationale » (on constate à peu près la même chose avec la montée du masculinisme ou de l’ecolo-bashing, par exemple). Il suffit de fréquenter un peu les réseaux sociaux pour savoir que la haine contre les arabes, les femmes, les homos (notamment les lesbiennes), les « gauchiasses » ou les « socialopes », cette haine multiforme et aussi crétine que méchante (voir ci-contre l’exemple de ce que Salomé Saqué reçoit sous ses publications), s’exprime de façon de plus en plus décomplexée, avec des mots de plus en plus obscènes et des menaces de plus en plus précises.
Pour être honnête, la haine peut aussi s’observer de l’autre côté : il y a aussi sur le sol français des gens qui pensent que l’Occident est un Satan qu’il faut éradiquer, qui suivent des prêches salafistes appelant à faire de la France une république islamique… Ces gens ne me font pas moins peur – d’ailleurs il y en a qui n’hésitent pas à agir conformément à leurs convictions, et on a vu l’enfer qu’ils sont capable de déclencher, à Charlie-Hebdo, au Bataclan ou sur la promenade des Anglais…
Quand je pense à l’avenir, je suis d’autant plus inquiet que nous sommes encore dans une société qui reste à peu près stable, bien qu’elle se désagrège de tous côtés. Que deviendra la société française dans un contexte d’effondrement économique et social, lorsque l’État et le système de protection sociale surendettés tailleront plus encore dans les services publics ou l’aide sociale, lorsque le système de retraites explosera carrément, lorsque les manifestations de la crise écologique seront de plus en plus coûteuses et ingérables, lorsque l’approvisionnement en eau, en nourriture, en énergie, en santé ou en sécurité publique ne sera plus du tout garanti à tout le monde par des services encadrés par la loi (c’est la définition de l’effondrement que propose Yves Cochet) ? Qu’arrivera-t-il lorsque beaucoup plus de gens auront beaucoup plus de raisons d’être beaucoup plus en colère, lorsque beaucoup plus de gens auront envie de se rassurer en désignant des boucs émissaires et en s’en remettant à un « homme fort » capable de « nettoyer les écuries d’Augias et de remettre de l’ordre dans ce bordel » ? Qu’arrivera-t-il alors, dans une société où, qui plus est, le sens de la nuance, la recherche du dialogue et du compromis et l’honnêteté intellectuelle sont de plus en plus laminés par l’enfermement dans des bulles informationnelles sur les réseaux sociaux ? Dans une société où l’IA permet déjà de produire des fake news quasiment indétectables, ce qui permet encore plus facilement de raconter n’importe quoi pour attiser la colère et la haine ?
Plus le temps passe, plus j’ai l’impression que les société française (comme d’autres) est une poudrière, plus j’ai du mal à voir comment ça pourrait finir autrement que par des affrontements violents, voire une guerre civile (dans le contexte actuel, que se passerait-il par exemple si un attentat islamiste faisait un carnage dans une église, une école ou un EHPAD ?).
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En pensant à tout cela ces jours-ci, il m’est revenu en mémoire cette BD de Pierre Christin et Enki Bilal, « Les phalanges de l’ordre noir ». En voici le pitch (toute ressemblance avec ce qui est peut-être en train de se mettre en place n’est peut-être pas fortuite) :
« Par une nuit d’hiver en Espagne, sur les hauts plateaux de la province de l’Aragon, une expédition punitive s’abat sur le petit village de Nieves. Tous ses habitants, y compris les femmes et les enfants, sont exécutés et le village est incendié. L’attentat est revendiqué par un groupe politique, les Phalanges de l’Ordre Noir, au nom des «valeurs de l’Occident chrétien ». Le village, haut lieu des affrontements entre républicains et franquistes à la fin des années trente lors de la guerre d’Espagne, venait de voter massivement à gauche lors des dernières élections… Convaincus que ce massacre signe le retour de l’extrême droite qu’ils ont autrefois combattue, un groupe d’anciens des brigades internationales, quarante ans après, se décide à reprendre les armes. De l’Espagne à Suisse en passant par l’Italie, les Pays-Bas et la France, une dizaine d’hommes que l’âge a rendus las, mais toujours fidèles à leurs convictions de jeunesse, vont ainsi donner la chasse à leurs vieux ennemis, jusqu’à l’affrontement final. »
Manifestement, de plus en plus de gens, en France, se préparent à cet affrontement, et même le souhaitent ardemment (« Viva la muerte! »). Très souvent, ces gens ne sont pas des vieux combattants fatigués mais des jeunes fascinés par la violence et qui n’en ont pas peur. Et malheureusement, je crains qu’ils soient en train de gagner.



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