Quelques jours après la marche lyonnaise en hommage à Quentin Deranque (qui en fait était, comme prévu, une démonstration de force des factions d’ultra-droite), j’ai pensé à cette chanson en me disant qu’elle décrit bien les sueurs froides qui, ces temps-ci, prennent les gens attachés à la démocratie et à l’égalité entre les être humains.
Louis Chedid a sorti cette chanson en 1985, un an après des élections européennes qui avaient vu le FN obtenir pour la première fois des sièges (dix) au Parlement Européen. À l’époque, le leader du parti d’extrême-droite n’était pas un jeune homme propre sur lui, adepte de la salle et des réseaux sociaux et au discours faussement policé, mais un vieux mâle vicieux qui, selon son humeur, prétendait que les chambres à gaz étaient « un détail de l’histoire » ou faisait à leur propos des jeux de mots dégoûtants (« Durafour crématoire » ), quand il n’était pas occupé à vomir sur ceux qu’il appelait les « sidaïques » . Il y avait de quoi flipper, en effet, alors Louis Chedid écrivit et composa « Anne ma sœur Anne », pour exorciser sa peur. Dans une interview en 2022, il explique ainsi l’importance que cette chanson a toujours eu pour lui :
« Quand j’étais petit, on nous a montré à l’école un film d’Alain Resnais qui s’appelait « Nuit et brouillard » (1955), qui parle justement des camps de concentration. Et mes parents comme les gens ne parlaient pas trop de toute cette période de la Seconde guerre mondiale, des camps de concentration, de la Shoah et tout ça. Nous, on n’est pas juifs, on est chrétiens maronites et il y a beaucoup de gens qui pensent, grâce ou à cause, je ne sais pas, de cette chanson qu’on est juifs, mais ce n’est pas le cas. Il ne faut pas être noir pour détester l’esclavage. On est des êtres humains et les uns et les autres, on a le droit de dénoncer des choses. On n’est pas obligé d’être de certaines confessions pour dénoncer. Et donc, quand j’étais petit, il y avait l’extrême-droite et c’était 0,2% de la population qui votait aux élections pour elle. Les fachos rasaient les murs. Ils se cachaient. Et puis tout d’un coup tac, on voit le truc revivre. Et je n’en revenais pas. Je me disais ce n’est pas possible. Et puis malheureusement, cette chanson est encore plus d’actualité aujourd’hui, d’où sa longévité. Je dis souvent que j’aurais préféré qu’elle soit obsolète, de me dire : je ne la chante plus, il n’y en a plus besoin…«

La chanson fait bien sûr une double référence au conte de Charles Perrault « La Barbe bleue » (« Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? » ) et au Journal d’Anne Frank. S’adressant à la jeune juive néerlandaise morte dans le camp de Bergen-Belsen en 1945, Louis Chedid dit qu’il aimerait pouvoir la rassurer sur le fait qu’on n’a pas oublié l’horreur nazie (« J’aurais tant voulu te dire, p’tite fille martyre / «Anne, ma sœur Anne / Tu peux dormir tranquille, elle reviendra plus / La vermine ! » » , mais il constate avec effroi que « cette nazi-nostalgie (…) ressort de sa tanière » , avec « Les mêmes discours, / les mêmes slogans, / les mêmes aboiements » , avec les mêmes symboles (« Croix gammée, bottes à clous, et toute la panoplie » ). Pire encore, chante-t-il, cette nazi-nostalgie « a pignon sur rue, des adeptes, un parti » … Et selon Chedid, la faute en incombait notamment à celles et ceux qui, face à ce retour de « l’historique hystérie » , manifestaient « beaucoup d’indifférence, de patience malvenue » (…) beaucoup trop d’indulgence, trop de bonnes manières » .
J’avoue que lorsque j’entendais cette chanson dans les années 90-2000, elle me semblait assez symptomatique d’une gauche qui jouait à se faire peur en se répétant la célèbre phrase de
Bertolt Brecht (« Il est encore fécond le ventre d’où surgit la bête immonde » ), et qui se voilait la face sur ses propres responsabilités dans la montée du FN. Pour être honnête, je continue à penser que depuis quarante ans on a trop facilement traité de fachos les électeurs et les électrices de ce parti (même si bien sûr il y en a qui le sont), contribuant ainsi à les radicaliser, au lieu de s’attaquer à la racine des raisons pour lesquelles ils se laissent séduire par le discours frontiste.
Mais depuis quelques années, les choses ont changé. Le RN est désormais le premier parti de France, et je vois mal comment on pourrait éviter son accession au pouvoir avec ses alliés zemmouriens ou ciottistes (sachant que les Wauquiez, Darmanin ou Retaïaut sont prêts à les rejoindre).
Bien sûr, on n’est pas encore gouvernés par un régime fasciste (ceux qui prétendent cela sont à mon avis à côté de la plaque et contribuent en fait à banaliser et à normaliser le fascisme). Bien sûr la politique de l’État français est à bien des égards de plus en plus nauséabonde, mais enfin il n’y a pas encore en France une milice gestapiste ou une ICE trumpiste.
Certes, il y a encore un peu de marge.
Mais il y en a de moins en moins…

D’abord parce que l’ultradroite s’enhardit et se sent de plus en plus autorisée à afficher publiquement sa haine et son désir de violence (« Viva la muerte ! » est l’un de ses slogans), et pas que sur les réseaux sociaux. Quand je vois les jeunes aux cheveux courts et aux tenues et aux lunettes noires faire des saluts nazis en pleine rue sous couvert de « patriotisme » et de « défense des valeurs chrétiennes », je me dis que ceux-là sont impatients de pouvoir tranquillement chasser et bastonner les militant·es antiracistes et tout ce qui ressemble de près ou de loin à un·e personne racisé·e ou homosexuelle ou à un·e écolo… Pour ces jeunes droitardés, racistes, masculinistes et homophobes, la ratonnade a l’air d’être le loisir le plus excitant.
Mais ce que je trouve le pire, en fait, c’est qu’ils puissent faire tout cela sous le regard passif des forces de l’ordre et que la Justice ne les poursuive pas pour leurs agissements. Ce que je trouve le pire, c’est que du côté de la droite dite « parlementaire », on est déjà bien au-delà de l’indulgence coupable et de la complaisance vis-à-vis de l’extrême-droite. Depuis des années, LR et la Macronie surfent sur la vague raciste dans l’espoir de récupérer une petite partie de l’électorat du RN (ou de gouverner avec lui). Maintenant ils en sont à mettre un signe égal entre la gauche (accusée d’être antisémite et anti-républicaine, et dont on réclame qu’elle soit isolée par un « cordon sanitaire » ) et l’extrême-droite (qui serait désormais « dans l’arc républicain » ). Et lorsqu’un jeune faf est lynché dans cette capitale de l’ultra-droite française qu’est Lyon (ce qui est scandaleux et injustifiable, bien entendu), à la suite d’une rixe que ses amis avaient eux-mêmes provoquée, on lui rend hommage par une minute de silence à l’Assemblée Nationale, on ment effrontément en prétendant que « LFI tue » alors que 90% des assassinats politiques sont commis par des militants de l’ultra-droite, on demande que le portrait de ce jeune homme soit affiché sur le fronton de la mairie de la ville de Jean Moulin (Jean-Michel Hole-Ass s’est définitivement déshonoré), on laisse des factions fascistes se réunir et défiler dans les rues de Lyon, on qualifie de « sans histoire » un rassemblement dans lequel des saluts nazis et des insultes racistes et homophobes ont été lancés…
Parmi les choses qui m’alarment, il y a aussi le fait que des milliardaires du type Bolloré ou Stérin mettent leur fortune au service de l’extrême-droite en achetant à tour de bras des médias pour diffuser leur idéologie rance et pour disqualifier la gauche et l’anti-racisme, mais aussi l’écologie ou le féminisme. Quand il m’arrive de tomber sur un extrait de C-News, d’Europe1, du JDD, de Valeurs actuelles ou même du Figaro, je pense souvent à la fameuse formule de Pierre Desproges disant que quand on lit Minute, on a « à la fois La nausée et Les mains sales » .
En 1985, Louis Chedid, qui était jusqu’alors connu pour des chansons plutôt tranquilles, légères et même joyeuses (son premier succès était une chanson satirique, « T’a beau pas être beau »), a changé de ton. Aujourd’hui je crois qu’il est temps de s’inquiéter vraiment : le fascisme est aux portes du pouvoir, et il est facile d’imaginer la brutalité avec laquelle il gouvernera lorsqu’il s’en emparera.
« J’arrive pas à y croire,
c’est comme un cauchemar… »
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Pour parler un peu de musique, quand même… Dans la version originale, celle qui est sortie comme premier single de l’album « Anne ma sœur » en 1985, cette chanson a une sonorité jazzy et même swing, son rythme entêtant est joué par un synthé assez cheap (comme c’était fréquent à l’époque), et la voix est feutrée, comme si Louis Chedid avait voulu attendrir l’oreille pour faire mieux passer le caractère angoissant des paroles. En 2022, « Anne ma sœur » a été réenregistrée en piano voix sur l’album « En noires et blanc », en collaboration avec le pianiste Yvan Cassar. Le tempo et la mélodie restent les mêmes, mais le ton est plus grave, la voix plus lasse, et la chanson prend l’allure d’une comptine à l’inquiétante étrangeté, dans laquelle quelque chose de sinistre est caché sous une jovialité factice. Personnellement je préfère cette version, ce pourquoi je la place en premier ci-dessous.