Cette chanson est parue sur le troisième album de Talk Talk (« The colour of spring », 1986), celui par lequel le groupe anglais s’est éloigné de la synthpop de ses débuts et a commencé à s’engager dans une expérimentation, ou mieux encore une expédition musicale qui se révélera de plus en plus déroutante, de plus en plus originale, de plus en plus splendide et de plus en plus émouvante, à tel point qu’il figure aujourd’hui parmi mes 5 groupes préférés (quelle intégrité, quelle créativité !)
Pendant longtemps, j’ai cru que c’est une chanson sur le poison de la méfiance. Je me souviens qu’à une époque, quand je donnais un cours de sociologie de la société française, je pensais à elle à chaque fois que je mentionnais le fait qu’à en croire les sondages d’opinion, la France est l’un des pays d’Europe dans lesquels les citoyens et les citoyennes ressentent et expriment le plus de méfiance les un·es envers les autres. C’est un constat auquel je pense souvent lorsque je vois des gens s’installer spontanément et camper dans une posture fermée vis-à-vis des autres, et spécialement des inconnus. Bien sûr ce n’est pas absurde d’être prudent, et moi-même je ne suis pas le dernier à me fermer comme une huître quand je ne me sens pas en sécurité, parce que comme tout le monde, je crains d’être « déçu, trahi et moqué » (cf. ci-dessous). Mais bon sang, qu’est-ce que c’est épuisant de ne voir dans les autres d’une source potentielle de désagrément ou de souffrance, comme si le monde entier n’était peuplé que d’escrocs, de voleurs, de briseurs de cœur ou d’agresseurs, comme si rien n’avait plus d’importance que de se préserver de la vilenie de nos congénères…
Il y a quelques années, je suis tombé par hasard sur ces magnifiques phrases de Romain Gary dans Chien blanc : « Il faut continuer à faire confiance aux hommes, parce qu’il importe moins d’être déçu, trahi et moqué par eux que de continuer à croire en eux et à leur faire confiance. Il est moins important de laisser (…) des bêtes haineuses venir s’abreuver à vos dépens à cette source sacrée que de la voir tarie. Il est moins grave de perdre que de se perdre. » Ces mots m’ont d’autant plus marqué que, comme je le disais, j’ai moi-même du mal à faire confiance : j’ai donc besoin d’être rassuré sur le fait que des gens bien, des gens qui nous veulent du bien, des gens qui nous font effectivement du bien, il y en a en fait à tous les coins de rue, et que si on veut les faire entrer dans notre vie, il faut bien commencer par prendre le risque de leur ouvrir la porte, de partager un peu de notre existence, de se confier un peu à eux, et de voir comment ils réagiront. Il faut donner sa chance au produit… Bien sûr, dans le lot il y aura toujours des gens qui se révéleront être toxiques et méchants, et parfois ces gens pourront exploiter notre naïveté, voire prendre un malin plaisir à appuyer là où ils savent que ça nous fait mal. Mais heureusement, j’arrive maintenant à me dire que ces gens-là ne valent pas la peine que je me sente blessé par eux. Et surtout, je me dis que la plupart de mes amitiés récentes sont justement nées du fait que j’avais choisi de faire confiance à ces personnes qui sont aujourd’hui devenues des ami·es, j’avais refusé de me laisser paralyser par la crainte d’être déçu par elles.
Bien sûr, ce n’est pas de cela que parle Mark Hollis dans cette chanson : le « you » en qui il n’a pas confiance (ou plus confiance ?), c’est bien plus prosaïquement une personne dont il est intime, peut-être un ou une ami·e proche, ou peut-être une femme avec laquelle il a (ou il a eu ?) une relation amoureuse. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une personne en qui il a cru et avec qui, on peut le lire entre les lignes, il a partagé des bons moments, des enflammées et mirifiques mais jamais suivies d’effet (« Promises so golden / Years have proved them wrong » ). Désormais il ne peut donc plus accorder de crédit aux mots qu’il reçoit, et il observe avec tristesse la relation se déliter (« Any way you say it, / our decline goes on » ). En réalité, contrairement au souvenir que je me suis construit depuis trente ans au sujet de cette chanson, elle ne parle pas vraiment de méfiance, mais plutôt de désillusion…
Plombé par ce constat amer, Mark Hollis se dit alors que le mieux pour lui est de passer à une autre étape de sa vie, de continuer à avancer, même si c’est dans une autre direction (« I’m trying to find the path ahead » ), ne serait-ce que par respect pour soi-même (« I’m trying to leave some self-respect » ).
Je ne sais pas s’il y a un moment dans une relation où l’on peut se dire que la confiance est définitivement rompue et qu’il n’est plus possible de réparer ce qui a été élimé, fissuré ou cassé. Peut-être que ce n’est qu’après coup qu’on peut dire « Ça s’est passé à ce moment-là, c’est cette goutte là qui a été celle de trop, c’est à partir de ce moment là que je n’ai plus réussi à croire en lui ou en elle. » Peut-être. En tous cas quand on en est là, les mots ne peuvent plus rien, il n’y a que les actes qui pourraient réparer les choses et rétablir la confiance.
Comme souvent, je m’étends sur le thème de la chanson et sur ses paroles, et je ne parle pas assez de la musique, ce qui est d’autant plus dommage lorsqu’il s’agit de ce groupe fascinant et envoûtant qu’est Talk Talk.
Les onze premières secondes de « I don’t believe in you », et quelques passages dans la suite de la chanson, préfigurent ce vers quoi s’orientera le groupe de Mark Hollis dans ses deux derniers albums (« Spirit of Eden » en 1998 et « Laughing stock » en 1991) : un art du collage de sonorités « classiques » (des mélodies foudroyantes de mélancolie, jouées au piano ou au synthé, et très souvent improvisées), de gimmicks electro surprenants voire incongrus qui surgissent ça et là, de rythmiques sèches et précises, tout cela étant arrangé, j’ai envie de dire ciselé, de façon méticuleuse et raffinée (il faut absolument écouter au casque toutes les compositions des trois derniers albums de Talk Talk). On sent déjà poindre tout cela au coeur de « I don’t believe in you » (deux fugaces pirouettes d’orgue Hammond à 1’11, un bref jet strident de synthé à 2’32, une guitare électrique qui se tortille douloureusement entre 2’54 et 3’38), mais on est encore loin de l’ambient music jazzy des années suivantes : il reste une structure et une armature pop, une alternance entre des couplets et un refrain, une mélodie ample et bluesy, la basse souveraine de Paul Webb… En tous cas rien de tout cela n’est foutraque, rien n’est désordonné, cet assemblage est d’une homogénéité confondante, notamment parce qu’un fil rouge sinueux garantit la continuité dans cette chanson comme dans toute l’oeuvre de Talk Talk : la voix de Mark Hollis, étrange, chaude et plaintive, mélange de révolte et de lassitude, et qui parviendrait à elle seule à transformer cette chanson en un lamento déchirant, au sens propre du mot.

