« Staying delulu is the solulu » : d’après Aurore, c’est une formule que ses ami·es se disent parfois, lorsqu’ils ou elles ne sont pas payé·es d’amour en retour, lorsque la personne qu’ils ou elles aiment ne manifeste à leur égard qu’une indifférence polie, ou lorsque cette personne alterne entre le ghosting quotidien et des réapparitions plus ou moins furtives, ou lorsqu’elle les relègue dans la friend zone, ou lorsqu’elle n’est pas vraiment aussi disponible que ne le prétendent ses déclarations d’amour…
Dans une situation comme celle-ci, ce que ces ami·es ont tendance à se dire, c’est en substance « Si je fais comme si l’autre ressentait le même amour que moi, si je ne prête pas attention aux signes qui m’indiquent que ce n’est pas le cas, si je me fais des films [si je reste dans l’illusion – « staying delulu »], alors cet autre finira bien par être ému·e par l’amour que je lui porte, par ma constance, par ma patience… et la solution finira par s’imposer d’elle-même [« is the solulu »], et tout ira bien qui finira bien ».

Bien sûr il y a des exemples de personnes qui se sont accrochées et qui ont été récompensées. C’est d’ailleurs arrivé à l’une des meilleures amies d’Aurore, que j’aime beaucoup, et j’en suis vraiment très heureux pour elle. De même il y a des gens qui ont « cru en leur rêve » et qui, alors qu’au départ leurs chances de succès paraissaient infimes, ont fini par atteindre le but qu’ils espéraient (obtenir ce poste si convoité, devenir joueur de foot professionnel, percer dans le monde de la chanson…)
Mais pour un·e qui réussit, combien de bataillons de déçu·es ? Le monde est un cimetière de rêves fracassés sur la réalité. Plus le temps passe, plus je crois qu’en règle générale, le plus sage est de se désillusionner : de cesser de se faire des illusions (comme le disait Freud qui n’a pas écrit que des âneries, l’illusion n’est qu’ « un désir qui se prend pour une réalité » ). Quand on a compris qu’on court après une chimère, que ce qu’on espère n’a que des chances minuscules d’arriver, mais qu’en attendant la souffrance ou la fatigue sont bel et bien présentes et cuisantes, je crois que le mieux qu’on a à faire, c’est de jeter l’éponge. C’est le mieux qu’on ait à faire parce que cela évite de disperser en vain son énergie, son temps, son attention, sa bonne volonté ou son courage, mais aussi parce que c’est le plus respectueux de ses propres fragilités, de ses propres difficultés, des douleurs que l’on s’inflige soi-même en se forçant à encaisser la frustration de ses propres espoirs. Vient un moment où « continuer à y croire », « s’accrocher à ses rêves », « tenir bon » ou « ne rien lâcher » est aussi vain que se fixer comme objectif de passer cinq mètres de hauteur en saut à la perche alors qu’on est en fauteuil roulant. Vient un moment où il est plus sage de prendre acte qu’on n’y arrivera pas, et qu’il vaut mieux passer à autre chose.
C’est vrai dans à peu près tous les domaines de la vie. Un concours qui exige des qualités ou des compétences que l’on ne possède pas ne pourra jamais être réussi (même grâce à un concours de circonstances…). Un conjoint pervers et manipulateur ne changera jamais, et il est totalement illusoire d’espérer qu’il deviendra un jour quelqu’un de vaguement potable. Un projet beaucoup trop ambitieux ne générera que de l’épuisement, et peut-être même un burn-out si on ne sait pas renoncer. Et c’est vrai aussi en amour: s’accrocher à toutes forces à une relation bancale ou impossible, même quand on est rempli·e d’amour, et même quand on sait que l’autre l’est aussi, c’est sans doute le meilleur moyen de s’épuiser, de s’éteindre et de mourir à petit feu.
Ce n’est sans doute pas de cela dont parle Jean-Louis Murat dans cette chanson suffocante: il évoque plutôt un amour qui arrive au bout de sa vie mais qui refuse cette perspective et qui, pour empêcher l’autre de s’en aller, devient méfiant, jaloux, possessif (« Ton amour est comme un enfant, / tantôt méchant comme une teigne ô gué / Ton amour est un vrai tyran, / sent-il venir sa fin de règne » ; « Ton amour m’est comme une chaîne / aux chairs vives comme une hyène ô gué » ).
En tous cas c’est un amour qui devient toxique, qui enferme dans de répétitifs mélodrames (« Mon âme a soupé de ces peines » ), qui génère plus de chagrin que de joie (« Vois le malheur est grand » ). Quand bien même il existe, quand bien même il est puissant, et quand bien même il est partagé, et si doux parfois, cet amour là « est un vrai venin, / le poison doux de mes matins » . À force d’attente, d’incertitude et de dérobade, à force de guetter les signes qui pourraient indiquer que les tourments vont bientôt prendre fin, à force de prier ou d’implorer la personne aimée en lui demandant de se montrer plus présente ou plus chaleureuse, ou de s’engager plus clairement (Murat ne dit pas exactement ce qui est insatisfaisant dans cette relation), cet amour condamne à se sentir floué et à être « des nuits l’éternel amant » .
Dans ce texte amer et infiniment désolé, Murat glisse subtilement en fin de vers, à plusieurs reprises, une locution surannée (« ô gué » ), qui est courante dans les comptines populaires. Peut-être est-ce une pirouette, une manière d’atténuer ou de masquer la tristesse, de ne pas se montrer trop vulnérable, de ne pas trop tirer la chanson du côté de la plainte ou de la complainte. Mais elle est patente, la douleur de ce « coeur de porcelaine » , et sans doute de plus en plus vive à mesure que le lien s’effiloche mais qu’il se refuse à capituler, de peur de passer à côté d’une histoire qui pourrait s’avérer très heureuse.
Musicalement, cette chanson, sortie sur le premier « vrai » album de Jean-Louis Murat, « Cheyenne autumn » (1989), est très différente de celles qui composent le reste de ce disque magnifique. Ici quasiment pas de brumes synthétiques comme dans « Les animaux », et pas non plus de rythmes pop comme dans « Je veux te garder près de moi »: il s’agit d’un piano voix dans le registre de la comptine, mais d’une comptine cynique, amère et poignante, notamment lorsque les touches du pianos sont martelées de façon plus vive, dans les refrains. Redoublant le texte, la musique est pour Murat une façon de dévoiler sa peine tout en la maintenant à distance, de l’exprimer tout en feignant de ne pas en être trop atteint.
Mais il suffit d’avoir un peu de psychologie pour comprendre où est la vérité, dans toute sa nudité: l’absence est cruelle, l’attente est cruelle, l’incertitude est cruelle, et à la longue elles laminent et font perdre patience et courage.
« Dans ce monde où je t’attends,
où je vis sans ton amour,
je vis de rêves chaque jour,
je garde mon coeur de porcelaine,
et je reste un jouet du temps »
