Il y a quelques années, j’avais relu Ravage de René Barjavel (je dis relu car je l’ai étudié en cinquième en classe de français). Pendant les vacances de Noël, j’ai enfin lu Malevil de Robert Merle, dont j’avais pas mal entendu parler de la part de plusieurs ami·es collapso. Enfin ces jours-ci je viens de terminer La route, de l’écrivain états-unien Cormac McCarthy, dont j’avais déjà vu l’adaptation au cinéma avec Viggo Mortensen dans le rôle du personnage principal.
Dans les trois cas, il s’agit de romans d’anticipation qui sont profondément travaillés par l’imaginaire de l’effondrement sous toutes ses formes (sur le plan écologique et économique, mais aussi sur le plan social, politique, culturel et même moral), et qui en retour ont très largement influencé l’imaginaire de celles et ceux que depuis Pablo Servigne on a pris l’habitude d’appeler les « collapsos ». Selon l’ancien ministre écologiste Yves Cochet, l’effondrement est une situation dans laquelle « les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi » (et ne sont donc plus distribués de manière équitable). D’autres auteurs définissent plutôt l’effondrement comme le retour des contraintes et de la régulation par les lois naturelles, dont on avait réussi à s’extraire grâce aux énergies fossiles notamment. C’est bien de cela dont il s’agit dans ces trois romans.
Dans les trois cas, l’histoire se déroule sur une période de temps assez courte (quelques mois ou guère plus d’une année), et dans les trois cas ils décrivent un effondrement que l’on peut situer très précisément dans un calendrier : dans Ravage il s’agit d’un immense incendie qui, déclenché à Paris, envahit l’ensemble de la France ; dans Malevil le point de départ est une explosion nucléaire mystérieuse qui transforme tout le pays en brasier, et dont ne réchappent que quelques groupes providentiellement protégés par des grottes ou de profondes caves ; et dans La route on ne sait rien des raisons pour lesquelles le monde est devenu un cross-over entre Mad max et Walkind dead, mais en tous cas tout a été ravagé quelques années auparavant par un immense incendie dont il ne reste que des cendres et des ruines.
Si on les envisage comme des romans d’anticipation sur l’effondrement, ces trois œuvres peuvent paraître un peu datées, pour plusieurs raisons.
D’abord parce qu’aujourd’hui la plupart des personnes qui réfléchissent et écrivent sur l’effondrement l’envisagent plutôt comme un processus graduel, qui se déploie de façon progressive, à des rythmes différents sur les différents plans (par exemple il peut être très rapide sur le plan financier et institutionnel, mais plus lent sur le plan social et culturel). Certes, au sein de ce processus graduel, il peut y avoir des catastrophes brutales et ponctuelles (par exemple une catastrophe nucléaire majeure, ou bien une panne informatique mondiale, ou bien une crise financière qui entraîne une chaos social partout dans le monde, ou bien une pandémie mondiale, ou bien une rupture d’approvisionnement en pétrole ou en puces ou en cartes mémoires). Mais ces brusques dégradations ne sont que des épisodes d’un processus structurel qui se déploie inexorablement.
Par ailleurs, il est aujourd’hui évident que l’effondrement n’est pas un événement à venir, mais que c’est un processus déjà enclenché. Quand les frontières planétaires sont dépassées les unes après les autres (peut-être de façon d’ores et déjà irrémédiable), quand 70% des populations d’insectes ont disparu, quand des pays entiers ont sombré dans le chaos, quand la crise des services publics et des programmes sociaux se transforme en démantèlement, quand les nazillons et les racistes ont à nouveau table ouverte dans des médias de masse et peuvent manifester en pleine rue sans être inquiétés, quand les principaux États du monde basculent de plus en plus rapidement dans la dictature, quand les écrans et l’IA transforment les humains en terminaux et détruisent petit à petit en eux les ressources d’attention, d’empathie et de créativité, quand la culture classique est de plus en plus une antiquité insignifiante parmi les jeunes générations, il faut vraiment être une autruche aveugle et sourde pour parler d’effondrement comme si c’était de la science-fiction : en réalité c’est un processus que l’on peut d’ores et déjà observer, mesurer et chroniquer au jour le jour.
Pour autant, la lecture de ces trois livres est vraiment intéressante, et si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous incite vraiment à les lire, en particulier Malevil, qui est selon moi assez passionnant, et surtout La route, qui est une expérience de lecture absolument bouleversante.
//////
Publié en 1943, Ravage raconte le moment de l’effondrement, la catastrophe proprement dite, ainsi que la course effrénée de quelques personnages pour échapper à un immense incendie qui les poursuit et qui anéantit tout sur son passage : ces personnages se dirigent vers un village du sud de la France en espérant qu’il a été épargné par le brasier et que, là-bas, on pourra recommencer à vivre.
Publié en 2006, La route est un roman suffocant qui raconte l’odyssée sinistre de deux personnages que Cormac McCarthy n’appelle jamais autrement que « l’homme » et « le petit », comme s’ils avaient déjà perdu toute individualité : dans un pays dont on ne sait rien, ils marchent vers le sud pour échapper au froid glacial, traversant des territoires totalement dévastés par une catastrophe apocalyptique qui n’a laissé que des hordes de zombies affamés et prêts à tout pour arracher un jour de plus à la mort.
Publié en 1972, Malevil est également un roman post-apocalyptique qui décrit les suites de l’effondrement, mais avec un parti-pris totalement différent de celui de Cormac McCarthy : ici Robert Merle ne raconte pas seulement comment on survit individuellement à l’apocalypse, jour après jour et sans le moindre motif de joie, mais comment on essaye de reconstruire sur les décombres quelque chose de collectif, et si possible d’heureux.
//////
La route est un livre d’une violence sourde et effroyable, profondément angoissant et déprimant, et même carrément traumatisant. Il y a quelques jours, une de mes amies à qui je demandais si elle l’a lu m’a répondu qu’elle n’a pas réussi à le finir car c’était « trop dur » . Personnellement je suis allé au bout de La route, avec la conviction d’être en train de lire un immense roman, mais de fait je n’en sors pas indemne. C’est peu dire qu’il m’a bouleversé : il m’a physiquement affecté, à plusieurs reprises j’ai interrompu la lecture en larmes, et une fois les dernières pages refermées je me suis effondré en sanglots pendant de longues minutes, en pensant à mes enfants, en tremblant pour eux et en me disant que je serais sûrement prêt à tout pour leur épargner l’enfer que ce livre raconte.
Sur le plan strictement littéraire, La route est un roman incomparablement supérieur à Ravage et à Malevil. Alors que dans les romans de René Barjavel et de Robert Merle la narration est de facture classique, celle de Cormac McCarthy est audacieuse et pleinement ajustée à ce que le livre raconte. Les paragraphes se suivent sans liens avec les autres, les phrases sont souvent courtes, rêches et saccadées. L’écriture est au scalpel, chirurgicale, à l’os, d’une sécheresse inouïe, parfois même mécanique et désarticulée comme l’est la pensée de l’homme qui n’a qu’une seule idée en tête, survivre et protéger son fils, et dont l’attention n’arrive quasiment plus à se fixer sur quoi que ce soit d’autre. La route est une expérience de lecture franchement impressionnante et captivante, et j’ai trouvé que les 250 pages ont défilé à toute allure, aussi vite que le temps coule de façon désespérément lente pour les deux personnages. Après avoir reposé le livre je suis allé lire quelques critiques, comme je le fais souvent, et j’ai découvert que Télérama l’a classé parmi les « 25 chefs-d’œuvre de la littérature mondiale qui vont marquer le XXIe siècle » (en quatrième position) : ce choix ne m’étonne pas du tout.
Le monde que décrit La route n’est en réalité plus un vrai monde, mais un enfer sur terre. Les nombreuses descriptions sont répétitives, mais elles ne sont jamais oiseuses, car elles vissent et revissent dans notre cerveau et dans notre corps les sensations et les émotions de l’homme et du petit. Le panorama qu’elles dressent est sans cesse abominable. Partout il n’y a que cendre, bâtiments, ruines et objets à l’abandon et calcinés, partout le paysage est désolation, partout c’est le même horizon, toujours glauque et glacial et toujours égal à lui-même. Le soleil est en permanence voilé, comme durant un hiver nucléaire. Nulle part il n’y a la moindre trace de quelque animal vivant que ce soit, ni mammifère, ni oiseau, ni poisson, ni reptile, ni même insecte : les ténèbres semblent avoir emporté toutes les créatures, sauf quelques être humains qui semblent condamnés à errer, hagards, comme si leur malédiction consistait à contempler et subir l’oeuvre de destruction que leur espèce a fini par mener au bout.
– « Le terrain était raviné et érodé et nu. Les os de créatures mortes éparses dans les coulées. Des décharges d’ordures anonymes. Dans les champs, des maisons de ferme aux murs décapés jusqu’à la dernière trace de peinture et les lattes gauchies tombant de leurs montants. Tout cela sans ombres et indéfinissable. La route descendait à travers une jungle de puéraires mortes. Un marais où les roseaux morts étaient couchés sur l’eau. Au-delà de la limite des champs le morne brouillard s’accrochait indifféremment à la terre et au ciel. »
– « Dans les premières années les routes étaient peuplées de fugitifs disparaissant sous leurs habits. Portant des masques et des lunettes de plongée, en guenilles, assis au bord de la route comme des aéronautes en détresse. Leurs brouettes encombrées de tout un bric-à-brac. Remorquant des charrettes ou des caddies. Coquilles sans foi de créatures marchant en titubant sur les levées le long des marais tels des vagabonds sur une terre en délire. »
Si encore ce monde se contentait d’être désespérément triste et froid, mais en plus il est infiniment dangereux. En permanence, l’homme et le petit sont tenaillés par la peur d’être repérés par une horde de pillards rendus fous par la même faim, par le même froid et par la même peur. Le long de la route, il n’y a nulle part le moindre endroit où l’on pourrait allumer un feu en étant absolument certain qu’il sera invisible et que la fumée qui s’en dégagera n’attirera pas l’attention. Dans ce monde, on accroche des rétroviseurs au caddie pour toujours garder un œil sur ce qui se profile dans son dos, on cache son caddie dans les fourrés à chaque alerte, on est attentif au moindre bruit suspect et on se met à l’affût dès qu’on en repère un. C’est un univers de paranoïa.
Il faut dire que sur la route, ce n’est pas que la désolation que l’on rencontre, c’est aussi la mort. Et pas seulement la mort qui a été provoquée par les éléments naturels déchaînés (des corps calcinés), mais aussi la mort qui a été donnée de sang froid par des humains désertés par l’humanité (des corps décapités, exposés à l’air libre, des têtes aux yeux vides et exorbités). Tout au long de leur dérive, l’homme et le petit croisent des cadavres desséchés comme des pruneaux, fossilisés à l’air libre dans le goudron fondu, et le père met souvent les mains devant les yeux de son enfant en se reprochant de ne pas avoir pu lui épargner ce spectacle atroce.
Parce qu’il faut survivre coûte que coûte, il finit bien par arriver qu’au détour d’une mauvaise rencontre ce soit l’homme lui-même qui sème la mort, en utilisant l’une des deux seules balles de son revolver pour empêcher un pillard de donner l’alerte et pour ne pas laisser son enfant être réduit en esclavage, ou pire encore dévoré par ces affamés.
La barbarie ultime, celle dont l’homme et le petit se défendent en se répétant que ce sont eux les gentils, ils finissent par la croiser lorsqu’ils découvrent le corps démembré et décapité d’un nourrisson embroché au-dessus d’un barbecue de fortune. L’enfant passera les jours qui suivront dans un silence total, comme s’il venait de découvrir ce que c’est que le mal absolu et comme s’il avait compris que cette horrible image ne sortirait jamais de son esprit et qu’il ne s’en remettrait jamais.
Vivre dans un tel enfer ne peut être qu’un traumatisme sans fin, et de nombreux paragraphes décrivent de façon terrible l’accablement de l’homme, ainsi que le déni dans lequel il essaye désespérément de se réfugier pour souffler un peu, mais sans jamais y parvenir ou presque :
– « Il était couché et écoutait le bruit des gouttes dans les bois. De la roche nue, par ici. Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt emportées ça et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. Si seulement mon cœur était de pierre. »
– « Il sortit dans la lumière grise et s’arrêta et il vit l’espace d’un bref instant l’absolue vérité du monde. Le froid tournoyant sans répit autour de la terre intestat. L’implacable obscurité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. L’accablant vide noir de l’univers. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. »
– « Les jours se traînaient sans date ni calendrier. (…) Ils continuaient. Marchant sur le monde mort comme des rats tournant sur une roue. Des nuits d’une quiétude de mort et plus mortellement noires. Si froides. Ils parlaient à peine. Il toussait sans cesse et le petit le regardait cracher du sang. Marcher le dos voûté. Sale, en haillons, sans espoir. Il s’arrêtait et s’appuyait contre le caddie et le petit continuait puis s’arrêtait et se retournait et l’homme levait les yeux en pleurant et le voyait là debout sur la route qui le regardait du fond d’on ne sait quel inconcevable avenir, étincelant dans ce désert comme un tabernacle. »
Dans un tel enfer, même ce qui serait censé apporter du réconfort enfonce encore davantage le couteau dans la plaie, comme lorsque l’homme fait un détour pour emmener le petit voir la maison dans laquelle il a grandi :
– « Le petit s’agrippait à sa main. Ils montèrent l’escalier et tournèrent et longèrent le couloir. Des petits cônes de plâtre humide par terre. Des lattes de bois du plafond mises à nu. Il s’arrêta sur le seuil de sa chambre. Un petit local sous les combles. C’est ici que je dormais autrefois. Mon lit était contre ce mur-là. Des nuits par milliers pour rêves les rêves d’une imagination enfantine, des mondes luxuriants ou terrifiants mais jamais comme celui qui allait être. Il ouvrit la porte du placard, s’attendant presque à y trouver ses affaires d’enfants. Le jour filtrait par la toiture, cru et froid. Gris comme son cœur.
On devrait partir, Papa. On peut y aller ?
Oui. On peut y aller.
J’ai peur.
Je sais. Je te demande pardon.
J’ai très peur.
Je comprends. On n’aurait pas du venir. »
Dans ce monde apocalyptique, l’homme voudrait se résigner et abandonner, puisqu’au fond de lui quelque chose ne cesse de lui répéter que cet acharnement à survivre n’a aucun sens et qu’il vaudrait mieux décider de s’arrêter là :
– « Il essayait de se souvenir du rêve mais il ne le pouvait pas. (…) Il pensait que ces créatures étaient peut-être venues l’avertir. De quoi ? L’avertir qu’il ne pouvait pas ranimer dans le cœur de l’enfant ce qui était en cendre dans son propre cœur. Même à présent une part de lui-même souhaitait qu’ils n’eussent jamais trouvé ce refuge. Il y avait toujours une part de lui-même qui souhaitait que ce fût fini. »
Mais il y a quand même toujours quelque chose qui fait qu’on ne lâche pas. De menus riens. Quelques fugaces instants de soulagement, parfois même de joie, arrachés au néant par la grâce de la candeur et de l’enthousiasme de l’enfance. Le rire du petit à l’occasion d’une descente cahoteuse avec le caddie. Le plaisir qu’il prend à boire une cannette de Coca-Cola, trésor inouï devant lequel on reste cloué sur place en sachant qu’on n’en tiendra jamais plus une autre entre les mains. Quelques parties de cartes sous la bâche. Un camion qui prend de la place dans un caddie trop chargé et épuisant à pousser, mais que l’on garde quand même parce que de temps à autre le petit peut jouer avec en le poussant dans la poussière, juste assez pour se rappeler qu’il est petit et qu’il a bien le droit d’oublier un peu le reste, si c’est possible.
De temps en temps, dans ses divagations nocturnes, ou dans ses rêves, l’homme se souvient de la femme qu’il a aimée et qui n’est plus, de la femme au sujet de laquelle il se dit, vers la fin, qu’elle lui a fait expérimenter le bonheur – c’était il y a longtemps, avant qu’elle donne naissance au petit : « Quand il était revenu près du feu il s’était agenouillé à côté d’elle et lui avait caressé les cheveux pendant qu’elle dormait et il avait dit que s’il avait été Dieu c’était exactement ainsi qu’il aurait fait le monde et pas autrement. »
Mais ce qui fait que ce monde n’est pas totalement devenu un enfer sur Terre, ce qui fait qu’il y a encore une lueur qui résiste et grâce à laquelle l’homme garde courage, ce n’est pas la rêverie. La seule chose qui le sépare de la mort, c’est ce petit dont on ne saura jamais le prénom, ni l’âge exact. Ce petit à qui pendant le jour il pose des questions pour s’enquérir de son état d’esprit et de son moral, à qui il promet sans cesse qu’il restera toujours avec lui et qu’il ne l’abandonnera jamais, qu’il essaye désespérément de rassurer en lui répétant que « Ça va aller » , à qui il demande pardon lorsqu’il l’a laissé quelques minutes pour aller ramasser du bois et qu’il s’est réveillé seul avec sa terreur. Ce petit à qui il apprend ce qu’il sait et ce qu’il faut intégrer pour être un humain digne de ce nom : des connaissances et des savoir-faire, mais aussi et surtout des valeurs (La route a quelque chose d’un d’un roman initiatique). Ce qui fait que l’homme trouve encore du courage, c’est ce petit qu’il couve des yeux pendant son sommeil d’enfant, lui chuchotant des mots d’amour, lui caressant les cheveux, l’embrassant parfois sur le front, sans que jamais l’effroi pour ce qui l’attend ne l’abandonne. Ce petit dont la survie est sa seule obsession. Ce petit que l’on sent perdu sans son papa, qui est parfois admiratif devant la débrouillardise de son papa, qui écoute et qui suit attentivement et scrupuleusement les conseils de son papa (le mot qu’il prononce le plus dans tout le roman est sans doute « D’accord » ), qui rappelle à son papa les engagements qu’il a pris quand il a l’air de flancher, qui prend soin de son papa quand celui-ci commence à tousser et à cracher du sang, qui reste éveillé pendant la nuit pour s’assurer que son papa continue à respirer, et qui remarque quand son papa s’est éloigné pour pleurer.
Tout ce qui sépare l’homme de la mort, c’est ce petit à qui il a promis qu’il ne le laisserait pas tomber entre les main des « méchants« , dont il se demande s’il aurait la force d’abréger le calvaire si jamais ça devenait une mesure de pitié (« Il regardait le petit dormir. En seras-tu capable ? Le moment venu ? En seras-tu capable ? » ). Ce petit à qui il a même expliqué en détail comment il faudra faire pour en finir avec le revolver et avec leur unique balle (« S’ils te trouvent il faudra que tu le fasses » ).
Ce petit est, au sens le plus littéral du terme, la raison de vivre de son père, celui sans lequel lui, l’homme, aurait depuis longtemps choisi de jeter l’éponge et d’éteindre la lumière, comme l’a d’ailleurs fait la mère de l’enfant quelques années plus tôt : elle a décidé de se donner la mort car elle ne se voyait pas vivre une journée de plus dans un tel enfer (« En ce qui concerne mon seul espoir c’est l’éternel néant et je l’espère de tout mon cœur » ). Et elle avait raison, se dit souvent l’homme, qui se souvient de ce qu’elle lui a dit juste avant de s’éloigner à jamais : « La seule chose que je peux te dire c’est que tu ne survivras pas par toi-même. Je le sais parce que je ne serais jamais arrivée jusqu’ici. Quelqu’un qui n’aurait personne ferait bien de se fabriquer un fantôme plus ou moins acceptable. De lui insuffler la vie et de la flatter avec des mots d’amour. De lui offrir la moindre miette fantôme et de le protéger du mal avec son corps. » Heureusement, ni l’homme ni le petit n’ont besoin de se fabriquer un fantôme, parce qu’ils sont ensemble, ils se tiennent chaud, ils se regardent, ils se parlent et ils s’écoutent, ils se projettent dans un avenir ensemble.
Ce petit, il n’est pas seulement le moteur qui fait avancer son père : il est aussi celui qui garde intacte la morale la plus élémentaire, qui empêche la bonté de quitter totalement le monde. L’humanité est partout en lambeaux, les survivants l’ont jetée dans un ravin il y a longtemps, mais lui, du haut de son innocence et en dépit de sa vulnérabilité totale, il s’y accroche, et à de nombreuses reprises il martèle à son père qu’il ne faut pas abandonner les gens que l’on croise sans avoir partagé avec eux un peu du tout peu que l’on a réussi à grapiller, qu’il ne faut pas les tuer, qu’il ne faut pas leur faire de mal, parce que nous on est les gentils, n’est-ce pas ? Nous on ne tue pas les gens, nous on ne mange pas les gens, n’est-ce pas papa ?
– « J’ai dit qu’on n’était pas en train de mourir. Je n’ai pas dit qu’on ne mourait pas de faim.
Mais on ne mangerait personne ?
Non. Personne.
Quoi qu’il arrive.
Jamais. Quoi qu’il arrive.
Parce qu’on est des gentils.
Oui.
Et qu’on porte le feu.
Et qu’on porte le feu. Oui.
D’accord. »
Durant ma lecture, à chaque fois ou presque que je suis tombé sur ce genre de passages, sur cette bonté inébranlable que le petit tient à préserver, comme s’il avait compris que sans elle la vie n’aurait plus la moindre once de signification, j’ai pensé à mes enfants si innocents, si gentils et si généreux. J’ai notamment pensé à mon petit garçon qui, un jour où j’étais entré avec lui et sa petite sœur en poussette dans une salle du tribunal de Senlis (nous avions accompagné pour la journée sa maman qui y présidait une réunion), s’était spontanément assis sur le siège du juge : quand j’avais joué le rôle d’un papa qui avait volé dans un magasin de quoi nourrir ses enfants, il avait fait le geste de sortir de sa poche de l’argent imaginaire pour me le donner, avant de me dire de sa voix flûtée : « Vous pouvez rentrer chez vous monsieur. »
Certes, d’un certain point de vue, le petit rend la vie de zombie que mène l’homme encore plus tragique, car il lui rappelle à chaque instant tout ce qui a été irrémédiablement perdu et dont la perte le désespère : « Il continuait à penser que la mort était enfin sur eux et qu’ils devraient trouver un endroit pour se cacher où on ne pourrait pas les trouver. Il y avait des moments où il était pris d’irrépressibles sanglots quand il regardait l’enfant dormir mais ce n’était pas à cause de la mort. Il n’était pas sûr de savoir à cause de quoi mais il pensait que c’était à cause de la beauté ou à cause de la bonté. » Mais d’un autre point de vue, cet enfant est la seule chose qui empêche le monde entier de basculer dans l’atrocité, en tous cas il est ce qui permet à son père de se raccrocher à la vie, de garder en soi une petite flamme vacillante, de continuer à rester debout, à fouiller dans les placards des maisons, à réparer les objets improbables avec des bouts de ficelle et des outils de fortune, à traficoter des chaussures avec des habits et des sacs plastiques ramassés dans une décharge, et à marcher sur la route en poussant leur caddie.
Exceptionnel et bouleversant roman, La route est d’abord un livre qui nous met sous les yeux la dépendance totale du moindre d’entre nous à la société industrielle dans laquelle nous vivons, et notre incapacité quasi totale à survivre sans les innombrables prothèses qu’elle met à notre disposition. Comme l’écrit Cormac McCarthy à la fin d’un paragraphe, c’est « La fragilité de tout enfin révélée. »
L’écrivain américain a lui-même expliqué que La route est aussi une œuvre métaphysique. Comme Sysiphe condamné à faire rouler sans son rocher devant lui, les deux personnages ne cessent de reprendre leur odyssée après chaque nuit de mauvais sommeil, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige. Quasiment rien n’est dit sur les raisons pour laquelle ils sont là, et ils vont vers un avenir qu’ils ignorent totalement, sans savoir où, quand et comment cela prendra fin : c’est est une assez bonne métaphore de ce qu’est la vie humaine. Selon le traducteur Serge Chauvin, « cette odyssée des ruines a une dimension mythologique, touchant au fond archaïque de notre humanité » …
Mais La route est aussi et surtout, je trouve, une réflexion sur ce qui reste du désir de vivre dans un monde déjà ravagé par un effondrement apocalyptique et où la survie est un combat acharné de tous les instants. Dans un tel univers, comment « garder le feu » ? Très honnêtement, la conclusion que j’en ai retiré c’est que si la survie c’est ça, alors autant fermer tout de suite la boutique et rendre les clés. J’avoue que dans les premiers temps qui ont suivi ma découverte de l’effondrement en cours, j’ai été assez survivaliste, et j’en ai encore parfois quelques réflexes. Mais comme je le dis souvent, désormais je me moque pas mal de survivre quelques semaines de plus que les autres – surtout si c’est pour vivre les pires semaines de ma vie, tenaillé par l’angoisse de ne pas savoir ce qui est arrivé à mes proches, tétanisé par la terreur d’être pillé, torturé ou tué, épuisé par les tours de garde… Je crois que je pourrais marcher longtemps sur la route si j’avais l’espoir d’épargner le pire à des gens que j’aime, à commencer par mes enfants. Mais si je sais que je suis le seul à sauver, je pense que je m’arrêterais assez vite au bord du chemin.
//////
De Ravage, je ne dirai pas grand chose car si ce roman m’avait laissé un fort souvenir suite à ma lecture du collège, il m’a pas mal déçu quand je l’ai relu il y a quelques années.
Barjavel décrit ici ce qui se passe dans les toutes premières heures et les tous premiers jours qui suivent une catastrophe gigantesque : comment y survit-on, comment se met-on à l’abri quand le brasier approche, comment trouve-t-on de quoi manger ? Le récit suit quelques personnages qui sont mus par la volonté de fuir et l’espoir que le village où est né l’un d’eux, perdu quelque part dans le sud de la France, ait été épargné par les flammes. C’est haletant, mais sur le plan formel c’est beaucoup moins puissant. Qui plus est, le roman se finit brièvement sur le fait que le héros repart de zéro au milieu d’un harem de femmes dont il a eu de nombreux enfants pour repeupler le pays, mais il n’entame quasiment aucune réflexion sur ce que la catastrophe pourrait avoir changé dans l’organisation de la société : c’est comme si l’Humanité était simplement repartie pour un tour.
//////
C’est précisément sur ce dernier point que réside à mon sens l’intérêt de Malevil. Dans le roman de Robert Merle, en effet, la question fondamentale est celle de la césure entre le monde d’avant et le monde d’après ce qu’il appelle « l’événement » .
Les deux premiers chapitres décrivent succinctement à quoi pouvait ressembler la vie dans un petit village du sud-ouest de la France, en la présentant clairement comme la normalité, et comme une normalité éminemment désirable :
– « Je m’arrête, je relis la phrase que je viens d’écrire, et je ressens comme un choc. Oh, certes, en elle-même, elle ne mérite pas qu’on s’étonne. « Je pris mon auto et je conduisis Colin au train. » Quoi de plus simple ? Et pourtant, à me relire, ce que je ressens, c’est une cassure effrayante. L’auto, le train : la faille est là, dans ces deux mots, partageant en deux notre vie. En fait, le fossé qui sépare les deux moitiés de notre existence est si irrémédiable que je n’arrive pas tout à fait à croire que je pouvais – avant– accomplir cette succession d’actes stupéfiants : sortir mon auto du garage, m’arrêter à une station-service pour prendre de l’essence, conduire un ami au train, être de retour chez moi au début de l’après-midi après avoir parcouru en deux heures cent vingt-cinq kilomètres, et cela par une route absolument sûre, et sans courir d’autre danger que la vitesse de l’engin que je pilotais. Que tout cela me paraît loin ! Et quel univers merveilleux que celui où on pouvait faire toutes ces choses ! »
Le troisième chapitre, fouillé et éprouvant, décrit « l’événement » avec force détails, donnant très puissamment la sensation d’être bloqué dans la cave avec les quelques personnages qui s’y trouvaient lorsque soudain la fournaise s’est installée.
Mais le principal intérêt du roman, c’est évidemment tout ce qui suit, à savoir la façon dont un petit groupe d’humains va rebâtir sur des bases nouvelles, en découvrant et en nous faisant comprendre que c’est la vie d’avant « l’événement » qui était en réalité anormale.
Ce que ce petit groupe va prendre de plein fouet, c’est d’abord la puissance des contraintes physiques et matérielles : il faut travailler dur pour produire sa nourriture et pour collecter de l’énergie, et il faut supporter la morsure du froid en chauffant plutôt les corps que les espaces, les trajets même modestes prennent du temps et sont d’autant plus fatigants lorsqu’il faut transporter des objets…)
Deuxième réalité qui s’impose très vite aux habitants de Malevil : dès lors qu’il n’existe plus d’usines ni de magasins, on en est réduit à utiliser au maximum et en les usant jusqu’à la corde tout ce qui a été épargné par la catastrophe… Au château il y a des objets que l’on utilise en les rationnant rigoureusement jusqu’à ce qu’ils soient totalement épuisés (les allumettes, les vêtements, les matelas et les couvertures, un reste des médicaments, les cartouches…). Mais on comprend vite que si ceux-là permettent de ne pas s’effondrer totalement dans les jours et les semaines qui suivent la catastrophe, les objets qui à long terme sont les plus utiles, ce sont ceux qui, si on en prend bien soin, vont servir pendant très longtemps (les outils, les marmites, les couverts, les bocaux en verre, les lampes à huile, les fusils…). En lisant Malevil, j’ai pensé à plusieurs reprises à une formule très judicieuse de David Holmgren, l’un des deux inventeurs de la permaculture, disant qu’à l’avenir nous allons devoir « fouiller dans les poubelles de la modernité » pour faire le tri entre ce qui n’a plus aucune valeur et ce qui continue à être précieux.
Ce que les personnages découvrent aussi, c’est que dans le monde d’après « l’événement », il n’y a aucune autre source de valeur que celles qui, dans les sociétés agraires, permettent depuis toujours aux communautés humaines de survivre : un toit, des champs, du bois, des animaux, des semences, la force de travail musculaire, des compétences, de la débrouillardise, du courage et de la solidarité… Pour les habitants de Malevil, ce qui a de la valeur, c’est trois choses :
1) Ce sont d’abord ce que les économistes d’aujourd’hui appellent les actifs tangibles (les maisons, les terres, les forêts, les moyens de production, mais aussi les animaux, les outils, les objets quotidiens, les armes…).
2) Ce sont ensuite les connaissances indispensables pour parer au maximum d’éventualités puisqu’on ne peut plus compter sur les services de la société moderne (des connaissances en médecine, en botanique, en éthologie, en mécanique…).
3) C’est enfin une panoplie de compétences humaines, ou d’ « habiletés » pour parler comme des québécois : la capacité à communiquer, à prendre des décisions, à écouter, à encourager, à motiver, à créer de la solidarité…
Dans la société en train de renaître que décrit Robert Merle, le rapport au travail a été totalement bouleversé. Non seulement il n’y a plus de métiers ou d’emplois à proprement parler, mais l’essentiel des secteurs d’activité qui dominent dans la société tertiaire actuelle n’existent pas ou plus : il n’y a plus de juristes, de notaires ni de magistrat·es, il n’y a plus de profs (et encore moins de maîtres de conférences en science politique), il n’y a plus de journalistes ou de VRP, il n’y a plus de chargé·es de mission ou de responsables RH, il n’y a plus de publicitaires ou de comptables, il n’y a plus de coaches ou de consultant·es… Même les services à la personne ont été brusquement réintégrés à la communauté. Dans ce monde de l’après, les seules compétences et les seules activités qui vaillent sont celles qui apportent au groupe (et si possible au territoire) quelque chose de tangible et d’absolument indispensable, autrement dit ce sont celles qui consistent à travailler avec de la matière et à fabriquer, à modeler, à produire de la nourriture ou des biens indispensables, à réparer…
Si vous voulez avoir une idée des activités économiques qui vont subsister dans un monde effondré, pensez à qui avait ou pas le droit de sortir de chez soi pendant le premier confinement de mars-avril 2020. Comme je le dis souvent, si pendant ces quelques semaines vous avez eu l’autorisation de sortir de chez vous, c’est que votre emploi est véritablement essentiel, au sens où la société a vraiment besoin, pour des raisons matérielles, de la contribution que vous lui apportez (que vous soyez paysan·ne, magasinier ou magasinière, personnel de santé, gendarme…) Si en revanche on vous a consigné chez vous, c’est qu’au fond on peut se passer de vous. Le roman de Robert Merle donne à peu près la même idée du caractère essentiel des « métiers » dans une société effondrée :
« – C’est vous qui cuisez ce pain ? dit Burg avec respect.
– Et alors ! dit Peyssou. On sait tout faire, à Malevil, le boulanger, le maçon, le menuisier, le plombier. »
Le monde que décrit Malevil est aussi un monde où la violence est toujours présente ou en tous cas menaçante, et donc c’est un monde dans lequel les repères éthiques d’aujourd’hui sont fortement questionnés – à tel point que Robert Merle évoque à un moment la « la morale de l’après » .
Il faut dire qu’après « l’événement », les services publics qui assurent l’ordre et la sécurité ont disparu, si bien qu’on ne peut compter sur personne pour assurer sa sécurité : on est donc obligé de mettre en place des stratégies d’auto-défense pour protéger ses biens, ses terres et sa vie. Robert Merle passe de nombreuses pages à la façon dont ses personnages sécurisent le château et le transforment en petite forteresse, se forment au maniement des armes, organisent des tours de garde…
– « Je m’avise tout d’un coup d’une chose : ce que nous sommes en train de faire à Malevil, et vite, très vite, car la vitesse est ici la condition de notre survie, c’est d’apprendre l’art de la guerre. L’évidence est aveuglante : il n’y a plus d’État tutélaire. L’ordre, c’est nos fusils. Et pas seulement nos fusils : nos ruses. Nous qui, à Pâques, n’avions que le paisible souci de gagner les élections municipales de Malejac, nous sommes en train de nous inculquer, une à une, les lois implacables des tribus guerrières primitives. »
Pour les habitants du château, la sécurité devient une obsession, et elle est tellement vitale que les personnages en viennent parfois à la rétablir ou à la garantir en prenant des décisions qui, dans notre monde actuel, seraient considérées comme indignes et scandaleuses, mais qui dans le monde de l’après apparaissent comme absolument indispensables, parce qu’il en va tout simplement de la survie :
– « Je me tourne vers lui.
– Je te prends un exemple : avant le jour de l’événement, suppose qu’un type vienne chez toi pendant la nuit et par vengeance te brûle ta grange, ton foin et tes vaches.
– Je voudrais bien voir ça ! dit Peyssou, oubliant qu’il a tout perdu.
– Admettons. C’est une grosse perte, tu me diras, mais c’est pas une perte qui met ta vie en danger. D’abord, parce qu’il y a l’assurance. Et même avant qu’elle se décide à te payer, tu as le Crédit agricole qui va te prêter pour racheter des vaches et du foin. Tandis que maintenant, écoute bien, le type qui te vole ta vache ou qui te prend ton cheval, ou qui mange ton blé, c’est fini, il n’y a plus de remède, à brève ou longue échéance il te condamne à mort. Ce n’est pas un simple vil, c’est un crime. Et un crime qui doit être puni de mort, aussitôt et sans hésitation.
Je vois Jacquet tiquer et tout à mon entreprise, je n’en comprends pas tout de suite la raison. Ce que je viens de dire, je me le suis tellement répété depuis la mort de Momo que j’ai l’impression de le rabâcher. De toute façon, d’ailleurs, je compte y revenir, sachant bien que ce n’est pas en un jour que va changer, chez mes compagnons et chez moi, l’attitude de toute une vie. Ni l’instinct de l’autodéfense, supplanter le respect appris de la vie humaine.
– Quand même, dit Colin avec tristesse. Tuer des gens !
– Il le faut, dis-je sans hausser la voix. C’est cette nouvelle époque qui le veut. Le gars qui prend ton blé, je le répète, il te condamne. Et toi, tu n’as dm pas de raison de préférer ta mort à la sienne !
Colin se tait. Les autres aussi. Je ne sais si je les ai convaincus. Mais l’événement a son poids. Je peux lui faire confiance pour peser sur leur mémoire, et m’aider à leur inculquer, et à m’inculquer d’abord à moi-même, ce réflexe inouï de vitesse et de brutalité par lequel l’animal défend son territoire. »
– « À mon avis, dis-je, le sens de ce que nous faisons à Malevil, c’est que nous essayons de survivre en tirant notre nourriture de la terre et des bêtes. À l’inverse, les gens comme Vilmain et Bébelle ont de l’existence une conception entièrement négative. Ils n’essayent pas de construire. Ils tuent, ils pillent, ils incendient. Pour Vilmain, conquérir Malevil, ça veut dire avoir une base pour ses rapines. Si l’espèce humaine doit continuer, elle le devra à des noyaux de gens comme nous qui essayent de de réorganiser un embryon de société. Les individus comme Vilmain et Bébelle sont des parasites et des bêtes de proie. Ils doivent être éliminés. »
De mon point de vue, la façon dont Robert Merle aborde la question de la sécurité et de l’ordre est l’un des aspects les plus dérangeants mais aussi les plus intéressants de son roman, et elle nous invite forcément à nous poser la question de ce que nous pourrions penser et agir si nous nous retrouvions dans une situation similaire à celle de ses personnages. Pour être honnête, je crois que s’il en allait de la sécurité de mes proches, moi aussi je n’hésiterais pas à faire ce qui est nécessaire, quitte à me sentir coupable après coup, comme Colin.
Petit à petit, au fur et à mesure que le roman avance, tout cela éclate de plus en plus comme une évidence absolue, et c’est la vie d’avant « l’événement » qui apparaît de plus en plus manifestement comme anormale. Dans un monde qui redevient celui de la contrainte matérielle, les personnes comprennent (et acceptent, même si c’est difficilement) que le seul chemin possible est celui de ce que, dans mon livre sur la permaculture, j’ai appelé un « survivalisme collectif« .
Cela peut paraître dingue à celles et ceux qui n’ont jamais vraiment réfléchi à l’immense fragilité de la société industrielle. Certes, celle-ci est un bijou d’efficacité et de performance, mais c’est précisément cela même qui la rend profondément vulnérable (cf. ce que dit Olivier Hamant sur la différence fondamentale entre la performance et la robustesse) : de même qu’une Formule 1 roule beaucoup plus vite qu’une 2CV mais tombe en panne bien plus facilement, ne peut pas rouler en dehors d’un circuit et se révèle extrêmement délicate à entretenir et à réparer du fait de la formidable précision de sa mécanique et de son électronique, la société industrielle est un colosse aux pieds d’argile. Le roman de Robert Merle met le doigt sur cette fragilité et pose la question de ce qui se passera lorsque tout ce qui nous permet de vivre dans l’insouciance s’effondrera, notamment du fait de la descente énergétique. À ce moment, on verra qui sera prêt, on verra qui pourra s’adapter à de nouvelles conditions, et on verra aussi qui, tel les cigales de la fable de La Fontaine, se retrouvera totalement démuni et incapable d’assurer sa subsistance, faute d’avoir anticipé et de s’être préparés J’aime beaucoup la formule du milliardaire Warren Buffet disant que « C’est seulement quand la marée se retire que l’on découvre qui est allé se baigner avec un maillot de bain » : eh bien d’une certaine manière, Malevil retrace l’histoire d’un petit groupe de personnes qui, par chance, peuvent survivre à la catastrophe parce qu’elles avaient un maillot de bain, alors que les citadins, eux, étaient à poil.
Enfin Malevil nous invite à réfléchir, comme La route mais d’une manière très différente, à la question de savoir s’il est possible de survivre en restant humain dans un monde effondré, et si oui comment. Comment fait-on pour que ce ne soit pas juste de la survie, pour que ça ait du sens de survivre ? Comment fait-on pour trouver le juste dosage entre d’un côté l’usage de la violence pour se protéger contre les bandes de pillards et pour se maintenir en vie, et de l’autre côté la préservation de certaines valeurs morales auxquelles on tient et sans lesquelles le fait de survivre n’aurait de toutes façons aucun intérêt ? À ces questions, les personnages croqués par Robert Merle (y compris celui de Fulbert, salopard pervers et manipulateur qui incarne la tentation du despotisme alors que le groupe de Malevil s’efforce de maintenir un fonctionnement égalitaire et démocratique), apportent une réponse à laquelle je souscris tout à fait : la survie n’a de sens que dans la mesure où elle permet de préserver une vie collective, des liens humains, des formes de solidarité, et quelques possibilités de moments joyeux ou même heureux. La question est de savoir si nous en serons capables lorsque l’effondrement en cours prendre un tour vraiment cataclysmique – ce qui, au train où vont les choses, ne tardera guère…
– « Si Evelyne n’était pas à côté de moi, si les compagnons ne dormaient pas dans le châtelet, je ne me donnerais pas tant de peine pour survivre dans des conditions si précaires. Ce combat contre les bandes, cette vie abrutissante de garnison sur le qui-vive, nous allons la mener pendant combien d’années ? »







