En théorie, c’est aujourd’hui le premier jour du printemps. Je dis « en théorie », parce que en réalité, cela fait bien deux semaines que je suis plongé dans un printemps anticipé, avec des températures qui flirtent avec les 18-20 degrés tous les après-midi. Le « printemps météorologique » commence dès le premier mars, et cette année il est particulièrement spectaculaire. Bien sûr c’est angoissant car c’est un symptôme du changement climatique dont trop de gens, même celles et ceux qui se croient pourtant alertés et informés, persistent à ne pas comprendre à quel point il est dévastateur. Beaucoup de mes arbres fruitiers ont débourré depuis un moment déjà, et je crains qu’ils ne morflent si des gelées dites « tardives » (en fait normales) viennent agresser des fleurs à peine fécondées…
Mais en attendant que la douloureuse nous soit présentée, il serait dommage et vain de ne pas jouir des plaisirs que ce printemps anormalement précoce nous procure. Pendant ma semaine de vacances de février et les longs week-ends qui les ont suivies, j’ai déjà pu profiter d’une douceur délicieuse, les fenêtres grandes ouvertes sur le vert des prairies, le bleu du ciel, le jaune des jonquilles, le rouge du camélia, le rose des fleurs de pêchers, le blanc des fleurs d’amandiers et de pruniers… Les insectes commencent à sortir et à bourdonner, les oiseaux chantent à qui mieux mieux pour marquer leur territoire, les lézards reprennent l’habitude de courir sur la terrasse et le long des murets, les grenouilles du bassin se remettent à sauter dans l’eau dès que je m’en approche… On dit que la nature se réveille, et c’est tellement vrai ! Chaque année je ressens que décidément le printemps est ma saison préférée.
Tôt ce matin, j’ai eu envie de partager un morceau consacré au printemps, et très vite je me suis dit « Mais pourquoi pas Vivaldi ? »
À l’origine, les « Quatre saisons » n’est pas une œuvre à part entière mais c’est un ensemble de quatre concertos, les quatre premiers d’un cycle de douze concertos que Vivaldi a réunis sous le titre « Il cimento dell’armonia e dell’inventione » (« La confrontation entre l’harmonie et l’invention »). C’est un genre que le compositeur vénitien affectionnait tout particulièrement : il a écrit plus de 200 concertos pour violon et de nombreux concertos pour violoncelle, pour flûte, pour flûte à bec, pour basson, pour mandoline…
Ces quatre concertos n’ont pas connu d’emblée un succès fulgurant : ils ont été joués pour la première fois en 1728 à Paris et à Londres, et ils ont été très appréciés du vivant de Vivaldi, notamment à Venise, mais après sa mort ils sont quasiment tombés dans l’oubli. C’est au milieu du XXème siècle qu’ils ont été redécouverts : en quelques décennies, « les Quatre saisons » est alors devenu l’une des œuvres les plus jouées du répertoire classique (il en existe plus de 1.000 enregistrements différents, dans des styles et pour des instruments aussi variés que possible), et c’est incontestablement LE tube de la musique baroque. Tout le monde ou presque connaît au moins quelques-unes de ses phrases musicales, que l’on retient parce qu’on les a écoutées à l’école maternelle, ou parce qu’on a entendu un parent ou un grand-parent les chantonner ou les siffloter, ou parce qu’elles ont été très souvent utilisées dans des films, des génériques ou des publicités…
Lorsque Antonio Vivaldi a composé les « Quatre saisons », il a voulu rendre hommage à la splendeur de la nature sous toutes ses formes, et il l’a fait avec un langage musical d’une expressivité exceptionnelle. Il fait par exemple gazouiller le violon pour exprimer le chant du merle, ou il signifie le calme et le repos par des mouvements aussi lents et amples que les respirations d’un enfant plongé dans le sommeil. Comme l’explique la violoniste Amandine Beyer, dans le concerto n° 2 sur l’été, Vivaldi choisit des sonorités moins agréables pour exprimer la chaleur et la lourdeur, la crainte de l’orage qui finit par éclater furieusement. Dans le concerto n° 4 consacré à l’hiver, les indications de Vivaldi invitent à frotter les cordes à toute vitesse pour illustrer les battements des pieds pour se réchauffer, ou bien elles précisent « Dans le froid extrême, claquer des dents » . Dans le concerto n° 1, au-dessus des notes jouées par l’alto, on peut aussi lire « Le chien aboie » . Bref, c’est une musique qui n’a rien d’abstraite, mais qui au contraire est profondément incarnée dans le vivant sous toutes ses formes.
À titre personnel je n’ai jamais vraiment adoré cette œuvre, que je trouve souvent trop virtuose et débordante, avec même un soupçon de grandiloquence dans certains passages (décidément, en bon introverti, je préfère la musique plus intime et intérieure…). Quitte à mettre en musique les saisons, je préfère la majesté décharnée du « Cold song » de Henry Purcell. Mais il faut reconnaître que dans le concerto n°1 consacré au printemps, c’est précisément le jaillissement musical éclatant qui rend l’œuvre de Vivaldi si pétillante, si prenante et si enthousiasmante, aussi revigorante qu’un concentré de vitamines ou une boisson à l’orange (vous savez, celle dont le slogan était « Secouez moiiiiii ! ») : l’utilisation de l’orchestre et du violon capte et transcrit à merveille, de façon géniale, la légèreté et l’allégresse si propre à cette saison, et en particulier le caractère virevoltant du vol et du chant des oiseaux.
Ce premier concerto est composé de trois parties, qui suivent la structure classique du concerto baroque, à savoir une succession de trois mouvements : un vif pour accrocher l’auditoire, un lent pour le laisser respirer et l’inviter à la méditation, et un vif pour reprendre la main et pour conclure en beauté. Plutôt que de faire semblant de la connaître sur le bout des doigts, je préfère recopier ci-dessous la description très claire et évocatrice que l’on trouve sur le site de la philharmonie de Paris.
La première partie, jouée allegro et en mi majeur, « commence avec une ritournelle joyeuse et entraînante (A), jouée par tout l’orchestre, et qui reviendra à plusieurs reprises au cours du mouvement. Les oiseaux, qui chantent l’arrivée de la nouvelle saison (B), sont représentés par le violon solo dialoguant avec les violons I et II. Leurs pépiements joyeux sont figurés par une multitude d’effets imitatifs : mordant, trille, groupe de notes rapides descendantes, répétitions de notes piquées… Le « doux murmure » du ruisseau (C) leur répond par une mélodie ondulante, nuance piano, jouée par tout l’orchestre. Mais l’orage arrive (D) : le grondement du tonnerre se fait entendre dans les trémolos des cordes, tandis que les éclairs fusent en notes rapides ascendantes. Le vent tournoyant est figuré par le jeu virtuose du violon solo virevoltant. Une fois le calme revenu au son de la ritournelle tutti, les oiseaux peuvent chanter de nouveau (E) : les violons reprennent leur dialogue pétillant et le mouvement se termine dans l’allégresse retrouvée de la ritournelle. »
Dans la deuxième mouvement du concerto, joué largo e pianissimo et en mode mineur, l’atmosphère se fait subitement lourde. « Le chevrier s’endort (F) : la mélodie languissante du violon solo évoque la sérénité du personnage somnolant, bercé par le murmure du feuillage. Celui-ci est joué par les violons qui font entendre un motif rythmique inlassablement répété (ostinato), nuance pianissimo, comme un balancement régulier. Pas même les aboiements ponctuels du chien, figuré par deux notes courtes nuance forte, ne viendront troubler le sommeil du chevrier. »
Quant au dernier mouvement, de nouveau joué allegro et en mi majeur, il est « une « danse pastorale » aux accents populaires. La ritournelle d’introduction est une mélodie simple et entraînante au rythme de sicilienne, soutenue par une note pédale. On retrouve l’allégresse du premier mouvement, tandis que le berger célèbre le retour du printemps (G) : ses pas de danse sont illustrés par les solos successifs du violon, entrecoupés de la joyeuse ritournelle. Par moment, les nymphes se joignent au berger : les violons de l’orchestre s’associent alors au violon solo, dont le jeu en doubles cordes évoque le bourdon de la « musette rustique ». »
Comme très souvent, le fait de lire des descriptions de la musique au sujet de laquelle je suis en train de préparer une chronique me fait penser que j’étais très loin d’en saisir les subtilités et les merveilles !
Les « Quatre saisons » ont enfin une particularité méconnue (en tous cas je n’étais pas au courant avant ce matin) : chacun de ces quatre concertos est accompagné d’un bref sonnet qui décrit en quelques vers la saison qu’il met en musique. Aujourd’hui encore, on ne sait pas si c’est Antonio Vivaldi qui les a écrits. La violoniste Amandine Bayer est persuadée que c’est le cas : « Moi, je pense que oui car le texte colle tellement à la musique et la musique colle tellement au texte, que je ne peux pas imaginer que ce soit une autre personne que le compositeur qui les ait écrits. » Peu importe, à vrai dire.
Mais le soleil brille déjà, alors il est temps pour moi de suivre le conseil de Vivaldi, de lâcher mon ordinateur, d’ouvrir les fenêtres, d’écouter les oiseaux et d’aller m’occuper de mon jardin et de mes pas japonais, en vous laissant avec le premier mouvement interprété par Nemanja Radulovic et ses complices de Double Sens (une version moderne et florale, étonnamment chantante et rythmée, libre et charnelle), et avec le texte des trois sonnets du concerto « Primavera ».
« Le Printemps est revenu ; tout enjoués,
les oiseaux le saluent d’un chant allègre,
tandis que les sources, au souffle des zéphyrs,
courent en émettant un doux murmure.
Mais le ciel se couvre de nuages noirs,
suivis d’éclairs et de coups de tonnerre ;
Lorsqu’ils se sont tus, enfin, les oiseaux
emplissent à nouveau l’air de leurs chants.
Maintenant, sur le charmant pré fleuri,
au doux murmure que forment les feuillages et les plantes,
le chevrier s’endort, son chien fidèle à ses côtés.
Au son joyeux de la musette rustique,
le berger amoureux danse avec les nymphes,
leurs visages rayonnent dans la lumière du printemps nouveau. »

