Cela faisait pas mal de jours que je tournais autour de ce film, que je n’ai pas vu au cinéma à sa sortie, que je savais susceptible de me plaire beaucoup, mais dans lequel je crois que je n’osais pas de plonger, de peur peut-être d’être catapulté dans un thriller domestique à l’issue révoltante, ou bien de peur d’être transpercé « jusqu’à la garde » par une violence psychologique qui m’est difficilement supportable. Hier était le dernier soir où je pouvais le regarder sur ARTE.tv, et je m’y suis enfin mis, de peur de rater bêtement un grand film, plusieurs fois césarisé en 2019 (notamment pour le César du meilleur film), récompensé aussi par deux prix à la Mostra de Venise en 2017 (meilleur réalisateur et meilleur premier film).
J’ai bien fait ! « Jusqu’à la garde » est un film passionnant, un film comme je les aime : court (1h30 à peine y compris les deux génériques noirs et silencieux), intense, épuré, à l’os, dénué de pathos (c’est peut-être un drame, mais en aucun cas un mélodrame). Pas de musique, par exemple. Pas besoin de violon stridents ou de battements du cœur lourdingues pour faire ressentir la peur : la preuve. C’est aussi un film qui ne défend pas lourdement et démonstrativement une thèse, mais qui s’avère pourtant un réquisitoire implacable, en dépit de ce que le réalisateur Xavier Legrand, dont c’était le premier long métrage, a lui-même dit dans une interview à la RTS : « J’avais envie de montrer un homme, pas un monstre pervers et narcissique que l’on retrouve chez les personnes violentes. »
D’un bout à l’autre du film, l’essentiel n’est pas stabilobossé mais est simplement suggéré. À commencer par la façon dont la Justice place sur un pied d’égalité deux individus dont on sent pourtant bien, dès les premières scènes, que l’un est l’agresseur et le manipulateur habile à enfiler un masque social (bourru peut-être, OK, mais sincèrement désemparé et affable malgré tout), pour masquer sa dangerosité et obtenir ce qu’il veut, tandis que l’autre est la victime paralysée par des années de domination, de terreur, d’emprise et de soumission. Ou bien la légèreté avec laquelle la Justice évalue les profils des parents et décide de partager la garde de Julien, en dépit de son refus clairement énoncé, et en quels termes !, d’avoir le moindre contact avec son père. J’ai lu dans la critique de ce film sur la page Internet du Masque et la plume que cette scène d’ouverture impressionnante installe de façon très habile « une première ambiguïté au tribunal pour établir une tension psychologique, rendant incertain le jugement du spectateur. » Je dois dire que si j’ai bien ressenti cette tension psychologique, pour moi il n’y avait point d’ambiguïté sur la dangerosité du mari : sans même avoir rien lu du film, il était évident que sa possessivité et sa violence allaient forcément éclater au grand jour.
Elle aussi n’est que suggérée, la nullité crasse et abyssale de ce père – enfin je devrais plutôt dire de celui qui se prétend un père et qui a le culot de prétendre que son enfant a « besoin de son père » alors qu’en réalité il est infoutu de se comporter de façon ne serait-ce que vaguement correcte avec lui : il ne jette ses « Mon cœur » que de façon mécanique, comme il a appris qu’il faut le faire, et uniquement quand il sent qu’il en a besoin pour désarmer l’hostilité de son jeune fils, mais il est évident qu’il est strictement incapable de faire preuve de la moindre empathie à son égard, il est strictement incapable de l’écouter, de tenir compte de ses émotions et d’entendre sa volonté pourtant clairement affirmée. Il passe soudain d’un ton doucereux aux cris, il claque les portes, il balance son sac, il conduit de façon saccadée, il lui impose d’attendre une heure dans un véhicule de société transformé en geôle sous prétexte que sa mère le lui a remis une heure en retard, il le jette à sa mère dans la rue à force d’être excédé par son hostilité… Plus marquant encore, la scène où « l’autre », comme il est désigné tout le film, reste ostensiblement sourd à la demande de son garçon d’inverser deux week-ends pour pouvoir être présent à la fête d’anniversaire de sa grande sœur, les yeux vides obstinément rivés sur la télévision comme pour lui signifier qu’il n’est rien, le laisser désemparé et dépendant. À elle seule cette scène dit tout : quoi qu’il prétende, quoi qu’en pensent son avocate et la juge, ce type est définitivement un tocard, un minable, une sombre merde.
Suggérée surtout, la peur, sourde et invincible, qui parcourt le film de la première à la dernière seconde. Comme l’a dit lui-même Xavier Legrand, « C’est la colonne vertébrale, l’émotion majeure, celle que j’ai cherchée durant toute l’écriture du scénario. »
C’est cette peur qui explique la paralysie qui saisit Miriam dans le bureau de la juge aux Affaires familiales, une paralysie presque stupide, comme si son cerveau s’arrêtait de fonctionner dès que l’autre est là avec sa carrure et son animosité menaçantes. Cette paralysie en tous cas la rattrape à de nombreuses reprises tout au long du film, à chaque fois notamment qu’elle est confrontée à son bourreau. Par exemple dans la scène où il s’introduit en profitant de la surprise dans son nouveau logement, et où il en fait la visite méthodiquement pour « voir où mes enfants vivent » , sans demander la permission d’une Miriam désarmée qui sort de la douche et qui, simplement enroulée dans une serviette, est désarmée et totalement vulnérable. Quand Miriam finit par succomber à une étreinte imposée par l’autre, qui vient de faire semblant de chialer et de jouer les Calimero pour annihiler sa résistance, quand elle se retrouve emprisonnée entre ses gros battants, la tête bloquée vers le plafond comme ce personnage célèbre de « Guernica », avec un regard de bête sauvage qui se fige en attendant que ça se passe et que le danger s’éloigne, on comprend que cette scène, l’une des plus terribles du film, ne décrit pas seulement une violation de domicile, mais un viol, littéralement – et qui plus est un viol qui se déroule sous le regard d’un fils impuissant, qui n’a sûrement pas fini de se sentir coupable de ne pas avoir su assez protéger sa maman.
Que dire aussi du long plan-séquence où Julien fuit littéralement son père et où la caméra le suit et finit par se retourner pour vérifier si le traqueur a été semé – on a l’impression que le cameraman lui-même est essoufflé…
Que dire encore de la façon dont sont mises en scène les émotions de la sœur de Miriam, inquiète face à la difficulté de sa nièce Joséphine à se projeter dans le nouveau logement où la famille va essayer de revenir à la vie, soucieuse d’entourer sa sœur comme elle peut et de l’aider à refaire surface, puis révoltée et frémissante de rage devant ce beauf qui vient d’empoigner Miriam par le cou et à qui elle ne trouve rien d’autre à dire que « Dégage sinon je te tue ! » , le majeur vengeur – et comme on la comprend d’avoir envie que ce connard crève sur place !
Et puis il y a, bien sûr, le regard éperdu de désespoir de Julien à chaque fois qu’il est obligé d’être en présence de son géniteur, ses mâchoires serrées, son visage tordu de chagrin et de peur. L’humiliation qu’il ressent à devoir se soumettre à la volonté de ce type qu’il voudrait voir disparaître de leur vie, de ce type qu’il fuit dès qu’il le peut, à qui il ne manifeste pas un seul signe d’affection, pas un seul, et à qui il n’adresse quasiment pas la parole de façon spontanée, sauf deux fois, pas une de plus je crois : une fois pour lui demander d’inverser le week-end pour aller à la fête de sa sœur, et la deuxième fois pour lui marmonner un « Dans ton cul » rageur.
Enfin il y a l’une des scènes les plus puissantes de ce film, un long, saisissant et haletant plan séquence qui commence lorsque Julien réclame de venir se coller dans le lit de Miriam, parce qu’il est effrayé par le retour de l’autre qui sonne frénétiquement à l’interphone (« C’est lui ? » ). Alors les gestes rassurants de maman reviennent à Miriam. Précédemment dans le film, à plusieurs reprises on s’était dit qu’elle a un peu perdu le fil, qu’elle ne sait plus trop y faire, par exemple lorsqu’elle recadre un peu trop durement sa fille au téléphone – ça manque un peu d’empathie, de compréhension, de douceur. Mais là, tout à coup, alors que la menace devient imminente, c’est comme si subitement tout redevenait vivant en elle. La main de Miriam passe dans les cheveux du petit garçon collé le dos contre son corps, mais ce n’est pas de façon mécanique : c’est à nouveau un mouvement délicat et entourant, un geste qui dit « Je suis là, je te protège, je veille sur toi, on est à l’abri, on va pouvoir se rendormir tranquillement ». Il n’empêche, après un long moment les yeux de Miriam se rouvrent tout à coup et elle se redresse brusquement lorsqu’elle entend l’ascenseur qui s’ébranle tout en bas de l’immeuble : tel le faux prêcheur de « La nuit du chasseur » qui poursuit les enfants le long du Mississipi, qui les hante et qui finit toujours par ressurgir pour les engloutir, l’autre n’a pas renoncé, il n’est pas parti, il est là, il monte, il approche, il va venir tambouriner à la porte. À ce moment, avant même de comprendre qu’il tient son fusil de chasse dans les mains, nous comprenons aussi bien que Miriam et Julien ce qui s’impose comme un constat limpide : non seulement le danger n’a jamais été aussi grand que depuis qu’elle a décidé de quitter ce conjoint manipulateur, pervers et violent, mais tant que cette ordure ne sera pas mis hors d’état de nuire, nulle part elle et ses enfants ne seront en sécurité. Il faut voir cette scène pour comprendre ce que c’est que l’hyper-vigilance, la sensation de ne plus jamais être en sécurité à cause d’un autre qui est entré dans une vie et qui n’en sortira plus, qui la pourrira à jamais de l’intérieur, tel un poison inguérissable, tel un virus maudit.
C’est cela, je crois, qui m’a le plus frappé : Miriam est une femme tétanisée dont la vie s’est arrêtée, littéralement. Une femme détruite et qui n’a peut-être même plus assez de force pour ne pas devenir une morte-vivante. Car elle a bien quelque chose d’une zombie, cette femme. Professionnellement, elle est au chômage et on la devine bien peu capable de la sociabilité exigée par un emploi. Affectivement, elle a une liaison, en tous cas ça aussi c’est suggéré, mais à en juger par la réaction couarde et vaguement honteuse du type en question quand il croise le chemin de « l’autre », ce n’est probablement pas avec lui qu’une relation stable et sécurisante est envisageable (de toutes façons ce n’est sûrement pas demain la veille qu’elle est prête à s’engager à nouveau, le stress post-traumatique ne s’estompera pas de sitôt). Socialement ce n’est guère mieux : on voit beaucoup Miriam s’inquiéter mais on la voit bien peu sourire, ni avec ses parents, ni avec ses amis, ni même avec ses enfants – elle s’éclaire tout juste un peu dans la soirée à la salle des fêtes, et notamment lorsqu’elle dit quelques mots affectueux au chéri attentionné de sa fille Joséphine (celui-là on le voudrait bien dans la vie de sa fille). C’est comme si Miriam était toujours sur ses gardes, c’est comme si elle savait qu’elle doit toujours économiser son énergie pour être à tout instant prête à se battre si l’autre surgit à l’improviste – et de fait il surgit, il campe devant chez ses parents dans sa voiture, il rôde autour de la fête d’anniversaire de Joséphine, il extorque à Julien leur nouvelle adresse à la ZUP et il s’empare de ses clés, il viole l’intimité de leur nouveau logement pour venir y poser sa marque et sa sale griffe, et pour finir il y revient, de nuit, armé d’un fusil, pour hurler et mettre en actes le fait que pour lui Miriam est sa chose, qu’elle lui appartient, qu’il a le droit de vie et de mort sur elle. « Contrôle coercitif » , disent les professionnel·les de la lutte contre les violences conjugales pour désigner la façon dont les conjoints violents privent progressivement leurs victimes de leurs libertés, par l’isolement, l’intimidation, le contrôle des ressources et l’épuisement mental. Dans le film, c’est très bien suggéré par la brutalité avec laquelle l’autre fait irruption, et par le passage brusque de la latence à l’horreur à chaque fois qu’il se présente à Miriam, ou même à chaque fois que sa simple existence se réactive dans son paysage mental. Cela dit bien ce qu’est le contrôle coercitif : « l’objectif, ce n’est pas forcément de faire mal physiquement, l’objectif, c’est de soumettre, de tuer la personnalité de la victime » . Comme le dit Andreea Gruev-Vintila, docteure en psychologie, ce piège se referme alors et ne pas se rebeller devient alors pour la victime une condition de survie : « Tant qu’une femme se soumet aux règles installées par son conjoint, son compagnon, son partenaire, elle est en relative sécurité. C’est lorsqu’elle désobéit qu’elle est en danger, qu’il va y avoir un nouveau comportement de contrainte qui va s’ajouter. Et ces comportements dans leur globalité forment cette « cage » dont parle Evan Stark » dans Coercive control : how men entrap women in personal life (paru en 2007).
Le bourreau, justement. Joué par Denis Ménochet (pas loin d’être aussi prodigieux que Léa Drucker, même si lui n’a pas eu le César du meilleur acteur pour ce rôle), il est d’un bout à l’autre un monolithe de violence contenue à grand efforts, une grenade dégoupillée toujours prête à exploser. Il incarne son personnage avec une étonnante économie de mots : rien qu’avec son regard totalement inexpressif de poisson mort, avec sa bouche toujours pincée comme un émoticône en colère, avec ses éruptions de colères lorsqu’il ne sait plus quoi répondre à son garçon qui repousse avec énergie ses manifestations d’affection frauduleuse, avec ses naseaux qui se contractent à la simple pensée qu’elle a « un mec » et qu’elle l’a définitivement foutu à la poubelle (« Je suis quoi pour toi, maintenant ? » , demande-t-il avec autant d’inquiétude que de brutalité, tandis que tout son corps à elle semble crier « Que dalle ! »)… C’est le genre de type dont honnêtement j’ai du mal à ne pas me dire qu’il est irrécupérable et que même des années de psychothérapie n’y changeraient rien : l’humanité l’a déserté, peut-être même n’est-elle jamais entrée en lui, c’est un concentré de méchanceté. Un concentré de connerie, aussi. Comment ces types peuvent-ils être à ce point aveuglés par la rage et la jalousie qu’ils en viennent à se pourrir la leur, juste pour se venger ? Ici il est question d’un homme qui se vante lui-même d’avoir tout quitté, emploi et maison, pour venir s’installer là où son ex est revenue, soi-disant pour renouer avec ses enfants, mais en réalité pour continuer à exercer son emprise, de plus près, en serrant plus fort autour de la gorge. Si ces types s’acharnent à refuser d’accepter qu’on les quitte, ou qu’on les fuie, c’est peut-être tout simplement, en réalité, parce qu’au fond d’eux-mêmes ils ont bien conscience que ce sont des merdes et que sans « leur » femme, ou si « leur » femme leur échappe, la vérité de leur néant éclatera à la face du monde.
Je disais pour commencer que dans « Jusqu’à la garde », le réalisateur Xavier Legrand a refusé de prendre parti. Il y a bien quand même, pourtant, plusieurs personnages qui prennent parti, à commencer par la sœur de Miriam. Il y a aussi une voisine, dont là aussi il est suggéré, en tous cas c’est ce que j’imagine, qu’elle aussi fait partie de la cohorte innombrable de celles qui ont connu ça, qui elles aussi ont croisé la route d’un monstre ordinaire. Elle, la voisine, n’a pas fermé les yeux, elle a fait son devoir, elle a appelé la police, elle a donné son adresse et épelé son nom (« B, O, U, H, A, deux D, A » ), et une fois que tout est fini, le dernier regard que lui jette Miriam soudain pétrifiée est un regard encore terrorisé, mais plein de gratitude, car elle sait bien à qui elle doit la vie, et peut-être aussi celle de son fils. À ce moment là, Léa Drucker réussit le prodige de s’incliner devant sa voisine sans même déplacer le moindre millimètre de son corps. Ces deux femmes se parleront un peu plus tard, sans doute, quand les vagues de la déflagration se seront un peu estompées. Elles se tomberont peut-être dans les bras l’une de l’autre. Ou bien peut-être que cela n’aura pas le temps d’arriver parce que Miriam et ses enfants fuiront ce lieu désormais profané et sali par la violence de l’autre, pour aller chercher ailleurs un refuge encore insouillé. En tous cas en un seul plan, tourné d’un bout à l’autre d’un long et froid couloir, Xavier Legrand a mis en scène et en image le beau concept de sororité.
J’ai fini le film en pleurant, et pendant tout le générique final aussi, et encore ce matin je ne suis pas bien sûr de comprendre pourquoi. Peut-être de soulagement. Ou bien parce que je m’identifiais à ces deux personnages chétifs qui essayent de vivre mais dont l’existence est à jamais obscurcie par la simple existence de la bête menaçante qui plane au-dessus de leur tête, et qui continue à hurler même quand il est menotté sur le ventre. Plus probablement parce que je suis toujours infiniment ému par le fait de voir un parent se pencher sur son enfant, se mettre à sa hauteur, l’entourer de ses bras et faire comme il peut avec ses pauvres moyens pour essayer de le consoler, de le rassurer, de lui dire que c’est fini ou que ce sera bientôt fini, que ça va aller. Plus les années passent et plus je me dis qu’il n’y a rien de plus important que ça : contribuer à ancrer dans le cœur de l’être humain que l’on a mis au monde la conviction tranquille que le monde est un endroit dans lequel on peut marcher en sécurité. Et il faut se rendre à l’évidence : si presque toujours le danger est du côté des hommes (comme on l’a vu l’autre jour avec le bien nommé Cédric Prizzon, le masculinisme tue, le patriarcat tue), le plus souvent ce sont les femmes qui savent créer les conditions de la sécurité, en tous cas de la sécurité affective. C’est pour cela, je crois, que je me dis de plus en plus que je suis de leur côté.


