Sorti en 1999, le second album du groupe californien Spain, « She haunts my dreams » (quel titre!), a été décrit par un chroniqueur comme un « disque de nuit » – manière de dire que c’est un disque de déprime, que l’on a envie d’écouter pour laisser vagabonder ses idées lorsqu’elles ne sont pas très guillerettes.
De fait cet album, dont j’ai déjà chroniqué le superbe « Before it all went wrong » , contient de très belles ballades aux mélodies et aux rythmes languissants, aux arrangements moelleux, aux ambiances cotonneuses, mais aux textes empreints d’une mélancolie insondable.
C’est notamment le cas sur cette magnifique chanson. « Nobody has to know » est une ode indolente à un amour clandestin dont personne n’a remarqué l’existence (le secret a été bien gardé – « And you’ve kept it to yourself » ), et dont personne ne pourrait soupçonner à quel point il a été ample et profond (« Girl our love has grown so strong » ). On ne sait pas très bien si cet amour est encore vivant, mais j’ai plutôt l’impression qu’il s’est éteint, car le chanteur de Spain, Josh Haden, l’évoque d’une voix désolée et même accablée, comme si la disparition de cette relation l’avait scotché au sol.
Musicalement aussi, la chanson s’inscrit typiquement dans ce qu’on peut appeler le slowcore, un sous-genre du rock indé qui se caractérise par des paroles à fendre le coeur et par des mélodies graves, un tempo alangui et une sensualité mélancolique. Ici le rythme est scandé par une basse lancinante, une ligne sinueuse de synthé un peu cheap qui apparaît et disparaît comme pour illustrer la difficulté à oublier et à s’arracher à la mélancolie, de légers coups de cymbales qui symbolisent les tressaillements du cœur, et quelques notes de piano qui tombent ça et là, comme les gouttes d’une pluie nocturne sur un velux nous empêchent de dormir…
Ce morceau est aussi troublant que triste, mais en tous les cas il est magnifique.
« Nobody has to know
Girl our love has grown so strong
Close the shades unplug the phone
How can our love be so wrong »

[Cette chanson de Spain a été utilisée dans la BO d’un film paraît-il magnifique du réalisateur belge Bouli Lanners, « L’ombre d’un mensonge ». Un film que je n’ai pas vu – mais ces extraits de la chronique du Monde me donnent très envie : « Une histoire douce et urgente – de celles que l’on n’attend plus et pour lesquelles il reste peu de temps. (…) C’est dire la retenue, l’empêchement, la gêne qui accompagnent les premiers pas l’un vers l’autre de ces deux-là, à quel point la rencontre, suspendue à l’embarras des personnages, est émouvante. Phil et Millie, plus tout jeunes, soudain retournés à l’état adolescent, se connaissent, certes, mais ne se sont jamais vraiment parlé. Du moins le pense-t-on, avant que Millie crache le morceau et prétende que, avant l’accident, ils étaient amants. Phil ne s’en souvient pas, pas plus que du reste. La révélation le trouble, apporte son consentement à une première étreinte. Dans cette courte parenthèse amnésique advient alors une histoire d’amour que Bouli Lanners filme avec une délicatesse et une grâce infinies. » ]
