Mis à part leurs principaux succès tels que « Mrs Robinson », je connais très peu Simon et Garfunkel. Quand j’étais étudiant, ma copine de l’époque était très fan, mais j’y voyais une sorte d’anachronisme baba-cool, et je trouvais même leur musique assez mièvre (avec une mention spéciale pour la mélodie de flûte de « El cóndor pasa », qui m’a toujours sacrément saoulé). Ces dernières années j’ai plusieurs fois essayé d’écouter des albums entiers, mais rien à faire, ça m’a toujours laissé plutôt froid.
Parmi toutes les chansons du duo, il y en a quand même une qui me plaît vraiment et que je trouve très émouvante, pour sa thématique autant que pour sa musicalité.
« The boxer » figure sur le cinquième et dernier album de Simon et Garfunkel (« Bridge over troubled water »), paru en 1970. C’est le disque le plus réussi de leur carrière, paraît-il, en tous cas c’est celui qui a reçu le plus grand succès et qui comprend plusieurs énormes tubes. Une sorte de bouquet final ou de chant du cygne, car à l’époque la relation entre les deux anciens amis était nettement dégradée, Paul reprochant à Art de prendre un peu trop la lumière, en conséquence de quoi son art du songwriting était trop peu mis en valeur.
Le texte de « The boxer », autobiographique, raconte l’errance de Paul Simon lorsqu’il est arrivé à New York, dans les quartiers misérables « seuls connus des gens en haillons » : pendant une longue période, il n’a réussi à y trouver ni travail, ni amour. À l’époque il se sentait si seul et paumé qu’il lui arrivait de chercher du réconfort auprès des prostituées de la Septième Avenue – juste assez pour supporter tant bien que mal la morsure de la solitude, du dénuement et du froid glacial pendant les rudes hivers new-yorkais. Dans le dernier couplet, le texte passe soudain à la troisième personne, et il décrit un boxeur saoulé par une pluie de coups, qui clame qu’il va abandonner, mais qui continue le combat malgré tout. « The boxer » est donc une méditation sur la difficulté à tenir le coup malgré les difficultés et l’épuisement, ainsi qu’un encouragement pour celles et ceux qui sont tout près de jeter l’éponge : qui sait, la solution et la réussite se trouvent peut-être au coin de la rue.
La chanson est aussi une description précise et quasi sociologique du rêve américain, en y ajoutant néanmoins une portée émotionnelle très touchante, qui la rend totalement universelle. Elle raconte en effet l’éternelle histoire du jeune homme qui espère gagner une place au soleil, mais dont le rêve reste inaccessible malgré tous ses efforts, et qui ne parvient pas à y renoncer bien qu’il s’épuise à le poursuivre.
Je ne suis pas, surtout pas, de ceux qui répètent à tout bout de champ qu’il faut « tenir bon », « ne rien lâcher » et « ne jamais abandonner ». Je dois même dire que je déteste ces formules, qui sont pour moi un ticket pour le burn-out et la dépression. Dans bien des cas, c’est une question de survie que de renoncer, et c’est un manque de respect pour soi-même que de s’accrocher à ce qui fait du mal alors qu’on pourrait le quitter (qu’il s’agisse d’une personne, d’un métier ou d’une responsabilité quelconque). Rester debout dans l’adversité, ce peut être un motif de fierté, oui. Mais seul celui ou celle qui encaisse les chocs sait à quel point c’est difficile et douloureux, et je n’aime pas qu’on l’incite à rester sur le ring en lui souhaitant « bon courage » alors que le vrai courage, souvent, serait d’en descendre. Là comme ailleurs, les conseilleurs ne sont pas les payeurs.
Mais quand même, il faut admettre que la façon dont Paul Simon évoque ses difficultés et ses efforts, son obstination farouche à rester fidèle à son étoile et à son rêve, tout cela est très touchant. C’est une chanson sur la rage sourde des vaincus, des losers, des pauvres types qui ne sortent pas de l’ornière malgré leur gros cœur. C’est donc une chanson qui parle à tout le monde, car tout le monde a au moins une fois dans sa vie goûté à la saveur âcre de la défaite.
Il reste que si j’apprécie « The boxer », c’est surtout pour sa mélodie et pour sa musique ouvragée de façon très précise et subtile (il paraît que son enregistrement, effectué dans différents studios et à la chapelle Saint-Paul pour le refrain, a nécessité en tout une centaine d’heures, avec un travail en studio sur 16 pistes différentes !). Après un début typiquement folk où dominent les guitares sèches, la chanson prend petit à petit une ampleur de plus en plus poignante, notamment sur les refrains en vocalises (« Lie la lie… » ), et tout particulièrement pendant le long crescendo qui démarre à 3’21, et qui culmine avec quelques coups de cuivres si graves qu’ils en font passer un frisson dans les cages thoraciques. Magnifique.
« I am just a poor boy »

