Chaque année, j’accompagne la promotion du M2 du master de science politique dont je suis responsable à un congrès de communicants publics, le forum Cap’Com. En dehors des ateliers et des conférences, je peux ainsi me balader et découvrir de nouveaux lieux. Il y a trois ans c’était à Strasbourg, il y a deux ans à Toulouse, et cette année c’était à Angers, une ville vraiment très agréable à vivre : la fameuse « douceur angevine » chère à Joachim Du Bellay est toujours d’actualité, au moins dans le centre-ville et sur les abords du Maine.
Comme j’étais arrivé en avance à Angers, j’ai pu visiter le château, que j’adore particulièrement car il conjugue de façon parfaite les puissantes fortifications qui me faisaient rêver quand j’étais gamin, le patrimoine architectural et historique, et le jardin suspendu qui me fait aujourd’hui kiffer (j’ai d’ailleurs récolté des graines d’un néflier qui pousse tout en haut du chemin de ronde, à plus de 20 mètres au dessus des larges fossés).
Le matin où je me suis présenté, il y avait une visite guidée de l’impressionnante tapisserie de l’Apocalypse qui est exposée dans un bâtiment moderne en forme de L, au coin sud-ouest de l’enceinte du château. Coup de bol pour moi qui suis un amateur de musique médiévale, cette visite guidée avait pour thématique particulière la musique! C’était absolument passionnant, alors j’ai pris des notes avec l’idée d’en faire un post, que voici (je me contente de mettre en formes les bribes de descriptions que j’ai jetées sur mon portable, avec quelques ajouts glanés ici ou là sur le net).
La tapisserie de l’Apocalypse a été commandée en 1375 par le duc Louis Ier d’Anjou, et il a fallu sept ans pour la réaliser, ce qui est rapide étant donné son ampleur (6 grandes pièces textiles de 23 mètres de long sur 6 mètres de haut chacune !). Bien entendu, il s’agissait pour Louis Ier d’exposer de façon fastueuse son prestige et son ambition, notamment vis-à-vis du roi de France Charles V, qui n’était autre que son frère. Une fois terminée, la tapisserie de l’Apocalypse a servi de décor à de grandes cérémonies princières.



Comme l’indique le site Internet officiel du château d’Angers, sur lequel j’ai pioché la photographie qui sert d’illustration à ce post, la tapisserie toute entière a été réalisée « sans envers » . Cela signifie que « tous les arrêts de fils ont été cachés à l’intérieur du tissage » , et donc que la face non-visible de l’œuvre correspond en tous points à ce que l’on voit quand elle est exposée. Ce luxe raffiné nous permet aujourd’hui de savoir précisément quelles étaient les couleurs d’origine, car sur l’envers elles ont été protégées de la lumière, alors que les faces visibles ont été très abîmées (il ne reste que des dégradés de bleus et de rouge, ainsi bien sûr que les traits les plus sombres).
La visite a commencé par une explication de la théorie de la musique dans le monde médiéval. Au début du Moyen Age, la musique est considérée comme une manière de représenter ce qu’on appelle « Harmonia mundi », autrement dit l’harmonie voulue et créée par Dieu (c’est aujourd’hui le nom d’un label notamment spécialisé dans la musique baroque et ancienne, dont j’ai beaucoup de disques). Elle est et doit être monophonique, parce qu’elle exprime le message de Dieu, qui ne souffre pas de concurrence. Elle est aussi censée illustrer la perfection des rapports entre les différents éléments qui composent la Création, conformément à une vieille théorie de « l’harmonie des sphères » attribuée à Pythagore qui, selon la légende, avait établi une corrélation entre l’épaisseur des cloches et la sonorité que l’on obtient quand on tape dessus.
Dans cette période médiévale, la musique n’est pas considérée comme un art, mais comme une science – d’ailleurs elle fait partie de ce qu’on appelle alors le quadrivium, à savoir l’ensemble des quatre disciplines à caractère mathématique, en compagnie de l’arithmétique, de la géométrie et de l’astronomie. La musique est alors l’un des moyens pour l’homme de rejoindre Dieu, de se connecter au souffle divin qui maintient le monde en ordre et en harmonie. Elle a pour mission de recréer un lien entre l’homme et dieu, lequel avait été rompu au moment du péché originel. Pour nous modernes, c’est assez difficile à imaginer, car on est clairement aux antipodes de la visée récréative qui est aujourd’hui assignée à la musique, et même de l’idée qu’elle sert à exprimer des émotions.
Au tournant du 13ème et du 14ème siècles, cette théorie de la musique va être mise en question par de nouvelles pratiques, avec émergence de la musique profane savante. C’est en France que l’on commence à parler de l’ars nova, qui va notamment être définie par Guillaume de Machault. La musique est alors de plus en plus souvent polyphonique, elle contient de plus en plus souvent une foultitude de fioritures raffinées, exactement comme les enluminures dessinées par les moines copistes dans les volumes qu’ils écrivent et dessinent pour alimenter les bibliothèques de leurs monastères. Cette nouvelle conception de la musique est un peu moins complexe, ce qui permet une très relative démocratisation de la pratique musicale et du chant : on peut utiliser la musique pour réciter des textes sacrés, mais aussi des paroles profanes, voire des poèmes d’amour courtois. Les genres musicaux se diversifient : on voit apparaître le motet (qui est largement dominant), ainsi que des formes séculières comme la ballade, le rondeau, le lai, ou le madrigal en Italie.
Dans un premier temps, ce type de musique est jouée à la cour des papes (à partir de Clément VI), puis dans les cours des rois et des princes. Et petit à petit, très lentement, la notion de plaisir musical va émerger et prendre le pas sur la dimension liturgique et religieuse, ce qui débouche sur le futur triomphe de la musique séculière ou profane.
Voilà pour la théorie.
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Une fois exposé tout cela, la guide nous a expliqué que la musique est l’un des grands personnage de la société médiévale. Au Moyen âge, on entend par exemple les cloches toute la journée : pour marquer le temps liturgique (les heures des prières), pour appeler à la messe, pour annoncer les naissances, les mariages et les décès, pour alerter sur un incendie ou sur l’irruption soudaine d’une armée ennemie, ou bien encore pour éloigner les tempêtes, les épidémies ou les démons… Les cloches étaient si importantes que lorsqu’une armée s’emparait d’une ville et la saccageait, elle dérobait très souvent les cloches de ses églises, ce qui était considéré comme une catastrophe par ses habitants, car alors la ville se trouvait démunie, privée d’un outil de communication fondamental, mais aussi de la protection divine que les cloches étaient censées lui garantir.
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Enfin nous avons suivi pas à pas la tapisserie de l’Apocalypse et les épisodes qu’elle relate (pas tous, car cela aurait pris trop de temps !), au prisme de la façon dont la musique y apparaît et du rôle qu’elle y joue.
Comme l’indique le site Internet officiel du château d’Angers, la tapisserie de l’Apocalypse est à l’origine « comme une BD sans les bulles » . Chacune des grandes pièces se « lit » de gauche à droite et de haut en bas, avec des textes sous chaque scène. Ceux-ci ayant entièrement disparu, il faut aujourd’hui décrypter les images, exactement comme les populations analphabètes à l’intention desquelles on créait des vitraux pour les édifier sur les épisodes essentiels de la Bible…
« L’histoire racontée est connue. C’est celle, éternelle, de la lutte entre le Bien et le Mal. Du grec “apokalypsis” qui signifie “lever le voile” ou « révélation », ce récit écrit au Ier siècle de notre ère par Jean de Patmos constitue le dernier Livre de la Bible. »
« Mais la tapisserie de Louis Ier va bien au-delà du texte biblique : à travers un récit ancien connu de tous, Louis veut parler du présent pour adresser à ses contemporains un message politique en pleine guerre de Cent Ans. Aux dragons et autres bêtes mythologiques se mêlent alors des chevaliers, des moines et toute une troupe de plus de 400 personnages qui n’ont quant à eux rien de légendaire… » D’ailleurs « les scènes fourmillent de détails qui font de la tapisserie de Louis Ier un vrai livre d’histoire ! On peut même y reconnaître des personnages ayant réellement existé, comme le Prince Noir, ennemi personnel de Louis Ier d’Anjou, ou son père, le roi d’Angleterre Édouard III. »
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Et la musique dans tout à ça ? Elle est omniprésente dans la tapisserie de l’Apocalypse, à la fois dans les différents tableaux et dans la fresque qui la coiffe.
Dans la première partie, la tapisserie met en scène un véritable chaos sonore (des cris, des pleurs, des trompettes, des cloches, le fracas des villes en destruction…). Ce qui s’écroule, ce qui s’effondre même, ce n’est pas seulement des bâtiments, c’est tout un ordre social, et c’est aussi le lien entre les humains et Dieu, qui semble subitement absent, en tous cas débordé par la puissance du Malin.



Dans cette première phase de l’Apocalypse, la tapisserie met en scène des chevaliers grimaçants et agressifs, des bêtes féroces et maléfiques, des dragons, des hydres, etc., ainsi que des humains terrorisés qui chutent, qui se traînent, qui implorent ou qui se tordent de douleur. Le malheur et la violence semblent l’emporter inexorablement… un peu comme ces dernières années l’effondrement écologique, social, politique et culturel semble se déployer de façon invincible – en tous cas c’est comme cela que je le conçois.
La musique accompagne ce désastre : on voit plusieurs anges souffler dans des trompettes, chacune d’entre elles symbolisant l’un des fléaux de la Bible. Chaque fléau est à la fois annoncé et provoqué par les trompettes, qui plongent le monde dans le vacarme et dans un chaos indescriptible, lequel engloutira la plupart des hommes, mais dont d’autres hommes, peut-être, sortiront vivant et élus par Dieu. D’autres instruments plus ou moins stridents, voire déplaisants lorsqu’ils sont joués seuls et à toute force, figurent le chaos : des tambours, une cornemuse, un triangle, une viole…
[Aujourd’hui on pourrait imaginer une tapisserie de l’Apocalypse avec, pour chacun de ces instruments de musiques tonitruants, une référence au chaos climatique, à l’effondrement de la biodiversité, à l’abrutissement généralisé causé par les écrans, les réseaux sociaux et l’IA, à l’attaque contre la démocratie que l’on constate un peu partout dans le monde. On y verrait par exemple des hydres à têtes multiples à l’effigie de Musk, de Trump, de Bezos ou de tel ou tel dirigeant de l’industrie du pétrole ou du numérique, et ces bestioles répugnantes porteraient des étendards sur lesquels seraient écrits « Stop wokism » ou « Les écolos nous devons leur faire la peau » – Bertrand Venteau je ne te salue pas…]









Mais petit à petit, la tapisserie de l’Apocalypse s’ouvre à des représentations plus positives, plus lumineuses même. Plus on avance, plus les instruments de musique figurent dans les panneaux au lieu d’être simplement figurés dans la frise supérieure : on commence à voir apparaître la musique qui se joue sur terre, par des humains, dans les cours des princes. Parfois même, comme dans le tableau que je reproduis ci-dessous, la musique est un spectacle, donné pour une assistance qui s’assied pour écouter un artiste jouer de son instrument.
Plus on avance, plus on remarque aussi que sont mis en scène des instruments dont le son est doux et harmonieux, et qui plus est ces instruments sont tenus et joués par des anges dont les corps et les visages semblent apaisés.
Dans le tableau que je reproduis ci-dessous, on voit ainsi apparaître une troupe d’anges qui portent chacun une petite harpe (ou une lyre ?), posée contre leur cœur comme pour exprimer ce qu’il contient. Selon la guide, la harpe pourrait ici être une métaphore du Christ, et plus largement de ceux qui ont vaincu la mort, ou bien c’est une symbolisation de l’amour de Dieu. Sans doute.
Peut-être aussi est-ce une référence à l’amour courtois : peu de temps avant la fabrication de la tapisserie, Guillaume de Machault avait écrit un poème intitulé « Le dit de la harpe », dans lequel il comparait une dame aux 25 cordes d’une harpe, chacune des cordes représentant une vertu. Ce poème contient 353 vers octosyllabiques, dont voici l’incipit et l’explicit, tous deux écrits dans un ancien français délicieusement suranné :
« Je puis trop bien ma dame comparer
a la harpë, et son gent corps parer
de XXV cordes que la harpe a,
dont roys Dauid par maintes fois harpa…
(…)
Le mien aussi ; et verrez sans demour
qu’esperance m’a fait riche d’amour :
dame d’atour humble, clere de vis,sage d’un fol faire; einsi les deuis. »
Quoi qu’il en soit, dans ce tableau on est sorti du chaos et du fracas. La composition de l’image, avec une ligne horizontale et une verticale, ainsi que la posture et le visage apaisé des anges, la façon dont ils jouent ensemble, la délicatesse avec laquelle leurs doigts sont figurés, le mouvement circulaire qu’ils semblent suivre les uns à la suite des autres, tout cela figure clairement une forme d’harmonie et de concorde.
Lorsqu’elle nous a commenté ce tableau de la tapisserie, la guide a évoqué le fait que le mot chorégraphie découle étymologiquement du mot grec ancien χορεία (chorea). Dans la Grèce antique, la choreia (ou khoreia) était une « ronde », une danse en cercle, qui était accompagnée par des chanteurs ou par un chœur (khoros). Au Moyen Âge, la choréa désigne toute forme de danse, et ce que l’on voit sur ce tableau, c’est donc probablement une danse mystique, de celle que certains moines de l’époque avaient pris l’habitude de danser en faisant glisser lentement leurs pieds au sol, tous ensemble, au son du chant ou de la musique.
Mais ce que la danse révèle et exprime ici, encore et toujours, c’est l’idée que la danse exprime la cohésion, l’harmonie, l’ajustement des corps, des âmes et des cœurs. À travers la danse, les hommes rendent hommage et expriment leur amour pour Dieu qui est le grand ordonnateur du monde. Ici les anges le font avec douceur, dans une scène qui préfigure le paradis : les temps sont murs pour l’apocalypse (encore une fois, l’apocalypse signifie littéralement la révélation, ce n’est donc pas seulement une destruction mais une re-création, ou un avènement).
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Voilà ce que j’ai retenu, et ce que je suis allé chercher sur Internet pour compléter mes impressions et mes notes, à propos de la tapisserie de l’Apocalypse.
Un jour cette merveille aura disparu, comme les autres, parce que trop de temps aura passé, parce que les humains n’auront plus les moyens de lutter contre l’usure qu’il provoque, ou parce que certains d’entre eux seront assez fous pour la détruire sciemment et aveuglément. Un jour viendra où il n’y aura même plus personne pour se souvenir qu’elle a existé, où elle aura disparu des livres et des récits du passé. Je dois dire que cette pensée provoque toujours chez moi une sorte de vertige existentiel.
En attendant, si vous avez l’occasion d’aller à Angers (en train!), ne manquez surtout pas l’occasion de visiter le château et de vous attarder devant la tapisserie de l’Apocalypse. Si vous aimez la culture, la musique et l’histoire, vous pourrez y passer des heures, et vous en ressortirez le cœur tout ébloui.







