Formé en 1982 par le guitariste, auteur et chanteur Jipé Nataf, le groupe parisien Les Innocents a connu un joli succès dans les années 1990 avec ce que JP a lui-même appelé dans une interview « une pop bien léchée, anglo-saxonne chantée en français avec une exigence de sonorité. » Le groupe a notamment été récompensé par trois Victoires de la musique dans la catégorie Groupe de l’année.
Honnêtement, je ne suis pas très emballé par les tubes issus de leurs premiers albums. En rédigeant cette chronique, j’ai réécouté « Jodie », « Fous à lier », « Un autre Finistère » ou « Un homme extraordinaire », et je dois dire qu’à nouveau j’ai trouvé ça plutôt oubliable…
En revanche il y a sur « Post partum », le troisième album des Innocents (1995), deux chansons qui me touchent profondément et que je considère comme de véritables merveilles. La première, ma préférée, est « Dentelle » , une pépite délicate qui exprime un désir de rester tendre, candide et humain en dépit du fait que « dehors explose / le genre humain » . Dans les temps menaçants qui s’annoncent avec fracas, nous aurons bien besoin de cela pour ne pas nous déchirer…
« Colore » est une chanson très différente mais qui m’est tout aussi chère, pour une raison tout aussi différente.
Il y a d’innombrables chansons qui décrivent les affres, le désarroi, l’angoisse ou le désespoir, et celles et ceux qui suivent avec un peu d’attention mes chroniques musicales savent que ce sont souvent ces morceaux-là qui me touchent le plus (ce n’est pas pour rien que j’aime si fort la trilogie cold-wave de The Cure, par exemple). Bien malgré moi, je ne suis pas très feel good songs…
Quant aux chansons qui décrivent l’allégresse que l’on peut ressentir quand on est en amour, elles sont déjà un peu moins nombreuses, et je les trouve souvent assez faiblardes, mis à part certains joyaux tels que « I feel pretty » ou « Singin’ in the rain« .
Mais à mon avis il y a très peu, vraiment très peu de chansons qui parviennent à capter et à rendre le simple plaisir de vivre, la pure joie d’être au monde – ce que le philosophe Clément Rosset a appelé « la force majeure » , à savoir la joie qui n’a besoin de rien de spécial pour exister, « La joie générale qui consiste à vivre, à s’aviser que le monde existe et qu’on en fait part » . Très honnêtement, je ressens une pointe de jalousie à l’égard des bienheureux et des bienheureuses qui vivent leur existence sur ce registre, dont le visage doux et malicieux témoigne de leur excitation et de la gourmandise avec lesquelles ils ou elles vont au devant des expériences. Pour moi il est souvent difficile d’être apaisé, confiant et positif : disons que contrairement à Jean d’Ormesson, je n’ai pas le bonheur facile, à moi ça demande un effort.
Dans la chanson française, certains standards de Charles Trénet illustrent assez bien cette « force majeure » dont parle Clément Rosset, en particulier « Y’a d’la joie ». Mais les paroles de cette chanson me semblent forcées, et puis musicalement je trouve ça vraiment très daté…
Par je ne sais quel miracle, ou je ne sais quelle grâce, « Colore » m’emporte absolument, sans la moindre réserve, sur son chemin enchanté et irisé. Le texte décrit un homme si plein de joie que ça déborde (« Chaque jour sort de mes veines » ), si amoureux de la vie que la moindre de ses occurrences lui file la chair de poule, si désireux de l’accueillir telle qu’elle est que tout lui paraît vif et contrasté et que tout lui fait envie, si confiant que le temps qui passe ne le rend pas chagrin et mélancolique mais lui offre à chaque instant une nouvelle occasion de s’enivrer. Côté musique c’est tout aussi enthousiasmant : la mélodie est imparable, l’orchestration est foisonnante et virevoltante…
Il n’y a qu’une seule chose qui me surprend un peu dans cette chanson, et que j’aurais voulu changer : c’est son emplacement dans le disque. Elle sonne tellement comme le bouquet final d’un feu d’artifice que je l’aurais bien vue tout à la fin, histoire de nous laisser revenir à notre propre vie avec un petit sourire béat.
« Il colore mon pays »

