Beaucoup des fans de PJ Harvey affirment qu’elle n’a jamais fait mieux que son premier album, « Dry », un brûlot météorique sorti en 1992, à la période où je commençais à m’intéresser au rock indé, dont beaucoup la décrivent comme « la patronne », sans doute en référence au surnom de Bruce Springsteen.
Personnellement j’aime énormément ce premier opus, mais je préfère encore « White chalk », un chef d’oeuvre très court (une demi-heure à peine), dont les onze chansons sont toutes des diamants tranchants et splendides. Avec ce disque magnifique, c’est un peu comme si PJ s’était refait une virginité : loin de l’énergie brutale et sauvage de son aîné, « White chalk » se déploie tout entier sur un registre intime, dépouillé et introspectif (ma chanson préférée s’intitule « Silence »).
On doit cette impression aux textes pleins de mystère, mais aussi aux compositions lentes et aériennes, avec une présence centrale d’instruments classiques amplifiés, en particulier d’un piano qui semble à peine accordé. Quant à la voix de PJ, elle est le plus souvent fragile et évanescente, mais parfois elle se fait aiguë, pour mieux souligner l’angoisse et l’urgence qui la saisissent soudain.

« White chalk » est aussi un album dont la tonalité générale flirte avec le surnaturel, comme l’indiquent les titres de plusieurs chansons (« The Devil », « Dear Darkness ») : Polly Jean nous invite du côté des forêts hantées, des rites ésotériques, des landes battues par le vent, des sorcières… La même impression inquiétante se dégage de la pochette de l’album, où on la voit en vieille fille blafarde et fantomatique, vêtue d’une robe blanche surannée, assise les mains jointes posées sur ses cuisses, posant sur un fond sombre et inquiétant. Tout ceci évoque davantage les Hauts de Hurlevent, les habits du dimanche d’une fermière du mid-west au XIXème siècle, voire une tueuse diabolique dans un roman à huis-clos d’Agatha Christie, qu’une prestation scénique de la patronne du rock indé…
« The mountain » est une chanson surprenante et obscure, qui fait référence à une trahison douloureuse (« Since you betrayed me so » ), sans ajouter le moindre détail (mais de toutes façons, qu’y a-t-il à dire lorsque l’on se sent trahi ?). Les trois vers qui précèdent cette accusation évoquent trois arbres désertés par la vie (« The first tree will not blossom / The second will not grow / The third is almost fallen » ). Pourquoi des arbres, et pourquoi y en a-t-il trois ? Pourquoi PJ a-t-elle, un peu avant, fait référence à un aigle qui plane et invoque par ses cris on ne sait quelle puissance, puis à un soldat qui faiblit et vacille ? Au-delà de la trahison, est-ce une évocation de la mort, de la tentation du suicide ? Mystère.
Musicalement, le morceau est d’une intensité émotionnelle poignante, et carrément stupéfiante dans son final. Il se déploie avec force et bouscule par le rythme martelé par le piano et le banjo, et surtout par la voix de Polly Jean qui part en vocalises troublantes, pleines de douleur et de vulnérabilité.
L’album culmine et se clôt sur un hurlement déchirant, comme si après nous avoir emmené sur des cimes vertigineuses, PJ se jetait dans le précipice. La chanteuse de ce disque essentiel était donc bien un spectre blanc, qui est venue nous donner quelques nouvelles avant de disparaître à nouveau, nous laissant d’autant plus désemparés que cette chanson est la dernière de l’album : après le passage de la comète, un âpre et angoissant silence s’installe.
« By the mountain,
I feel nothing
for in my own heart
every tree is broken »
