Ce week-end je suis chez mon ami Xavier, un grand fan de U2 et de cette chanson tout particulièrement – nous l’avons chantonnée ensemble hier soir en nous brossant les dents 😁 C’est donc l’occasion d’en publier la chronique, qui était prête depuis quelques temps.
Cinquième album de U2, « The Joshua tree », sorti en 1987, est souvent décrit comme « l’album américain » du groupe irlandais – d’ailleurs initialement il devait s’appeler « The desert songs : the two americas ». La pochette nous situe d’emblée dans ce continent de pionniers, puisqu’on y voit une photo en noir et blanc des quatre membres du groupe devant le Joshua Tree Park, un parc national du sud de la Californie (c’était avant que cet arbre soit décapité à la tronçonneuse par un sombre connard, et quelque chose me dit qu’ici je n’ai pas besoin d’utiliser l’écriture inclusive au cas où). Quelques années après s’être aventuré sur les terres ambient avec « The Unforgettable Fire », U2 explore ici les racines musicales de l’Amérique (le gospel, le blues, le folk, le rock – bref, un retour aux sources…), sous la houlette du producteur québécois Daniel Lanois.
Quant aux textes, ils parlent abondamment de ce continent, et plus précisément des États-Unis, ce pays aussi fascinant qu’il est choquant à bien des égards. La fascination de Bono et les siens se dirige d’abord vers les grands espaces et la musique. On a pu dire de « The Joshua tree » que c’est un disque « panoramique » ou « cinématographique », au sens où les ambiances musicales évoquent des lieux et des paysages qui défilent et qui s’imposent, certains pour leur caractère grandiose, d’autres pour leur banalité à perte de vue. C’est un disque de voyage et de méditation, de pèlerinage peut-être, qui semble avoir été composé et enregistré à l’occasion d’une longue errance dans le sud-ouest américain, notamment dans le désert. Mais U2 a aussi essayé de se plonger dans l’histoire et la sociologie de cette Amérique parfois honteuse et même abjecte, celle des inégalités sociales et raciales, de la rust belt en ruines, de la religiosité la plus clinquante, des highways à perte de vue, de la consommation à outrance, bref de l’american way of life dans toute sa démesure – pour ne rien dire du fameux « impérialisme américain »… Et pour aborder ces sujets de façon solide et convaincante, les membres du groupe ont fait les choses avec sérieux : comme le raconte Michka Assayas, « Ils sont allés à Memphis, visiter les studios Sun, rencontrer Johnny Cash, étudier le blues, la country. Ils sont retournés sur les bancs de l’école » .
« The Joshua tree » a été pour U2 l’album de la consécration internationale. Accueilli très favorablement par la critique dès sa sortie, il a aussi été un succès commercial impressionnant : il s’est s’est classé n°1 des ventes dans 23 pays au monde (!), il a valu au groupe les deux premiers Grammy Awards de sa carrière (dont celui de l’album de l’année), ainsi que l’honneur de faire la couverture de Time Magazine. Depuis sa sortie il s’est vendu à près de 28 millions de copies à travers le monde. Dans une interview parue en 2005, le batteur de U2 a résumé tout cela par une formule pleine de fierté : « On était ce que beaucoup de groupes rêvaient de devenir : LE groupe. »
Pour ma part, je dois dire que je suis passé un peu à côté de ce phénomène. D’abord parce qu’à l’époque j’écoutais d’autres groupes et artistes très différents (notamment The Cure), mais aussi parce que si j’avais beaucoup aimé « The Unforgettable Fire », « The Joshua tree » a suscité en moi une certaine réserve : hormis deux ou trois chansons, je n’ai jamais vraiment été happé dans cet univers musical. Même le tube incontesté de ce disque, « With or without you », ne m’a jamais trop emballé, je le trouve longuet et mou du genou. Comme très souvent, le fait de rédiger une chronique m’a donné envie d’écouter les 11 chansons de ce disque (pour l’occasion j’ai même acheté le CD) : il est possible que je me dise bientôt que j’ai eu tort de faire mon dédaigneux.
En attendant, je trouve d’ores et déjà que cet album contient deux joyaux : d’abord « I still haven’t found what I’m looking for » , une merveilleuse quête d’identité et d’amour que j’ai chroniquée dans ma première année en musique, et « One tree hill », que je partage ce soir. Cette chanson tire son nom d’un volcan néo-zélandais, et elle a été écrite en hommage à Greg Carroll, un jeune maori qui était l’un des roadies de Bono et qui était mort quelques années plus tôt dans un accident de moto à Dublin. Elle est aussi dédiée à Victor Jara, un chanteur et écrivain chilien qui avait été torturé puis tué par le régime de Pinochet.
Avant d’écrire cette chronique, je n’étais absolument pas au courant de la signification que cette chanson avait, mais je l’ai toujours beaucoup aimée pour l’harmonie et la force tranquille qui s’en dégage, pour son mélange de passion et de sérénité, pour le côté aérien et mélancolique des petits riffs de guitare qui l’ouvrent et qui la scandent jusqu’au bout, pour les nappes cotonneuses de cordes qui prennent petit à petit de l’ampleur et qui enflent en même temps que le chant de Bono se fait plus de plus en plus habité, ainsi que pour l’élégance et la grâce de la prière lumineuse lancée vers le ciel durant les trente dernières secondes… Comme l’a très joliment écrit un chroniqueur sur le site Albumrock.net, « Le fruit mûrit, gonfle et se dore au fil des couplets, avant que Bono et The Edge ne viennent le cueillir. » Maintenant que je sais ce dont il est question, je comprends mieux ce que U2 a voulu mettre dans « One tree hill » : l’expression d’un chagrin immense (« And when it’s raining / raining hard, / that’s when the rain will / break my heart » ), une manifestation d’empathie à l’égard de celles et ceux qui y sont plongés, mais aussi une déclaration d’amour et de gratitude pour les êtres que l’on a perdus, une affirmation que leur esprit continue à vivre (« I’ll see you again / when the stars / fall from the sky » ), et au final une célébration de la vie.
Si j’ai toujours adoré cette chanson, c’est aussi pour ce vers qui revient plusieurs fois, un tout petit peu retouché : « We run / It runs / We run like a river to the sea » . Je viens d’apprendre que cela fait référence à deux choses : une magnifique chanson des Waterboys, « This is the sea » (que j’ai chroniquée aussi, peut-être que je tourne en rond ?), dans laquelle le leader de cet autre groupe irlandais, Mike Scott, comparait l’existence à une rivière qui emmène vers l’océan, autrement dit vers la liberté et l’aventure ; et la mythologie maori, à laquelle adhérait Greg Caroll, et qui appréhende la rivière comme le lieu de la vie éternelle, le lieu dans lequel les défunts séjournent. [je profite de l’occasion pour signaler ici une de mes chroniques consacrée à une merveilleuse chanson d’un artiste maori, Marlon Williams, « Kahore He Manu E » , et dans laquelle j’ai un peu parlé de cette culture maori que je trouve assez fascinante]
Si je résume, j’ai envie de dire que « One tree hill » évoque ainsi autant et aussi bien la vie que la mort. Mais dans le magnifique final chanté presque a capella par Bono, dans ce qu’on imagine être une cathédrale naturelle, c’est la vie qui gagne…
« Oh, great ocean
Oh, great sea »



Hey encore un morceau incroyable,.qui donne la chair de poule et la patate..