Ces temps-ci il est difficile de suivre l’actualité sans avoir envie de hurler, ou de vomir, ou de chialer, ou de se cacher dans un bunker, ça dépend.
Dernier exemple en date ce matin, cet article sur le programme de l’AfD (le parti d’extrême-droite allemand dirigé par Alice Weidel) en vue des élections régionales pour le Land de Saxe-Anhalt, qui auront lieu le 6 septembre.
La Saxe-Anhalt fait partie des cinq régions issues de l’ex-Allemagne de l’Est (RDA), et actuellement elle est dirigée par une très large coalition comprenant les conservateurs, les sociaux-démocrates et les libéraux. Mais si l’AfD l’emporte, ça va méchamment tanguer sur ce territoire, car ce projet (qui doit encore être validé) est beaucoup plus radical que ce que le parti défend au niveau fédéral : tout au long des 150 pages, il attaque tous azimuts contre les immigrés (c’est remigration à toute berzingue), les « déviances sexuelles » , les « études postcoloniales » , les politiques climatiques, et tout ce qui ressemble de près ou de loin à la modernité. L’ensemble dessine un projet de société qui est profondément et violemment réactionnaire, et qui ne se gêne pas pour évoquer de façon plus qu’implicite l’imaginaire du IIIe Reich (jusque dans les détails que sont l’éloge du « romantisme » et de la « forêt »).
Parmi les éléments les plus significatifs de ce projet, il y a l’obsession du déclin démographique de l’Allemagne, qui de fait est particulièrement marqué à l’Est depuis la réunification, et l’angoisse de « l’extinction du peuple allemand » . « Le parti entend ainsi promouvoir la natalité et la famille « traditionnelle », « composée du père, de la mère et du plus grand nombre possible d’enfants », et restreindre tout ce qui peut l’entraver – le manque de places en crèche, mais aussi l’avortement ou les « déviations sexuelles et les modes de vie non reproductifs ». » [soit dit en passant, on se demande bien ce que les auteur.es du projet pensent de la vie privée d’Alice Weidel, la cheffe de l’AfD : est lesbienne et elle vit en couple avec une suissesse d’origine sri-lankaise…)
Plus généralement, le projet de l’AfD en Saxe-Anhalt aborde de façon compulsive la question de l’identité nationale. Faisant le diagnostic d’un « trouble identitaire » et d’un « masochisme national » , il promeut « un vaste programme de réhabilitation du passé de l’Allemagne » , « une nouvelle politique culturelle patriotique » , avec « des références aux aspects positifs de l’histoire allemande » , pour « forger une identité nationale stable » et pour encourager une identité « détendue et sereine » . Présenté ainsi, ça paraît presque sympa… mais dans le même ordre d’idées, ce projet dénonce la « perpétuation d’une névrose » autour du nazisme (qui comme on sait était particulièrement « détendu et serein »). C’est un tantinet moins « respectabilisé ».
Pour atteindre ces objectifs culturels, le texte demande de « réviser » les programmes scolaires et de replacer au centre l’histoire du XIXe siècle, qui est la « période la plus importante pour la création de la nation allemande » . Il prévoit aussi de hisser chaque jour le drapeau dans les écoles pendant que les petites têtes blondes chantent l’hymne national.
Je parle de petites têtes blondes, parce qu’évidemment, l’un des objectifs principaux de l’AfD de Saxe-Anhalt est de « renvoyer dans leur pays » (comme on ose à nouveau le dire) une grande partie des immigrés. Le texte propose de « supprimer le droit fondamental à l’asile » , et même de poursuivre les Églises locales qui accueillent les réfugiés lorsque ceux-ci sont « tenus de quitter le territoire » . Le lien avec l’angoisse démographique est fait, mais de façon totalement fantasmée : pour compenser l’expulsion des immigré.es, on propose de miser sur le « renouveau démographique » (qui ne pourrait pourtant produire des effets que dans 20 ans au moins – à supposer que les jeunes Allemand.es aient encore envie de faire des enfants…), et en attendant de favoriser le retour des Allemands expatriés (comme si ça pouvait suffire).
Last but not least, le projet promet de créer des milices de sécurité « citoyennes » (y compris dans les écoles, mais WTF), et de faciliter le port d’armes. Les Alex Pretti de l’ex RDA n’ont qu’à bien se tenir.
Pour finir on peut signaler que le programme de l’AfD en Saxe-Anhalt est ouvertement pro-russe. Il propose de réintroduire des cours de russe dans les écoles (si possible « avec des locuteurs natifs » ), d’encourager les échanges avec la Russie, et de de lutter contre l’actuelle « propagande haineuse » contre ce pays (qui est comme chacun.e sait un modèle de démocratie, un havre de paix pour les droits de l’homme, et ne mène pas du tout une politique de déstabilisation des pays de l’Union Européenne).
Ah j’oubliais : dans les derniers sondages, l’AfD de Saxe-Anhalt est créditée de 40% des intentions de vote, et si les Verts ou les libéraux passent sous les 5% (ce qui les empêcherait d’avoir des élus), le parti d’extrême-droite pourrait alors s’emparer de ce Land)…
Bref, aux États-Unis ça craint, et en Allemagne ça commence à méchamment puer.
Le lien vers l’article du Monde que je commente ici.

