Évidemment, j’ai déjà partagé dans cette playlist LE tube de R.E.M., à savoir « Losing my religion ».
Quand j’ai découvert ce single au moment de sa sortie, je n’avais jamais entendu parler de ce groupe formé en 1980 par quelques lycéens du sud des États-Unis (plus précisément de Athens, Géorgie). J’avais été littéralement scotché par la musicalité fantastique et le pouvoir de séduction proprement irrésistible de ce morceau au célèbre riff de mandoline, mais je n’étais pas allé creuser dans les albums précédents de R.E.M. – je n’avais même pas jeté sur sa discographie un « Rapid Eye Movement », un comble.
Ce n’est que plus tard que j’ai découvert qu’il s’agissait d’un des groupes phares du rock indépendant et underground des années 80, adulé par la plupart des animateurs des fameuses « college radios » (les radios universitaires américaines), et qui a profondément influencé des groupes comme Nirvana.
L’album sur lequel figure « Losing my religion », le septième de R.E.M., celui qui a fait de Micheal Stipe une star, s’intitule « Out of time ». De fait c’est un peu l’impression qu’on a en enfilant les morceaux, surtout quand comme moi on ne connaît pas grand-chose à la musique traditionnelle états-unienne. Les morceaux sont souvent enjoués (le groupe a clairement cédé aux sirènes de la pop, et même d’une pop carrément sautillante sur quelques titres), et certains semblent avoir été enregistrés dans un saloon et sous les vivats d’un public hilare et un peu éméché.
L’autre grand tube de cet album est « Shinny happy people », mais je ne partagerai pas cette chanson qui m’a toujours un peu agacé. Sans doute parce que je n’aime pas le prêchi-prêcha de la pensée positive qui prétend qu’il faut s’entourer de gens joyeux, légers et qui dégagent de « bonnes vibes ». Personnellement, je préfère passer du temps avec quelqu’un qui me plombe un peu, peut-être, mais auprès de qui j’ai l’impression d’être dans le vrai et dans le juste, et qui est capable d’accueillir ma peine quand j’en ai, plutôt qu’avec quelqu’un qui m’inonde d’une allégresse factice et/ou irresponsable.
Avec « Country feedback », c’est peu dire qu’on est aux antipodes de l’enthousiasme forcené. Il s’agit d’une chanson colossale, que tous les membres de R.E.M adorent, si bien que depuis sa sortie le groupe l’a jouée dans tous ses concerts (comme Bruce Springsteen pour « Hungry heart » ou The Cure pour « A forest »).
Si « Country feedback » est pour Michael Stipe et sa bande une chanson encore plus incontournable que « Losing my religion », c’est sans doute parce qu’elle les fait tous replonger dans leurs racines géorgiennes. Musicalement, elle mixe le country et le rock avec habileté : le rythme est typiquement country, lent et traînant, mais le côté rock est apporté par une guitare légèrement dissonante, dont la sonorité et volontairement salopée par un fond de larsen. Ce mélange est hypnotique : la musique exprime à merveille l’hébétude et le mal-être dans lesquels on est plongé quand l’odeur de la défaite nous rattrape.
Car si « Country feedback » a un pouvoir d’attraction fatal, cela tient aussi à son texte déstructuré, qui contemple de façon désolée à la fois le malaise adolescent (« Self help, self pain, / EST, psychics, fuck all » ), les espoirs déçus, le traumatisme que représente l’agonie ou la disparition d’une relation amoureuse… Le fil rouge de ce chaos émotionnel, c’est le sentiment de perte (« This flower is scorched » ), la frustration, le regret ou même le remords (« I’m to blame » ), exprimé par un homme qui se reproche, en tous cas qui ne se console pas d’avoir raté ou gâché quelque chose qui aurait pu être merveilleux (« It’s crazy what you could’ve had » ), en grande partie à cause d’un désir de perfection, parce que lui (ou l’autre, ce n’est pas très clair), a eu peur de lâcher prise et de perdre le contrôle. Quoi qu’il en soit, le résultat de tout cela est une solitude auto-infligée, figurée de façon douloureuse par les dernières images du clip, qui montrent un train défiler à côté de Michael Stipe, lequel se retourne pour l’accompagner du regard et reste seul dans la nuit une fois qu’il a disparu. Tout cela me touche beaucoup car je suis comme tout le monde, enfin comme toutes les personnes normalement constituées : je suis vulnérable et j’ai besoin de relations, alors entendre la confession d’un homme qui s’en veut d’avoir d’avoir tout foiré (ou qui s’afflige que l’autre ait tout foiré, là non plus ce n’est pas transparent), cela me renvoie évidemment à ma propre fragilité et à mes proches échecs.
Dans cette chanson décharnée surnage néanmoins, en tous cas j’ai envie d’y croire, l’espoir de rebondir et de (re)trouver le bonheur : « to duck out in a row », ou « to get ducking in a row », c’est une expression idiomatique anglo-américaine qui signifie s’organiser, régler ses affaires, se préparer pour pouvoir ensuite passer à une autre étape de sa vie. Si seulement ça pouvait être aussi simple qu’un claquement de doigts…
Pour de nombreuses raisons donc, « Country feedback » est une chanson existentielle, de celles auxquelles on revient encore et encore, qui jalonnent un chemin de vie, qui permettent d’évaluer si on est resté englué dans le marasme ou si on a réussi à (re)trouver de bonnes raisons de vivre et de désirer. Comme l’a très justement écrit un commentateur américain, « The imagery is both personal and universal, inviting listeners to project their own struggles onto the canvas of the song. » Cette plasticité, cette faculté d’être interprétée de façons fort diverses, de résonner de façon variable sur des claviers émotionnels toujours singuliers, c’est pour moi l’une des qualités qui font les chefs d’oeuvre.
Quant à la voix de Michael Stipe, reconnaissable entre toutes, mais ici encore plus intense et tremblante d’émotion que d’habitude, elle monte en puissance tout au long de la chanson, jusqu’à lâcher une flopée poignante d’appels de détresse qui suffiraient à eux seuls pour me faire adorer « Country feedback », notamment dans la troisième salve, saccadée, déchirée autant que déchirante, et qui me vrille presque à chaque fois que je l’entends :
« It’s crazy what you could’ve had
It’s crazy what you could’ve had
I need this
I, I need this »

