Julien Clerc fait partie de ces chanteurs français dont j’aime énormément certains succès, comme à peu près tout le monde, mais dont je n’ai jamais écouté un seul album en entier. « Ce n’est rien » , « Fais moi une place » , et plus encore « Ma préférence » , ce sont pour moi des chansons absolument merveilleuses, et par ailleurs j’apprécie plutôt la personnalité de Julien Clerc, joviale et malicieuse comme le sont ses yeux et son sourire. Mais je n’ai jamais eu envie d’écouter un de ses disques du début à la fin.
C’est sans doute à cause de son vibrato, qui est souvent très (trop) prononcé, et que je trouve souvent agaçant. D’ailleurs lorsque j’ai partagé deux de ses chansons, j’ai choisi pour « Ce n’est rien » une courte scène du film d’Alain Resnais « On connaît la chanson » dans laquelle elle apparaît, et pour « Ma préférence » une reprise très touchante de Benoît Poelvoorde, là aussi dans un film, « Podium ».
Si je n’ai jamais été tenté de me plonger dans la discographie de Julien Clerc, c’est peut-être aussi parce que j’ai le souvenir de l’avoir vu plusieurs fois sur des plateaux d’émissions de variétés comme « Champs Élysées », et d’avoir trouvé ce qu’il chantait alors un peu insipide : « Cœur de rocker », « La fille aux bas nylon » ou « Mélissa », c’est franchement très dispensable (à vrai dire comme une grande partie de la variété française des années 80). Même certaines de ses chansons les plus connues me pèsent un peu pour leur côté grandiloquent (c’est par exemple le cas de « Femmes je vous aime »). En fait ce que j’aime de Julien Clerc, ce sont ses chansons intimistes et délicates, et je ne connais à peu près rien de son œuvre en dehors des standards qui sont repris habituellement dans l’émission de Nagui « N’oubliez pas les paroles ». Que les fans me pardonnent, mais c’est même à des personnes comme lui à qui je pense quand je me dis parfois qu’il devrait être interdit à un artiste de continuer à sortir des disques lorsque l’inspiration s’est tarie – 28 albums studio, c’est trop.
Mais il y a quelques années, je discutais de musique avec mon ami Elric, comme très souvent, et je l’ai entendu dire que la chanson de Julien Clerc qu’il préfère est « Utile ». Le soir même j’ai pris un moment pour l’écouter attentivement, et immédiatement elle m’a beaucoup touché… comme quoi c’est toujours utile, justement, de sortir de ses habitudes et d’être à l’écoute de ce que d’autres nous proposent ou nous conseillent : c’est l’un des très bons moyens de découvrir ou de redécouvrir de nouvelles pépites.

« Utile » est sortie en 1992 sur l’album du même nom, le seizième, qui marque le retour de Julien Clerc à une écriture et des orchestrations moins légères, peut-être sous l’influence des retrouvailles avec Étienne Roda-Gil, qui fait ici un ultime tour de piste après dix ans de bouderie (d’ailleurs le livret du CD reproduit le carnet de notes du parolier, avec des dessins et des ratures).
De cet album, je n’ai écouté que la chanson-titre, mais à elle seule elle suffirait pour le sauver si le reste était médiocre. Le texte évoque la résistance des Chiliens sous le régime d’Augusto Pinochet (« À quoi sert une chanson si elle est désarmée / me disaient des Chiliens bras ouverts, poings serrés » ), et il manifeste une foi inébranlable dans le pouvoir des mots (« Comme une langue ancienne / qu’on voudrait massacrer » ) et dans la nécessité pour les artistes de s’engager partout, « Dans n’importe quel quartier d’une lune perdue » , même si pour l’instant personne ou presque ne les entend (« Même si les maîtres parlent et qu’on ne m’entend plus » ), parce que quoi qu’il arrive, leur voix finira par porter. Julien Clerc rend ici hommage à ces artistes qui chantent « À n’importe quel coin de rue » , au péril de leur vie lorsque le pouvoir est confisqué par des sociopathes et des sanguinaires (on n’est plus en 1992, mais ça paraît d’une actualité cruelle…)

Mais « Utile » enjambe la dimension politique pour déployer aussi une réflexion existentielle sur le sens de nos vies. À quoi servons-nous ? Sommes-nous utiles ? Quelles traces laisserons-nous de notre passage sur terre dans la mémoire et le cœur de celles et ceux qui nous survivront ? Plus les années passent, plus je me rapproche de la fin (eh oui, je suis bien plus près des chrysanthèmes que des dragées), et plus c’est le genre de questions auxquelles je pense souvent, et dont je me dis qu’elles devraient être la colonne vertébrale des choix de vie de tout humain qui se respecte. Je voudrais laisser le souvenir de quelqu’un qui a rendu le monde un tout petit peu meilleur, et en tous cas je ne voudrais pas qu’on se souvienne de moi comme quelqu’un qui a traversé sa vie comme un zombie, qui a vécu en vain, qui n’a servi à rien – ça c’est en train de devenir une sorte de hantise. Alors moi aussi, comme Julien Clerc, « Je veux être utile / à vivre et à rêver » , « à vivre et à chanter » . Que les personnes qui me sont chères, notamment mes enfants, se disent quand je serai parti que je leur ai apporté un peu de bon, c’est tout ce que je demande, et rien que pour ça je donnerais tout le reste.
C’est à ce genre de pensées que je m’abandonne à chaque fois que j’écoute « Utile », et à chaque fois je me sens emporté par les superbes envolées de « la, la, la la la laaa », d’abord douces puis d’un lyrisme ample et puissant, et portées par une orchestration qui se fait alors flamboyante. « Je veux être utile / à vivre et à rêver« , « à vivre et à chanter » : tout est dit, ou plutôt tout est chanté, magnifiquement, et cette mélodie simple et ascendante, ce chant aussi doux qu’inflexible, finissent toujours par me chavirer…
« Je veux être utile à ceux qui m’ont aimé,
à ceux qui m’aimeront,
et à ceux qui m’aimaient »
Coucou, beau pitch avec ses assertions personnelles que les hommes lâchent rarement. La qualité de notre amitié laisse une trace dans ce monde.
Merci Xavier 🥰 Je suis bien d’accord avec toi, les amitiés intimes font partie de ces choses importantes que nous créons, et quand on sait le bien que ça nous fait, c’est bien dommage pour beaucoup d’hommes avec un petit h qu’ils en soient si peu capables…