La pluie : depuis quelques semaines, dans une bonne partie de la France, notamment dans le sud-ouest, elle est l’invitée qui exaspère à force de taper l’incruste, de cogner sur les vitres et d’empêcher de sortir sans parapluie. Bien plus ennuyeux quand on vit à la campagne et quand on a un jardin à entretenir et des plantations à soigner, la pluie est aussi l’empêcheuse de tourner en rond qui permet aux maladies et aux limaces de prospérer, qui fait pourrir les jeunes plants, qui empêche les tomates de mûrir, qui asphyxie les racines des jeunes noyers…
La pluie, ce peut carrément être une calamité, comme dans les régions françaises qui ont subi le déluge de la dépression hivernale Nils, ce qui va compliquer et peut-être rendre impossible des récoltes ou des semis, et ce qui va entraîner des pertes de rendement parfois massives. Contre la sécheresse, on peut encore se prémunir si on a un bon système de gestion de l’eau, mais contre la pluie on est totalement démuni.
Je me souviens qu’entre l’été 2022 et la Toussaint 2023, je l’avais souvent espérée, cette pluie, parfois avec angoisse, mais ces jours-ci, alors que je suis de retour à la maison après une longue absence, je l’enverrais bien se faire voir ailleurs (il y a tant de régions sur cette Terre où on manque d’eau).
La pluie, ce peut être aussi un thème de méditation (comme quand Sénèque écrit que la vie consiste à « apprendre à danser sous la pluie » ), ou une source de joie (comme lorsque Gene Kelly est heureux de « chanter sous la pluie » , porté par l’amour qu’il sent exploser en son coeur).
Elle peut aussi être l’occasion d’une rêverie mélancolique, comme dans cette ballade à fendre le coeur de la chanteuse états-unienne Melody Gardot, issue d’un merveilleux disque truffé de diamants nocturnes (« My one and only thrill », 2009).
Cette chanson fait partie des bonus enregistrés en concert à l’Olympia. La voix de Melody Gardot, limpide, suave et vibrante, transperce l’âme. Le piano, dont elle joue elle-même, laisse résonner quelques notes plus ou moins isolées, et il est accompagné par des feulements de sax tenor, par de brefs froissements de cymbales… Melody Gardot et son orchestre installent une atmosphère sensuelle et mystérieuse, digne des films noirs – j’imagine tout à fait ce morceau illustrer les dernières scènes d’un film où l’on verrait Humphrey Bogart s’éloigner lentement sous une averse, protégé de son trench et de son feutre.
J’ai toujours adoré cette chanson pour sa musicalité étrange et envoûtante, mais je n’ai jamais prêté attention à ses paroles. Il a fallu que je choisisse d’écrire cette chronique, parce que cela fait un moment que je n’ai pas partagé de morceau de jazz et parce que la météo m’y invitait, pour découvrir que le thème de « The rain » n’est pas spécialement joyeux : cela parle d’un couple d’amants qui comprennent qu’ils sont étrangers l’un à l’autre, et qui tâtonnent pour trouver la bonne façon de se dire au revoir. La pluie d’automne est peut-être ici une métaphore des larmes qui coulent des yeux de ces amants, qui ont toujours été effrayés de se regarder l’un l’autre, et dont aujourd’hui les regards se perdent (« You and I stared out to the left and to the right » ).
Les mots ne suffisent pas : on ne se regarde jamais assez, on ne se touche jamais assez.
« Strangers weren’t we,
scared to look into each other’s eyes ? »