Avec le hard-rock, le metal, le disco ou la techno, le rap fait partie des genres musicaux nés en Occident que je connais et que j’écoute très peu (désolé Christophe…) J’aime beaucoup quelques tubes d’Eminem (notamment le monstrueux « Lose yourself » ), ainsi qu’un morceau génial de Gil Scott-Heron (« Me and the devil » ). Pour ce qui est des albums je n’en possède que quatre : un de RZA (l’excellente BO du film de Jim Jarmusch « Ghost dog : la voie du Samouraï »), un de DJ Shadow, et deux de IAM. Et ça s’arrête à peu près là…
Si on m’avait demandé de définir le rap il y a deux ou trois ans, j’aurais dit que c’est un genre de musique revendicative avec des textes engagés socialement et politiquement, un usage généralisé du parlé-chanté, une diction très scandée, un débit en général très rapide (le flow), un usage massif des machines électroniques, un fort héritage du hip-hop, beaucoup de samples de morceaux plus ou moins anciens…
Dès lors que je partageais cette définition, je pensais que Jul, par exemple, ou Booba, ou PNL, ou Diam’s, ou Soprano, ce n’est pas du rap mais de la variétoche de Guy Lux et des Carpentier revisitée à la mode des années 2000 : dans les deux cas, les paroles sont simplettes (pour être poli), et elles sont posées sur des mélodies et des orchestrations aussi commerciales qu’indigentes. Les chansons de ces « artistes » sont souvent diffusées sur les radios populaires parce qu’elles rentrent facilement dans la tête et parce qu’on peut les mémoriser et les chantonner sans risquer un claquage de neurones. A priori, l’une des rares nouveautés par rapport aux années 1970 est l’usage aujourd’hui omniprésent de l’abominable vocoder, que je trouve insupportable au sens presque physique de cet adjectif. Sur la base de cette définition, je pensais que le « vrai » rap français, c’était IAM (le seul groupe de ce genre musical que j’aie jamais écouté), ou bien NTM (dont j’ai vaguement entendu quelques tubes), ou à la rigueur à Orelsan, dont j’ai partagé ici une magnifique chanson (« Notes pour trop tard » ), mais dont je me disais qu’il produisait un rap bien policé, si je puis oser ce rapprochement un peu incongru. Il m’arrivait même d’affirmer que certains artistes estampillés comme « rappeurs » n’en étaient pas vraiment et appartenaient plutôt à la chanson française. Quand je proférais doctement ce genre de choses, je pensais notamment à Lomepal, que je suis allé voir en concert à Bercy avec Aurore et dont j’adorais alors une dizaine de titres (depuis qu’il a été accusé de violences sexuelles je n’arrive plus à l’écouter…), notamment les splendides « Oyasumi » (« On f’ra des meilleurs choix dans l’au-delà » ), « Le vrai moi » (« Tout est tellement joli près de toi, / pourvu que les grains du sablier se coincent. / J’ai enfin vu le vrai moi près de toi, / merci pour ça » ), « Dave Grohl » (« Un soir d’été je crois que j’ai vu la bonne, nos âmes communiquaient (…) On s’est reconnus dans l’océan, puis on est partis / s’embrasser loin des autres, juste elle et moi dans une barque, / sans heures sans réseau » ), et le merveilleux « Évidemment » , l’une des chansons dont le refrain me bouscule le plus (« J’ai passé ma vie invisible comme l’air » ).
À l’époque où je partageais ce genre d’idées, je ne savais pas à quel point je connaissais rien au rap (j’étais alors en plein sous l’emprise d’un biais cognitif très répandu, l’effet Dunning-Kruger, aussi appelé « effet de surconfiance », qui incite les individus à manifester d’autant plus d’assurance sur un sujet qu’ils en savent peu – j’étais au sommet de la « montagne de la stupidité » ). Mais il se trouve qu’il y a un an environ, j’ai eu une discussion passionnante avec un jeune docteur en science politique qui a fait sa thèse sur la façon dont la ville de Lille a mis en place un équipement dédié au hip-hop (« le Flow »), dans lequel elle développe une politique culturelle dédiée aux « jeunes des cités » amateurs de hip-hop ou de rap. Cette discussion m’a fait comprendre que comme à peu près toutes les personnes de mon âge et de mon milieu social (et comme les élu·es de Lille), je me faisais une foule de fausses idées sur le rap.
Ce que m’a appris ce jeune chercheur, qui aujourd’hui travaille dans ce milieu culturel en tant que responsable associatif, c’est qu’en réalité le rap d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec celui des origines, ou plus précisément que par rapport à ses origines le rap s’est énormément ramifié. Aujourd’hui, du fait de multiples hybridations et expérimentations musicales, du fait aussi du développement d’une filière commerciale très professionnalisée, il y a tout un tas de courants différents et hétéroclites au sein de ce qu’il est convenu d’appeler « le rap » : le gangsta rap, le trap, le rap conscient, le cloud rap, le rap egotrip, le rap celtique…
D’une certaine manière, tout cela valide un peu l’impression que j’en avais : le rap, c’est effectivement la nouvelle « variété », mais avec un s. Ce n’est plus UN genre musical, mais une espèce de nébuleuse qui a envahi la scène musicale française, et qui en tous cas la domine sur le plan des streams.
Par ailleurs le rap est devenu en France le genre musical qui génère le plus de discussions sociologiques et politiques passionnées : sur « la culture qui se perd », sur « le niveau qui baisse », sur « la France qui se métisse » (ou « qui meurt »), voire sur « le grand remplacement » et/ou ou le « grand ensauvagement » (on ne compte pas les polémiques sur tel ou tel morceau de rap dont le texte contient des appels au meurtre ou au viol). Je me rappelle d’ailleurs avoir moi-même contribué au débat dans une chronique sur « Ebony and ivory » de Paul McCartney et Stevie Wonder. Certain·es y voient une énième panique morale, mais à mon avis c’est un tort. À titre personnel, la propension à la violence et à la misogynie est l’un des facteurs qui font que je me suis fait du rap une idée très négative – l’autre étant la nullité abyssale de la plupart des paroles, très souvent même pas dignes d’un atelier d’écriture d’une classe de quatrième. Je me rends bien compte que mon appréciation de l’histoire récente de l’industrie musicale est très décliniste, et je l’assume sans aucune gêne (d’ailleurs je pense la même chose chose à propos de la « chanson française » ou des musiques de film).
Au final, cette discussion avec ce jeune collègue m’a appris des choses et elle m’a permis d’être un peu moins bête : le rap, ce n’est pas que de la musique revendicative et des textes engagés socialement et politiquement. Dont acte.
Il n’empêche : si le rap est aujourd’hui devenu « the new variety », s’il en existe de très nombreux courants, il est un de ces courants, le « rap conscient », qui semble être l’héritier des pionniers français qu’ont été NTM et IAM. Mon garçon Dorian m’en a parlé il y a quelques temps, en mentionnant Youssoupha et en me faisant écouter un morceau que j’ai trouvé intéressant, « Mon roi » – je l’ai d’ailleurs partagé pendant son passage à la maison il y a quelques semaines, et on l’a réécouté hier ensemble puisqu’il est retour 🥰. Je sais aujourd’hui qu’il y a DES raps, mais en tous cas celui-là est et reste le seul que j’apprécie.
Il y a une autre chose que cette discussion avec mon jeune collègue n’a pas changé : pour le très peu que j’en connais, IAM reste le groupe de rap français que je préfère, et de très loin : parce que c’est un groupe de ma génération, mais aussi et surtout parce que je considère toujours qu’il est d’un calibre très supérieur aux (très rares) autres groupes de rap français, aussi bien sur le plan musical que sur celui des textes. Le prochain morceau que je partagerai sera donc une chanson d’IAM, « L’enfer ».

