« Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution. »
Très souvent partagée sur les réseaux sociaux dans les cercles militants de gauche et écologistes, cette phrase a paraît-il été prononcée par la militante anarchiste et féministe russe et états-unienne Emma Goldman, qui a vécu entre les débuts de la révolution industrielle et la seconde guerre mondiale (1869-1940). Je dis « paraît-il », car il n’est pas du tout avéré qu’elle ait réellement prononcé ces paroles – mais ce n’est pas le plus important ici.
Il y a quelques temps, cette phrase a été commentée de façon très pertinente par Nicolas Casaux, un militant anarchiste et écologiste qui est très décrié par beaucoup des influenceurs et influenceuses écolos en vogue, à mon avis totalement à tort (on l’accuse notamment d’être un affreux éco-fasciste, ce qui est parfaitement grotesque, et en tous cas le signe que ces gens-là ne l’ont pas vraiment lu, et en tous cas pas du tout compris). Personnellement je suis ses publications avec attention, et il est rare que je ne les finisse sans me dire qu’encore une fois il met le doigt où ça fait mal, et qu’encore une fois il le fait avec raison.
Casaux remarque que cette phrase d’Emma Goldman est souvent invoquée « à l’encontre du « militantisme sacrificiel », à l’appui d’un militantisme festif, cool, etc. » (probablement histoire de ne pas décourager les bonnes volontés, ou comme on disait dans les années 1970, de « ne pas désespérer Billancourt »). Or, ajoute Casaux, « la vie entière de Goldman et toutes ses idées contredisent totalement l’idée selon laquelle il ne devrait y avoir de militantisme que cool, relax, joyeux et tranquille. » Emma Goldman a connu l’exil depuis sa Lituanie natale, elle a fait de la prison, elle a été expulsée des États-Unis en 1919, elle a vécu de façon très pauvre, et elle a même envisagé de se prostituer pour gagner de quoi financer sa cause ! On peut dire que la vie entière d’Emma Goldman est « l’exemple même d’une existence entièrement consacrée à un engagement politique total, viscéral, sacrificiel » . Dès lors, ne retenir d’elle que cette phrase (à supposer qu’elle l’ait réellement prononcée), ce n’est même pas seulement un contre-sens, c’est une contre-vérité, c’est même presque une trahison de son engagement déterminé et sans faille.
Partant de cette trajectoire individuelle, Nicolas Casaux poursuit sur ce qu’est devenu le mouvement écologiste mainstream : « Ce qui me semble assez clair, c’est qu’on n’a rien sans rien. Que les luttes contre les systèmes d’oppression, d’exploitation, ont toujours exigé des sacrifices. Que changer le cours (catastrophique) des choses, les dynamiques mortifères de l’industrialisation, de l’urbanisation, de la technologisation, du capitalisme, de la domination étatique, de la domination masculine, exige(rait) énormément. Et donc que les aspirations contemporaines à un militantisme cool, amusant et relaxant sont assez ineptes. (…) Vouloir la facilité dans le militantisme, c’est ce qui a permis et ce qui permet au capitalisme de le récupérer, par le biais, notamment, du secteur des ONG (…). Presque systématiquement, inévitablement, les objectifs des ONG ne consistent pas à renverser les dynamiques dominantes. Ils relèvent plutôt d’une forme de réformisme, de remèdes superficiels, voire de fausses solutions qui accompagnent le progrès du désastre. » Comme l’a écrit l’autrice indienne Arundhati Roy, « l’ONG-isation de la politique menace de transformer la résistance en un travail courtois, raisonnable, payé et en 35h. » Or, ajoute-t-elle de façon cinglante, « La vraie résistance a de vrais coûts. Et aucun salaire. » Prends ça dans les dents.
Nicolas Casaux précise que bien entendu il ne faut en aucun cas « encourager des burn-out militants, des sacrifices tous azimuts« . Ceci dit, la vérité est que « la résistance contre l’ordre établi, contre le capitalisme technologique, contre le patriarcat, contre l’État, manque cruellement de gens suffisamment déterminés, capables de sacrifices. De personnes qui ne trahissent pas les luttes, qui tiennent ensemble engagement militant et refus de parvenir » (on reconnaît ici la magnifique formule de Corinne Morel-Darleux).
Je dois dire que cette analyse de Nicolas Casaux est de celles qui me percutent et me rappellent que la façon dont je m’engage est finalement peu impactante, et en tous cas assez confortable, très peu risquée, et même plutôt gratifiante (mes ami·es me disent souvent qu’ils ou elles trouvent dans mon parcours une source d’inspiration, ou que je leur donne du courage, et je dois dire que c’est bien agréable à entendre et à lire). Mes posts sur les réseaux sociaux, mes enseignements sur l’écologie politique, mes livres la transition écologique, mon choix de vivre à la campagne et sans voiture, les efforts que je fais pour mettre en place un lieu plus résilient (des efforts certes réels, fatigants et à certains égards très douloureux, et je ne parle pas que des courbatures mais aussi de l’isolement et d’une certaine frustration à passer à côté de bien des plaisirs faciles), tout cela paraît peut-être assez radical aux yeux de certain·es. Mais il faut quand même être lucide : en fait ça reste assez gentillet, à mille lieues de la radicalité qui serait (qui EST) nécessaire, et même indispensable, pour non seulement sensibiliser (c’est répandu), mais aussi initier et faire vivre des alternatives (là il y a déjà moins de monde), et pour lutter contre la méga-machine afin de contribuer à la désarmer et à la mettre hors d’état de nuire (à ce niveau les vocations sont encore plus rares).
Comme le dit encore Nicolas Casaux dans ce post, la réalité, c’est « qu’on ne peut pas espérer mettre fin à des systèmes de domination millénaires en dansant » . Je dois dire que moi aussi, quand je vois des images des flash-mobs dans lesquels des militant·es bariolé·es dansent joyeusement dans la rue ou devant le siège d’une multinationale, je pense à chaque fois que les pontes de Wall Street ou de la City doivent se taper sur les cuisses de rire en les regardant du haut de leurs buildings. Les luttes autochtones contre les projets extractivistes, ou le sabotage de certaines installations industrielles comme à l’usine Lafarge de Bouc-Bel-Air, voilà un genre d’engagement qui inquiète davantage le capitalisme (voir à ce sujet le livre d’Andreas Malm Comment saboter un pipe-line, que je suis justement en train de lire)…
Mais qui est prêt à risquer de se faire éborgner, arrêter, emprisonner ? Qui est prêt non seulement à afficher sur ses réseaux sociaux un bandeau de soutien aux Soulèvements de la terre, mais à se soulever vraiment, quoi qu’il en coûte ? Pas grand monde. Et pas moi, je dois bien l’admettre.
//////
J’arrête là cette séance d’auto-flagellation, et je reviens à la phrase (supposément) d’Emma Goldman, et à la danse.
Pendant très longtemps, je n’aimais pas spécialement danser, pour diverses raisons, notamment parce que je craignais d’être ridicule avec mon corps dégingandé de grand échalas – comme je le dis souvent, je suis plus copain avec la danse qu’elle n’est copine avec moi.
Mais aujourd’hui j’aime de plus en plus danser, ou en tous cas dansouiller, et pas seulement dans les soirées (de toutes façons je n’en fréquente quasiment aucune) : ce que j’aime surtout, c’est me trémousser au son de la musique pendant que je passe d’une pièce à l’autre, ou que je range la vaisselle, ou que je cuisine… À chaque fois que je me surprends à bouger ainsi, à tourner sur moi-même ou à sourire à des ami·es imaginaires qui partagent la même piste de danse imaginaire, je sens que c’est le signe que je suis dans un moment, voire dans une période où je vais plutôt bien, où je me dis que la vie c’est quand même une chouette aventure, qu’avoir (encore) un corps en bonne santé c’est un privilège, que mon jardin est beau, que j’ai de la chance… Plus le temps passe et plus je sens que le fait d’avoir envie de danser est une sorte d’indicateur de ma bonne humeur.
Je remarque d’ailleurs que cette bonne humeur ne signifie pas que je me désengage de mon projet, que je renonce aux efforts qu’il implique et que j’ai envie de céder aux plaisirs faciles des voyages en avion, des courtes escapades au bord de la mer ou de la consommation compulsive : elle me donne plutôt envie de m’engager davantage encore dans ce projet auquel je crois, parce qu’il est écologiquement positif ET parce que je me sens quand même mieux là qu’en ville et coincé dans un emploi vide de sens – au moins ici je me dis que ce que je fais sert à quelque chose, au moins ici je me dis que grâce à moi il y a un petit bout de monde qui se porte un peu mieux.
Ce que je fais sur mon lieu, ce n’est pas la « révolution » dans laquelle Emma Goldman s’est jetée à corps perdu, très loin de là. Mais si j’y prends part, c’est aussi parce que je peux y danser (d’ailleurs celles et ceux qui la connaissent savent que ma terrasse est un sacré dance-floor).
Demain soir, je partagerai un morceau qui me donne envie de bouger – mais ce sera plutôt parce que j’aurais bien besoin de pouvoir m’étourdir…




Très intéressante réflexion et vraiment d’actualité…
J’ai moi même quitté deux associations dont je partageais le contenu idéologique à 100 %, mais que je trouvais » tristes et mortifères « ,de véritables » repoussoirs » .Quand j’ai tenté d’expliquer que si nous voulions grandir et accueillir du sang neuf, il fallait » détendre un peu la voilure » et s’adapter un peu à un public nouveau , prendre du temps pour écouter et progresser lentement, je me suis heurté à une sorte de dogmatisme…Dur dur…
Merci Michel pour ce témoignage! Effectivement c’est une posture d’équilibriste très difficile à trouver d’être à la fois vraiment lucide (et donc forcément pessimiste, en colère et déterminé), sans pour autant devenir insupportable, déprimant et même mortifère, comme tu dis (sachant que chacune et chacun a sa propre façon de placer le curseur entre les deux). C’est aussi pour ça que je tiens à écrire et publier mes chroniques, ou des recettes de cuisine, ou parfois des posts sur le sport : pour maintenir des sources d’insouciance, de plaisir, et même de joie.
Bonsoir Gregory, merci pour cette belle chronique. Je lis également Nicolas Casaux, et comme tu dis « il appuie là où ca fait mal » La mention d’Arundaty Roy, la première fois que j’en ai entendu (lu) parlé c’était de la part de notre chère Corinne Morel Darleux, dans un de ses essais. Et ses formules « dignité du présent » et « Refus de parvenir » sont tellement appropriées. Récemment jai lu sa dernière fiction « Tristes Tropiques » parue il y a quelques mois. Elle a pris en puissance : c’est encore mieux que « La Sauvagière » ou « Là où le feu et l’ours » elle y mêle des personnages réels et morts-vivants, mêlant différents lieux d’action, des fois on est dans la réalité, des fois non… Comme base d’inspiration, elle est partie de cette info dans les médias, il a plusieurs années d’un crash d’avion avec 4 enfants qui ont survécus 40 jours dans la forêt tropicale… je n’en dis pas plus. Je te l’apporterai au mois d’août quand j’en passerai. Magistral. Et oui, danser seule dans mon salon eqt aussi une pratique dont jai besoin, qui met tellement en joie ! A bientôt l’ami limousin qui se déhanche très bien sur le dance-floor de la terrasse 😅🙃
Merci Stéphanie! Voilà un joli teasing du dernier roman de Corinne Morel-Darleux 😉 A très bientôt, avec de la musique et de la danse sur la terrasse 😁 Bises