C’est un peu anecdotique, mais l’une des choses que j’aime dans le jazz, ce sont les titres des standards, qui très souvent contiennent à eux seuls un monde entier : « Everything happens to me » , « I fall in love too easily », « There’s danger in your eyes, cherie » , « I let a song go out of my heart », « I’m beginning to see the light »…
« Sometimes I feel like a motherless child » fait partie de cette catégorie de morceaux dont le titre, à lui seul, exerce sur moi un grand pouvoir de séduction. Parfois on l’appelle « Like a motherless child », ou même « Motherless child », mais à mes yeux il perd alors une grande partie de sa puissance d’évocation et de sa capacité à exprimer le désarroi et le sentiment d’abandon…
Avant de devenir un standard de jazz, « Sometimes I feel like a motherless child » était ce qu’on appelle un spiritual (on ne dit plus « negro spiritual »…). Comme beaucoup de ceux-ci, cette chanson a été composée on ne sait quand et par on ne sait qui – on sait seulement que c’était avant l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, donc avant 1863, et que son auteur (ou ses auteurs ?) est (sont ?) un (ou des ?) esclave(s). Dans les années 1870, un groupe vocal que je ne connais pas, Fisk Jubilee Singers, en a donné une interprétation qui est la première connue et répertoriée, mais il a fallu attendre les années 1930 pour que cette chanson soit enregistrée, puis reprise par quelques grands noms du jazz (notamment Louis Armstrong, ou la folksinger Odetta en 1963, dans une version frémissante et grave). Elle est néanmoins restée assez confidentielle jusqu’à ce qu’au festival de Woodstock, Richie Havens termine son show en improvisant et en répétant comme un mantra le mot « Freedom ». Depuis lors, pas mal de groupes et d’artistes l’ont reprise avec plus ou moins de bonheur : c’est excellent et troublant chez Tom Jones et Portishead (un fan a écrit que c’est la meilleure chanson de James Bond non diffusée dans un film de la série, et je trouve ça bien vu), angoissant et douloureusement mélancolique chez Martin Gore, ample, ouvragé et poignant chez Van Morrison, habité et fervent chez Prince (en concert à Madrid), ensoleillé et swiguant chez Avishai Cohen, typiquement Moby chez Moby… Il y a même une reprise de Boney M, que j’ai écoutée par curiosité : eh ben ça ne m’a pas réconcilié avec le disco 😬
Je mets plusieurs de ces versions sous cette chronique (ça m’intéresserait de savoir lesquelles sont les plus appréciées 😉), mais à mon avis aucune n’égale celle enregistrée en 1985 par le saxophoniste Archie Shepp pour le petit label SteepleChase. Simplement accompagné au piano par Horace Perlan, Shepp déploie un son d’une légèreté et d’une précision aussi merveilleuses que dans « Nobody knows the trouble I’ve seen« , un autre spiritual qui figure sur le même disque, et que j’ai déjà partagé dans ma première « année en musique » (j’avais décrit ce genre musical un peu plus en détail dans cette précédente chronique).
Comme toujours avec les spirituals, « Sometimes I feel like a motherless child » est une chanson qui était chantée par les esclaves dans les plantations, et qui leur permettait d’exprimer à la fois une intense détresse et un espoir fervent d’être un jour sauvé de leur condition misérable, par la grâce de Dieu et de la solidarité qui leur permettait de tenir. On y trouve donc une expression de la peine et du désespoir, que le texte compare aux émotions déchirantes éprouvées par un petit enfant lorsqu’il est séparé de sa maman, et qui est si douloureux, si dur à supporter, qu’alors on a chevillée au corps l’impression d’être une sorte de mort-vivant : on se dit qu’on ne peut pas supporter son sort un jour de plus (« Sometimes I feel like I’m almost done » ), et pourtant on se résigne, on se soumet à la fatalité, et on se condamne au malheur. De ce point de vue, on peut aussi interpréter la chanson comme l’expression d’un désir de mort, car beaucoup d’esclaves considéraient celle-ci comme la seule possibilité de salut : puisqu’ils se sentaient éloignés de chez eux (« long way from home » ), puisqu’ils ne voyaient pas de chance d’évasion, ils pouvaient avoir envie de rejoindre tout de suite la maison du Seigneur pour y trouver le repos éternel.
Mais la répétition du mot « sometimes » indique que le chanteur ou la chanteuse n’éprouve pas ce sentiment de désespoir en permanence, et cela ouvre une perspective et un espoir. La vie dans un tel monde est affreusement difficile et douloureuse, mais il y en a un autre, dans lequel la liberté sera conquise et la joie sera beaucoup plus quotidienne. Profondément croyants pour la plupart (« True believer » ), les esclaves pensaient que cet autre monde était le royaume de Dieu, mais beaucoup croyaient aussi fermement qu’il n’était nullement besoin d’attendre la mort pour y accéder et qu’il était possible de se libérer de leurs chaînes ici bas. Pour les premiers la religion était, comme le dit Marx dans une magnifique formule, « le soupir de la créature opprimée » . Pour les seconds, elle a été une force supplémentaire pour se libérer enfin, non pas « plus tard », « dans quelques années », quand les conditions seront réunies », mais maintenant, séance tenante. Se lever, et en finir, pour ne plus vivre avec le coeur aussi lourd que celui d’un enfant privé de sa maman.
La version de Martin Gore ⤵️
La version de Tom Jones et Portishead ⤵️
La version de Van Morrison ⤵️
La version de Prince ⤵️

