Je sais que ça peut paraître assez absurde et vain, et qui plus est assez éloigné de beaucoup des valeurs que je défends par ailleurs, mais je suis du genre à conserver beaucoup d’objets, y compris lorsque leur valeur se résume en grande partie à la dimension sentimentale. J’ai gardé beaucoup de jouets de mes enfants (notamment une énorme collection de Playmobil, de Duplo et surtout de Lego, je pense qu’il y en a pour plus de cent kilos), beaucoup des livres qu’ils lisaient lorsqu’ils étaient petits, une grande partie de leurs travaux de classe, et même quelques cartons de beaux vêtements.
Il restait un paquet de ces affaires chez mes parents, ainsi que des choses diverses que j’avais fait livrer chez eux.
Et puis il restait cet objet qui, pour moi, a une très grande valeur sentimentale. Cette poussette-landau, on nous l’a offerte en décembre 1998, juste avant la naissance de Dorian. Je l’ai sans doute dépliée et repliée bien plus de mille fois, d’abord pour emmener Dorian en promenade ou faire des courses pendant que sa maman travaillait sur sa thèse, et ensuite pour faire la même chose avec Aurore – quand je n’étais pas en cours à Lille, je faisais chaque jour un aller-retour au travail de sa maman afin qu’elle puisse couper la journée en lui donnant la tétée, et ainsi prolonger l’allaitement. Pendant toutes ces balades, je pensais très souvent à l’avenir de notre famille, d’abord au magnifique appartement d’à côté qui était à vendre et qui me faisait très envie (ça aurait été une toute autre vie…), puis au type de lieu dans lequel nous pourrions nous installer un jour et au type de vie que nous pourrions y mener. À l’époque, je ne me doutais pas que ce monde deviendrait si vite si inhospitalier pour les enfants et les jeunes générations…
Bref, cette vaillante poussette de marque Peg-Perego a fréquenté assidûment les rues de La Madeleine, de Marcq-en-Baroeuil ou du vieux Lille, la citadelle Vauban, le parc zoologique, le centre commercial d’Euralille, puis les rues de Beauvais… Comme mes balades étaient très souvent longues, je suis sûr que j’ai au moins fait 5000 kilomètres en la poussant. Elle est sans doute l’objet que j’ai eu le plus dans les mains pendant au moins 5 ou 6 ans (aujourd’hui c’est mon portable, et ça en dit long sur l’évolution de notre société – ainsi que sur la mienne, malheureusement…).
J’installais toujours la nacelle dans ce sens là, parce que j’avais envie que mes enfants ne me regardent pas en étant dos au chemin, mais qu’ils le découvrent en même temps que moi. Ça n’avait pas l’air de les traumatiser de ne pas me voir – il faut dire qu’on parlait souvent, parfois même je chantais.
Je suis très attaché à cette poussette-landau, parce que pour moi elle est un témoignage du papa que j’ai essayé d’être. M’occuper de mes enfants dans leur plus jeune âge était pour moi la priorité des priorités, et à cette époque je pensais que si je parvenais à peu près à les aider à grandir heureux, peu importe le reste, je pourrais me dire que j’ai réussi l’essentiel. Mais au-delà de ça, je m’occupais beaucoup de mes enfants parce que j’y trouvais beaucoup de bonheur : je me souviens de cette période comme la plus heureuse de ma vie. Avec leur maman nous étions sur la même longueur d’ondes sur absolument tout ce qui concernait la parentalité, nous n’avons jamais eu la moindre friction sur ce sujet. Je faisais tout mon possible pour qu’elle puisse être la maman qu’elle désirait être, parce que je savais que c’était essentiel pour elle aussi, et je l’aimais d’autant plus de voir la maman attentive et bienveillante qu’elle était – encore aujourd’hui j’éprouve beaucoup de gratitude pour son dévouement à l’égard de nos enfants. À l’époque nous étions tous les deux très fiers de la famille que nous formions, et nous nous disions que nous étions en train de semer des graines que nous récolterions peut-être plus tard, sans aucune garantie. Vingt ans plus tard, une conviction s’est arrimée en moi : on récolte ce que l’on sème.
Hier et aujourd’hui, j’ai fait un aller-retour chez mes parents avec une petite camionnette que j’avais louée pour 3 jours (histoire d’aller aussi chercher des matériaux pour un nouveau chantier qui commence demain). Évidemment, cette poussette-landau faisait partie des objets à ne surtout pas oublier. La voici à la maison. Je vais maintenant la nettoyer et la ranger précieusement, et j’espère qu’elle servira un jour ou l’autre à des gens qui viendront à la maison avec des petits enfants. Si ces petits enfants sont ceux de Dorian ou d’Aurore, alors je serai à nouveau le plus heureux des hommes.

[Le drôle d’objet que j’ai posé sur le landau, c’est un coussin d’allaitement : Dorian et Aurore pouvaient ainsi continuer leur tétée même si leur maman s’était elle-même endormie, sans risque de tomber. Cela faisait partie des très rares accessoires de puériculture que nous possédions : la poussette, ce coussin d’allaitement, le porte-câlin, et basta.]
Je constate sur sur FB, cette publication est essentiellement likée et commentée par des femmes (principalement par des femmes qui ont eu des enfants), et ça me va très bien. Plus le temps passe et plus je me sens proche d’elles, et plus je me rends compte que mes seuls amis hommes sont ceux dont la sensibilité et le comportement sont très éloignés de la masculinité ostentatoire et toxique à laquelle on dresse encore aujourd’hui la plupart des petits garçons et des adolescents.