Comme hier, je choisis un morceau dont le titre est de circonstance, au moment où cette terrible canicule de juin 2026 semble enterrer définitivement notre insouciance et ouvrir une nouvelle période marquée par une précarité et une dangerosité extrêmes. Depuis quelques jours, quand je lis les articles d’actualité ou les publications sur les réseaux sociaux, quand je lis ou j’entends ce que me disent mes ami·es des villes à propos de la fournaise qu’ils sont en train de subir, je me dis que beaucoup de gens sont en train de comprendre, dans leur chair, ce qu’un monde à + 2, + 3 ou +4 C° signifie, et que pour ces personnes-là, la période ressemble au début de la fin du monde.

La fin du monde, c’est ce que chante Julie Lindon, une chanteuse de jazz américaine dont le vrai nom était Julie Peck, qui a eu son heure de gloire à partir du milieu des années 1960 (elle a notamment été la première interprète de « Cry me a river », en 1960). Son physique hollywoodien (elle a d’abord joué dans une vingtaine de films), ainsi que sa voix claire, grave et sensuelle, étaient parfaitement adaptés au jazz de la côte est, celui des grands orchestres aux nappes de cordes classieuses, celui qui était aussi aristocrate et sûr de soi que le jazz de la côte est était underground et révolté. Il y en a pour trouver cette musique facile ou même sirupeuse, mais moi elle me bouleverse, et certains jours encore davantage que d’autres…
Dans « End of the world », Julie Lindon évoque la fin d’un amour, ou plus précisément la fin de l’amour qu’un homme adoré lui vouait, de l’amour pur, tendre, bienveillant, sensible et torride qui remplissait sa vie de bonheur, de désir, de plaisirs, d’espoirs et de projets. Le texte des couplets, simple et déchirant, exprime une incompréhension si profonde que la femme abandonnée ne voit plus le moindre sens à ce qui fait l’ordinaire du monde, ni le soleil ni les oiseaux, ni les vagues ni les étoiles : c’est comme si tout cela s’était évanoui en même temps que l’amour de cet homme.
« Why does the sun go on shining ?
Why does the sea rush to shore ?
Don’t they know it’s the end of the world
‘Cause you don’t love me anymore ?
Why do the birds go on singing ?
Why do the stars glow above ?
Don’t they know it’s the end of the world
It ended when I lost your love
(…)
Why does my heart go on beating ?
Why do these eyes of mine cry ?
Don’t they know it’s the end of the world ?
It ended when you said goodbye »
Cette impression que le monde s’arrête, on ne la ressent pas, heureusement, à chaque rupture. Parfois on souffre beaucoup, parce qu’il y avait de l’amour et de la passion et parce que le manque larde le coeur, mais on est déjà capable de prendre un peu de recul et de se dire que de toutes façons « on n’était pas faits l’un pour l’autre », ou que « ça n’aurait pas pu fonctionner », et que le temps fera sûrement son office. Mais il y a des ruptures plus dévastatrices que d’autres. D’abord il y a celles qui brisent une union très longue et très significative (ça a été le cas lorsque mon mariage a été rompu) : l’attachement est d’autant plus douloureux à dénouer qu’il s’est traduit et ancré dans la vie quotidienne, dans les lieux où l’on vit, et dans des années et des années de souvenirs. Et puis il y a aussi les ruptures qui scellent la fin d’un amour que l’on pressentait radieux et invincible, quand on était convaincu·e, croix de bois croix de fer, que l’autre a pile poil tout ce que l’on rêve de trouver chez un amoureux ou une amoureuse, et quand on est confiant sur le fait que l’autre ressent la même chose. Il arrive parfois que même si l’amour est partagé, même s’il est aussi beau et puissant sur le plan affectif que sur le plan intellectuel et charnel, cela ne suffise pas, parce que la vie a fait se rencontrer les amants maudits au mauvais moment. Tous les deux restent alors chacun de leur côté comme des âmes en peine, persuadées que leur vie est fichue et que jamais plus ils ou elles ne tomberont sur leur one and only, sur leur combo parfait, sur l’homme ou la femme du reste de leur vie. Dans ces ruptures là, ce qui domine, plus encore peut-être que le chagrin, c’est la sidération : mais comment est-ce possible que l’on se rate alors qu’on désire aussi puissamment et tendrement l’un que l’autre se retrouver ? Comment est-ce possible que ma vie continue « normalement » sans la personne avec qui j’avais projeté de vivre ? « I wake up in the morning and I wonder / why everything’s the same as it was / I can’t understand, no, I can’t understand / how life goes on the way it does« .
Il paraît que ce genre de choses arrivent, et que dans ces cas-là le plus sage est de l’accepter et de faire son deuil, en gardant confiance dans le fait que derrière l’arc-en-ciel le soleil point déjà. Il paraît. Il y a des jours où c’est plus difficile à croire, surtout quand c’est le monde entier qui, tout autour, s’enfonce dans le chaos, canicule après canicule, incendie après incendie, guerre après guerre…
Demain peut-être, très vite en tous cas, un poulain naîtra sur mes prairies. J’essaierai de voir en lui le symbole de la vie qui repart et qui appelle, d’un monde nouveau qui apparaît et qui va se déployer, splendidement inconscient du chaos, de la fatigue et du chagrin qui l’entourent.