Le deuxième album de Nirvana, « Nevermind », a été pour le groupe de Seattle celui de la consécration critique (par exemple TheMelody Maker conclut un article très enthousiaste en affirmant que « le potentiel que le groupe avait de sortir un album qui écraserait toute la concurrence, entrevu avec Bleach, est désormais confirmé » ), aussi bien que commerciale (au début il se vendait 300.000 disques par semaine, et à ce jour il s’est écoulé à plus de 30 millions d’exemplaires à travers le monde !). Après avoir pensé pendant des années que le succès n’arriverait jamais et qu’il resterait à jamais un raté, Kurt Cobain est brusquement propulsé sous les projecteurs et devient une icône mondiale, en même temps qu’un improbable sex-symbol aux cheveux gras et négligés et aux tenues ternes et banales. Comme on sait, cela n’a pas empêché le chanteur de rester embourbé dans des états mentaux extrêmement douloureux, jusqu’à ce qu’il en vienne à se suicider… Quand les vers de l’auto-dévalorisation et de la dépression sont dans le fruit, il ne suffit pas de validations externes pour les anéantir : on peut certes les oublier un peu, mais à moins de se décider à vraiment les affronter, ils poursuivent leur travail de sape interne, et un jour ils risquent de l’emporter, malheureusement…
« Nevermind » est surtout connu pour plusieurs morceaux péchus, notamment ses deux premiers singles qui ont lancé la machine, « Smell like teen spirit » puis « Come as you are ». On y entend ce que Kurt Cobain lui-même a appelé « une guitare rugissante et une batterie sauvage » , et l’inspiration des Pixies est tout à fait évidente. Mais dans les mois qui ont précédé l’écriture et l’enregistrement de « Nevermind », il écoutait énormément R.E.M, ainsi qu’un groupe américain de powerpop peu connu, The Smithereens, et ces deux groupes lui ont donné envie de se diriger vers des mélodies plus travaillées, moins brutales et plus douces.

« Something in the way » est l’une des chansons du disque qui correspondent le mieux à cet état d’esprit sinon plus apaisé, du moins plus désireux d’apaisement : c’est une ballade acoustique au tempo très lent, avec une guitare sèche désaccordée et minimaliste qui répète les deux mêmes accords de façon lancinante (il paraît que Kurt Cobain jouait ces accords négligemment allongé sur un canapé quand l’ingénieur du son lui a demandé de continuer pour les enregistrer). Cela dit ça ne respire par le bonheur : la rythmique est décharnée, la partie de violoncelle qui s’invite dans les refrains est si dénuée d’entrain qu’elle vient plomber encore un peu plus l’ambiance… « Something in the way » est une ballade, certes, mais dont la totalité générale est très mélancolique et sombre, voire carrément dépressive.
Ce choix musical souligne l’errance et la déchéance du personnage dont parle la chanson. Celle-ci, en effet, raconte la pauvre vie d’un marginal qui dort sous un pont, faisant clairement allusion à une période très difficile de la vie de Kurt Cobain durant laquelle, fuyant les nombreuses disputes entre ses parents, il était lui-même devenu sans domicile fixe et passait ses nuits dans un van, chez quelques potes, dans des maisons vides, dans la salle d’attente d’un hôpital, voire sous un pont de la rivière Wishkah à Aberdeen. Dans une interview donnée en 1992 au fanzine Flipside, Kurt Cobain a semé le doute sur la véracité de cette dernière anecdote, tout en validant l’idée que ce n’est pas totalement fantasmé : « Je ne sais pas si j’ai vraiment vécu sous ce pont, mais c’était comme ça que je me sentais » .
Quoi qu’il en soit, ce vagabond dont parle la chanson, qui dort sous une bâche trouée, qui erre sans jamais se sentir chez lui, qui est taraudé par la désillusion et par un vide existentiel intense, qui rumine des pensées incongrues et révélatrices de son détachement émotionnel (par exemple l’idée qu’il est acceptable de manger du poisson parce qu’ils n’ont pas de sentiment), qui se sent résigné et dépourvu de toute perspective d’avenir positive, qui se sent si épuisé par la vie que le obstacle lui semble une montagne insurmontable et lui donne envie de jeter l’éponge et de quitter la scène, c’est Kurt Cobain lui-même, bien sûr. Loin des hurlements de rage de « Territorial pissings », sa façon de chanter ressemble ici à un soupir, comme s’il était à ce point traumatisé qu’il en devenait recroquevillé et presque silencieux. Comme le témoignera plus tard le producteur de Nevermind, Butch Vig, « On ne savait pas si c’était une chanson, un poème ou un malaise. On l’a enregistrée comme un murmure.”
Quand il nous arrive un événement douloureux, quand un obstacle (« something in the way » , c’est « quelque chose qui gêne » ) nous arrête dans le cours de notre existence, une façon assez commune de réagir consiste à faire comme si ce caillou dans la chaussure n’existait tout simplement pas, ou en tous cas comme s’il ne nous dérangeait pas tant que ça, comme si on pouvait « faire avec » (« Je gère »). Cela donne généralement des vies médiocres, dans lesquelles on se contente de peu, parfois de très peu (survivre c’est déjà pas mal), tout en étant consumé ou dévoré intérieurement par un désir brûlant d’amour, de compréhension et d’excitation. Malheureusement, il y a des êtres particulièrement sensibles et fragiles qui, eux, n’arrivent pas à faire semblant, et qui après avoir saboté méthodiquement leur vie, après avoir longtemps ruminé sur leur insignifiance, leur solitude et leur inaptitude au bonheur, près s’être longtemps lamentés sur ce qu’ils ou elles avaient perdu ou gâché, après avoir longtemps essayé d’anesthésier leurs émotions douloureuses via l’alcool ou la drogue, en viennent un jour à supprimer définitivement le problème en se tirant une balle dans le caisson…



Bonjour Gregory
Mon frère était fan de Nirvana. Il est décédé il y a 2 semaines à 38 ans. Problèmes d’addiction. Autopsie en attente. Je ne connaissais pas cette chanson d’un gosse perdu. Merci pour le partage. Delphine
Je suis vraiment désolé Delphine d’apprendre cette nouvelle. Un décès à 38 ans, après sans doute aussi des années de grandes souffrances morales, c’est d’une telle injustice… J’espère que tu es bien entourée dans cette épreuve, et je te souhaite bon courage
Something in the way …. que l’on pourrait aussi traduire par quelque chose sur le chemin ( les bilingues me pardonnerons ) avec toute ressemblance qui serait fortuite avec des personnes existantes ( aujourd’hui genre un projet 😉 ) ou ayant existées.
Traduit par aussi nous sommes en chemin ce que l’existence terrestre nous offre.
Nous ne sommes jamais la même personne de 10ans, 20 ans, comme à 35 ans ou plus de 50 ans.
Nos rencontres, nos épreuves parfois nous renforcent parfois nous fragilisent. L’important est de s’en sortir, mais pas comme Kurt Cobain. La pire sortie au monde.
Papa est parti en 1968 ( javais 6mois ) de cette maniere ne supportant plus la vie. La génétique familiale et la dépression a eu raison de lui. Je me suis construit sans lui non sans difficultés.
Souvent les écorchés sont des artistes nés comme si le mal être était un catalyseur à la création. Je pense aussi à Gainsbourg ( pas la période Gainsbard ) , Baudelaire ( son fameux spleen ) ect…
Nirvana fut pour toute une génération se reconnaître dans le mal être de l’adolescence, de recherche de soit ou pour gratter autour d’un feu.
Merci beaucoup Xavier pour ce témoignage. Quand son papa a quitté la vie ainsi, pour un enfant c’est vraiment terrible, et ce n’est pas étonnant que l’on devienne assez prudent devant les aventures de la vie. Mais j’ai l’impression que depuis quelques temps tu t’enhardis, et ça me réjouit beaucoup! Je t’embrasse