Ranger, trier, nettoyer, etc., ce sont autant de tâches qui, dans le contexte de la préparation d’un déménagement, sont non seulement chronophages mais aussi très remuantes, car c’est alors des années ou des dizaines d’années que l’on voit passer à chaque fois que l’on ouvre une caisse pour décider de ce qu’on va en faire. Choisir de mettre à la poubelle ou de donner un objet, c’est dire un petit adieu à une période de sa vie ou à une personne que l’on peut avoir passionnément aimée, et c’est quelque chose qui m’est extrêmement difficile, car une partie non négligeable de ma sécurité affective passe dans le fait d’être entouré d’objets qui me rassurent sur les liens qui me relient aux personnes qui sont dans mon coeur. J’aime les « souvenirs de »…
Donner les vêtements de mes enfants, par exemple, est souvent un déchirement, et dans les jours qui précèdent, je n’ai pu me résoudre à le faire que pour la moitié du stock que j’avais gardé et que j’avais déjà fait voyager depuis Beauvais ou depuis chez mes parents. En ce qui concerne les vêtements qui me rappellent des souvenirs particulièrement émouvants, que Dorian ou Aurore portaient à l’occasion d’un événement ou d’une photo que je chéris particulièrement, je les ai remis dans une caisse à emporter en Bretagne comme s’ils étaient des trésors inouïs.
Même chose avec mes très nombreuses et volumineuses caisses de Lego, de Duplo et de Playmobil, remplis de modèles, de pièces ou de personnages que j’ai dans la quasi totalité des cas achetés dans des braderies, en me levant très tôt, souvent accompagné d’Aurore qui adorait venir avec moi, avant de les trier dans le salon et de construire les modèles avec Dorian pendant de longues heures. Pour ces trois jouets c’est bien simple, je garde tout, y compris les Lego Fiends que j’ai acquis dernièrement. Et tant pis si ça va beaucoup me charger dans le déménagement (au total cela fait bien plus de 150 kilos!) J’espère bien que dans notre écolieu, il y aura des enfants, de passage ou de résidence, pour donner à ces jouets une deuxième vie (ou une troisième vie puisqu’ils étaient d’occasion!)
Ce serait pour moi encore plus dur de me défaire des nombreuses oeuvres de mes enfants que j’ai gardées, souvent depuis plus de vingt ans: des dessins, des poésies, des créations diverses, des lettres, des menus de Saint-Valentin qu’il ne manquaient jamais d’organiser en dressant une belle table et en gérant seuls le repas… Si je faisais un tri dans tous cela, j’aurais l’impression de les trahir et de trahir l’attachement qui me relie à eux et sans lequel je ne serais plus qu’une ombre. J’espère qu’un jour ils seront heureux et émus, en fouinant dans mes affaires, de découvrir leurs créations d’enfance, et j’espère que ce sera l’occasion de nous rapprocher encore en évoquant des souvenirs.
Mais dans ce travail de rangement et de tri qui s’avère si éprouvant quand c’est pour préparer un déménagement, on tombe parfois sur une pépite qui, à elle seule, sauve une journée par ailleurs bien triste. Aurore avait peut-être dix ou onze ans quand elle a créé ce canevas. Je me souviens qu’elle se cachait de moi pour le réaliser le soir, à côté de sa maman, afin de me faire la surprise, et que quand le jour était venu j’avais beaucoup pleuré d’émotion en découvrant ce message. On récolte ce que l’on sème: qu’elle est bouleversante et douce, la saison de la récolte…
Dans la même boîte aux trésors, j’ai aussi retrouvé ce mot qu’Aurore m’a écrit en 2017, auquel je pense très souvent, presque aussi souvent que le « Quand tu me portes j’ai l’impression que je vole » de ses huit ou neuf ans. Cette année là elle avait quatorze ans, elle travaillait toujours aussi sérieusement, mais elle passait de plus en plus de temps avec ses copines, elle adorait le cheval et la danse, elle commençait à écouter énormément de musique, bref elle entrait dans l’adolescence, l’âge auquel habituellement les enfants se mettent à manifester de la distance avec leurs parents, ce qui est bien normal (c’est quand ça dure depuis l’enfance que c’est problématique!). Mais ça ne l’empêchait pas d’être aussi une jeune fille sensible, attentive, généreuse et pleine d’envie de faire le bien autour d’elle, exactement comme la jeune femme qu’elle est devenue. A cette époque, j’étais plongé depuis un an dans une dépression terrible, et je me battais pour commencer à remonter la pente. Parmi les choses qui m’avaient permis de rebondir vraiment, malgré la séparation conjugale qui s’en est suivie, il y a d’abord ma relation avec Aurore qui, pendant les trois années suivantes, a passé tous les week-ends avec moi et est venue manger à la maison tous les midis où je n’étais pas à Lille. La période était très dure, mais le principal souvenir que j’en garde, c’est celui de nos soirées devant les séries qu’elle aimait, de nos expériences de cuisine ensemble, de nos repas sur le canapé, de quelques balades en vélo, et surtout des discussions dans lesquelles elle se confiait sur sa vie et ses rêves d’adolescente. Même dans les moments les plus douloureux, il y a toujours de quoi vivre des moments dont on aura la nostalgie plus tard…


