Depuis que je suis installé à la campagne, la vraie, loin de la ville et de ses occupations, loin de ma famille, de mes amis et de mes anciennes habitudes et occupations, l’une des choses qui me désarçonnent le plus est le fait qu’en dehors des périodes où je suis à Lille pour mes cours, les jours se succèdent sans se distinguer les uns des autres.
Quand je vivais à Beauvais en famille, un lundi matin était manifestement différent d’un vendredi matin, un mardi soir ne ressemblait en rien à un samedi soir. Le vendredi soir par exemple, je savais que nous allions passer deux jours et trois soirées spéciaux: « Ce soir c’est relâche pour les enfants, demain matin j’irai au marché comme chaque samedi matin, l’après-midi Aurore a sa leçon de cheval et Dorian a un match de hand-ball, le soir on a invité des amis, dimanche on ira peut-être au plan d’eau en vélo, et puis le soir Dorian et moi irons regarder le match de l’OM chez Olivier… »
Désormais, lorsque je passe des semaines entières seul à la campagne, il n’y a rien qui distingue un jour d’un autre (même un jour férié), hormis les événements de l’actualité et le programme télé. Les oiseaux chantent également tous les matins, le travail à faire au jardin n’attend pas le week-end, et je ne m’occupe pas des horaires de magasins puisque je ne fais quasiment jamais les courses. Quel que soit le jour, je travaille dehors quand il fait beau et dedans quand il pleut ou quand il fait froid…
Il y a quelque chose d’agréable et tranquille à être libre de mon emploi du temps. Mais il arrive, le week-end notamment, que je me sente douloureusement décalé, comme exclu de quelque chose que mes contemporains et mes proches vivent de façon habituelle (les rencontres, les sorties…)
C’est en partie ce constat d’une vie monocorde que décrit cette chanson de Gérard Manset: « Quand les jours se suivent, / quand il faut les vivre / comme des bêtes qui tirent le soc, / dont les cornes s’entrechoquent » . Les jours s’égrènent comme on prie en triturant un chapelet, et ce n’est pas toujours gai.
Mais si ce texte simple et beau me plaît, c’est parce qu’il dit qu’il peut aussi y avoir quelque chose de rassurant dans cette succession de jours toujours semblables les uns aux autres. Je connais des gens qui pensent que chaque week-end il faut faire un truc qui sort de l’ordinaire, pour « en profiter », pour effacer en quelque sorte l’ennui des jours de semaine. Ce qu’écrit Manset, c’est qu’il est peut-être préférable d’apprendre à quêter et à goûter l’extraordinaire dans l’ordinaire, à jouir des jours même s’ils se ressemblent tous, en les appréciant « en entier, sans rien omettre », « sans oublier de mettre / ni le poivre et le sel / des jours de pluie noirs, / ni le sucre et le miel / des jours d’espoir » .
Je suppose que pour vivre pleinement cela, il faut avoir en quelque sorte trouvé sa place et les activités dans lesquelles on s’épanouit, avoir noué avec ses proches et ses amis des liens riches et sécurisants… Alors on peut se dire, en effet, que « si ces jours sont des jours d’amour, / peut-être ça vaut la peine de les vivre toujours » , et de les voir se succéder inlassablement.

Je n’en suis pas là, pas du tout, mais j’envie vraiment celles et ceux que ce genre de vie charme et apaise, ceux qui se contentent avec joie des jours qui leur sont offerts, même s’ils sont toujours identiques à eux-mêmes.
J’ai partagé pas mal de chansons de Gérard Manset, et j’ai sous le coude un paquet de chroniques de ses chansons déjà écrites, alors pour une fois, histoire de varier les voix et les interprétations, je vais choisir une reprise, issue du très bel album d’hommages intitulé « Route Manset ».
Pierre Schott est un guitariste alsacien qui a commencé sa carrière musicale au sein d’un duo de variété, Raft, qui a connu sa petite heure de gloire en 1987 avec le tube « Yaka dansé » . Entre 1992 et 2021, il a sorti neuf albums de « chansons originales qui flânent tranquillement entre pop française, bricolages world et blues« , comme le dit son site Internet personnel.
En 1996, Pierre Schott a été invité à participer à un album d’hommage à Gérard Manset, inégal mais très intéressant. Il y propose une belle et surprenante reprise de « Quand les jours se suivent » , où la mélancolie et le rythme lancinant des jours sont joliment scandés par un rythme reggae.