The Beatles – « The long and winding road » (naked version)

Entièrement écrite par Paul McCartney, cette chanson est l’une des plus émouvantes des Beatles, et ce pour de nombreuses raisons.

D’abord parce qu’elle est parue sur le tout dernier album du Fab four (« Let it be » , 1969), et parce qu’elle est son dernier single américain. Rétrospectivement, « The long and winding road » apparaît comme un dernier cadeau qui sur le moment a été reçu un peu à la légère, mais qui après coup prend une valeur inestimable, précisément parce qu’il a été le dernier.

Le côté très touchant de ce morceau tient aussi au fait qu’il annonce à mots couverts la fin prochaine de ce qui est rien moins que le plus grand groupe de l’histoire de la musique populaire. Paul McCartney a déclaré que le titre lui est venu à l’esprit un jour où il regardait, depuis la fenêtre de sa propriété en Écosse, une route qui s’étirait en serpentant à perte de vue dans les collines des Highlands. C’est dans cette ferme qu’il a écrit la chanson, en pensant aux tensions qui étaient de plus en plus vives et pénibles entre les Beatles. « The long and winding road » apparaît ainsi comme l’expression d’un regard nostalgique sur les huit dernières années de sa vie, et d’un douloureux sentiment d’abandon et de perte à l’idée que tout cela va bientôt s’arrêter. Dans son autobiographie intitulée Get Back, Paul McCartney écrira qu’il aurait souhaité que les Beatles poursuivent leur route, mais au moment où il écrit “The long and winding road” , il avait malheureusement compris que le groupe avait atteint le bout du chemin. C’est une chanson dans laquelle, à mots couverts, il accepte la fin des Beatles, et il commence déjà à en faire le deuil.

Les mois qui allaient suivre lui ont d’ailleurs donné d’ailleurs raison, car les sessions d’enregistrement de l’album « Let it be » ont été très houleuses, comme on s’en rend compte en visionnant le documentaire éponyme de Michael Lindsay-Hogg, où l’on voit plusieurs fois les membres du groupe se voler dans les plumes.

Durant les derniers mois des Beatles, Paul McCartney ne sera lui-même pas exempt d’accès de mauvaise humeur. Quand il constatera que le producteur Phil Spector a ajouté sur tout l’album, et notamment sur ce morceau, une couche de « mur du son » très excessive à ses yeux, il fera part de son vif mécontentement dans une lettre qui se termine par un « Don’t ever do it again » on ne peut plus ferme.

À la sortie de ce disque, la réception critique a été globalement assez négative, car beaucoup trouvaient justement que les arrangements de Phil Spector étaient trop kitsch et pompeux, avec cet orchestre symphonique qui envoie du pâté (dix-huit violons, quatre altos, quatre violoncelles, trois trompettes, trois trombones, deux guitares, un chœur de quatorze chanteuses, et même quelques ondulations de harpe un peu incongrues à la fin du morceau). Un critique musical ira jusqu’à se plaindre d’une « bouillie orchestrale » , un autre parlera d’une chanson boursouflée et ruisselante de cordes… Il est vrai que cette production est plus chargée en sucre qu’un loukoum, mais je l’aime quand même beaucoup, car elle a pour moi le parfum de l’adolescence, durant laquelle j’ai découvert les Beatles en écoutant en boucle les deux compilations à la pomme sur mon petit magnétophone de marque Crown.

Cela dit, le jour où j’ai écrit cette chronique, j’ai revisité l’histoire de cette chanson, et j’ai découvert qu’elle figure sur une version de l’album rééditée en 2013 et intitulée « Let it be Naked » , car elle comprend les enregistrements initiaux (les demos), avant le travail de production de Phil Spector.

La version éditée en 1970, très ouvragée, ample, solennelle et même grandiloquente, cadrait tout à fait avec l’idée de chant du cygne que Paul McCartney voulait transcrire, et que John Lennon avait bien sentie (dans une interview ultérieure, il dira que cette chanson « était pour [Paul] le dernier soupir » ).

Mais après avoir écouté plusieurs fois la version nue de « The long and winding road » , je me dis que la mélancolie profonde de ce morceau est encore plus belle et émouvante avec cette musique plus épurée, où le piano de Paul et la batterie de Ringo s’entendent davantage, et où apparaît un surprenant solo de George Harrison.

Pour en revenir aux paroles de cette chanson, Paul McCartney les a lui-même décrites comme « tristes » , car elle parlent de « l’inaccessible, de la porte que vous n’arrivez pas à atteindre. C’est la route dont vous ne voyez pas la fin » , au bout de laquelle on voit poindre un horizon que l’on sait impossible à toucher. Auteur d’un livre intitulé L’Intégrale Beatles, Steve Turner estime que c’est une chanson qui, comme « Yesterday » (déjà écrite par Paul), « évoque le sentiment d’une grande perte sans décrire une situation spécifique » , ce qui est une assez bonne définition de la mélancolie.

Mais cette tristesse n’a pas pour autant détruit tout espoir, puisque la route qu’observe et que décrit Paul « ne disparaîtra jamais » – en tous cas il sera toujours possible de se réfugier dans les souvenirs heureux qu’on a amassés en la parcourant: il suffira pour cela de sortir un disque d’une pochette et de le poser sur la platine. À ce titre il est significatif (et heureux) que le dernier single numéro 1 des Beatles s’appelle “The long and winding road” , car cela souligne bien le fait que le groupe n’a jamais vraiment disparu, qu’il est encore bien vivant dans les cœurs de celles et ceux qui l’ont aimé et admiré.

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Comme je le disais, ce texte nostalgique a été écrit par Paul en pensant aux derniers soubresauts des Beatles.

Mais j’aime à penser qu’il exprime aussi l’hésitation anxieuse d’un homme qui se retourne pour faire le bilan de sa vie et qui se demande si les directions qu’il a prises sont les bonnes, s’il n’a pas raté quelques virages, s’il n’a pas foncé tout droit au lieu de bifurquer, ou si au contraire il ne s’est pas perdu dans des chemins de traverse qui se sont avérés des impasses. Cet homme a l’impression d’avoir un peu tout essayé (« Anyway, you’ll never know / the many ways I’ve tried » ), mais aujourd’hui il se sent seul et le cœur lourd (« Many times I’ve been alone, / and many times I’ve cried » ), désemparé et incertain de ce qu’il pourrait faire, à tel point qu’il s’en remet aux conseils qu’on pourrait lui donner pour l’aider à choisir le bon chemin (« Let me know the way » ).

Quel est le bon chemin? Où aller, pour faire quoi? C’est pour moi une question assez obsédante, depuis longtemps. Quand je me pose ce genre de question, la réponse qui me vient souvent, le plus souvent à vrai dire, c’est que le bon chemin, en tous cas celui que j’ai le plus envie de prendre, celui qui me réchauffe et me fait frétiller le cœur quand j’y pense, c’est celui qui mène jusqu’aux lieux et jusqu’aux personnes que j’aime, avec qui nous avons construit des souvenirs doux et inoubliables, et qui me manquent.

Comme dans cette chanson, la nostalgie, et l’espoir des retrouvailles.

« The long and winding road

that leads to your door

will never disappear

I’ve seen that road before

It always leads me here,

lead me to you door »

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