Sorti en 1989, après au moins une décennie de traversée du désert durant laquelle Bob Dylan a enquillé les albums et les concerts sans âme, « Oh Mercy » est un disque qui marque une forme de renaissance. La plupart de ses chansons sont hantées par le constat que le monde est en train de partir en sucette, que beaucoup de proches en sont désormais absents, que le temps file vite, que l’on n’a pas toujours été à la hauteur de ses propres espérances et que l’on s’est déçu soi-même… Mais Dylan ne veut plus être passif face à ces constats, il aspire à se ressaisir, à éprouver et à agir à nouveau. Comme l’a fort justement fait remarquer un chroniqueur, « c’est comme si trop longtemps, le Zim avait fait semblant de ne pas être touché par tout ce qui l’entoure. Il fallait bien que ce qui est resté à l’intérieur finisse par déborder un jour. » C’est ainsi que « What good am I » , l’une des plus belles et poignantes chansons de ce disque, prend la forme d’une introspection douloureuse.
De temps perdu, il en est aussi question dans « Most of the time ». Bob Dylan y évoque une femme à qui il se languit de dire qu’elle lui manque et que sans elle il se traîne, mais qu’il prétend ne plus du tout aimer. Stupide orgueil qui nous fait si souvent affirmer, notamment à nous les hommes, exactement l’inverse de ce que nous ressentons au plus profond.
C’est donc l’histoire d’un type qui fait le malin. À l’en croire, il n’a même pas remarqué qu’elle s’est barrée (« I don’t even notice she’s gone » ), il ne se souvient plus du goût ni de la texture de ses lèvres (« Don’t even remember / what her lips felt like on mine » ), il l’a sortie de son esprit et de sa vie (« I don’t even think about her » ; « She ain’t even in my mind » ), il est si peu attentif aux signes de sa présence qu’il ne serait même plus capable de la remarquer si elle revenait (« I wouldn’t know her if I saw her / she’s that far behind » )… Pire encore, il a carrément des doutes sur la réalité de la relation qu’ils ont eue ensemble (« I can’t even be sure / if she was ever with me / or if I was ever with her » ). Le fait d’ensevelir ses souvenirs est quand même le summum de l’abandon amoureux…
À l’entendre, donc, cette séparation ne lui a fait ni chaud ni froid, et il s’accommode très bien de sa nouvelle vie de célibataire (« I can deal with the situation » ; « I wouldn’t change it if I could » ). Du moins a-t-il assez de fermeté d’âme pour ne pas se laisser embobiner par le peu de chagrin qu’il pourrait encore ressentir (« I can survive and I can endure » ; « I can’t make it all match up, I can hold my own » ).
Mais dans cette litanie de formules acérées qu’il se serine à lui-même, comme pour se convaincre qu’il a bel et bien tourné la page, cet homme intercale de nombreuses fois un « Most of the time » (quatorze lignes en tout, sur quarante-quatre!). Et bien entendu, tout est dans ce petit coin minuscule qui maintient la porte entrouverte, et qui la rouvrirait même en grand si cet homme ne se racontait pas d’histoires.
La plupart du temps : pas tout le temps, donc.
La plupart du temps, Bob Dylan s’enfuit et se cache pour ne pas éprouver « the feelings / that are buried inside » .
Mais le reste du temps, oh, mieux vaut ne pas parler de ce qu’il éprouve le reste du temps – et d’ailleurs le texte n’en dit pas un traître mot, laissant imaginer les affres qui se saisissent de cet homme lorsqu’il cesse de se voiler la face et de faire semblant, lorsqu’il trouve la force d’être honnête avec lui-même et de reconnaître qu’il souffre.
Le songwriting de Bob Dylan est ici digne du prix Nobel de littérature qu’il est : pas besoin d’en faire des tonnes, il suffit d’une formule ambiguë pour que tout le monde comprenne, notamment celle à laquelle ce message est destiné. Dylan est ici transparent, subtilement et superbement transparent, et il laisse entrevoir de lui-même une facette qu’habituellement il préfère tenir secrète : sa vulnérabilité. Celle-là même qui rend les humains si émouvants et si précieux, et c’est pour cela aussi que « Most of the time » est l’une de mes chansons préférées de Bob Dylan.
Je dois confesser qu’à cause de mon anglais défaillant, je n’ai jamais fait attention ni pris la mesure de ces paroles jusqu’à ce qu’il y a quelques jours je me mettre à l’écriture d’une chronique sur une autre chanson de ce magnifique album qu’est « Oh mercy » : en lisant quelques critiques de ce disque, je suis tombé sur une allusion à « Most of the time » où il était question d’une « chanson de rupture » , et comme c’est un thème dans lequel Bob Dylan excelle particulièrement (cf. la merveilleuse « If you see her, say hello » ), ça m’a donné envie d’aller y regarder de plus près.
Mais indépendamment de ce texte, de toutes façons j’avais déjà inséré cette chanson dans ma liste de morceaux à chroniquer, pour sa musicalité atmosphérique, réverbérée et obsédante, que je ne comprends vraiment qu’à présent. J’ai toujours adoré la batterie sèche, les falsettos de guitare, et surtout cette boucle descendante de basse qui scande les refrains. Maintenant elle me percute encore davantage, car je sais qu’elle est là pour souligner la résignation à laquelle cet homme s’oblige, sottement (car qui sait, cette femme est peut-être dans le même état que lui, et peut-être qu’elle aussi ne crève que de le retrouver?). C’est ce qu’il y a de fascinant dans cette chanson, une fois qu’on a compris sa signification : les paroles mentent, et la musique dévoile ce mensonge en pleine lumière.
Désormais je sais quel est le sens de « Most of the time » , et elle m’apparaît plus encore comme une chanson magnifique.
« I can read the signs. »

