À huit heures ce matin, il faisait plus de 23 degrés dehors et j’ai du fermer portes et fenêtres pour conserver la fraîcheur dans la maison. De ce point de vue je suis très privilégié par rapport à celles et ceux qui vivent dans une bouilloire thermique infernale, surtout dans les îlots de chaleur bétonnés et bitumés des grandes villes : avec un tel point de départ, et étant donné l’épaisseur des murs en pierres et les travaux d’isolation que j’ai fait réaliser, en fin de journée la température intérieure montera vers 25 degrés dans la partie ancienne et vers 27 dans la partie récente, et la nuit prochaine j’aurai à nouveau une bonne fraîcheur.
En revanche côté sécheresse, la situation est chaque jour plus préoccupante, comme quasiment partout dans en France métropolitaine. Il n’a plu que onze millimètres en six semaines, et aujourd’hui encore un vent desséchant va contribuer à asphyxier les sols : quand j’ai arrosé vers sept heures du matin, il était déjà levé…
Là aussi je suis un privilégié grâce aux deux cuves de 10.000 litres en béton que j’ai fait installer. L’abreuvoir ne coule quasiment plus depuis hier, mais je peux commencer à piocher dans cette grosse réserve qui était pleine à ras bord, et comme j’ai abondamment paillé tous mes plants de légumes, mes petits arbustes fruitiers et mes jeunes fruitiers avec du crottin de cheval séché, je vais pouvoir utiliser cette eau avec parcimonie sans que les plantes en souffrent.
Il n’empêche, c’est inquiétant et harassant. Depuis début juin, j’arrose et je paille entre deux et trois heures chaque jour, pour un résultat pour l’instant médiocre (les plants restent verts mais se développent lentement, les fleurs sèchent ou avortent, et il y a très peu de fruits formés, mis à part les concombres que j’ai déjà en excès et que je récolte donc petits).
Tout cela me donne l’impression de lutter contre la mort, en tous cas contre une force qui est plus puissante que moi, qui pompe mon temps et mon énergie et qui, au final, risque de me laisser exsangue, sans même pouvoir en profiter si jamais les récoltes sont médiocres. Beaucoup de patience, beaucoup d’efforts, beaucoup d’attention(s), beaucoup d’amour, beaucoup d’angoisse, pour finalement ne pas recevoir la récompense que je pense pourtant mériter : cruelle leçon de vie…
Par ailleurs, les cuves ne sont pas une assurance tous risques. Que se passerait-il si je devais puiser dedans dès le début de l’été, par exemple si un été comme l’actuel faisait suite à un printemps peu pluvieux, asséchant l’abreuvoir assez tôt dans la saison ? Il faudrait que je commence à puiser dans les cuves à partir de la mi-juin, et elles se videraient vite ! Ce serait encore plus vrai si je les utilisais aussi pour la consommation domestique et si c’était non seulement pour moi mais pour deux, quatre, six personnes… Et puis les cuves ne sont pas une solution vraiment durable ni réplicable partout, car il a fallu beaucoup de ressources pour les fabriquer et pour les installer (du béton, des tuyaux en PVC…), puis il faut des filtres et des pompes pour les faire fonctionner – or tout cela ne sera pas éternel. Ces installations, de même que l’eau du réseau, donnent une fausse impression de sécurité, mais la réalité est que nous sommes beaucoup plus vulnérables aux pénuries d’eau qu’à l’époque où, moins nombreux, moins gros consommateurs, vivant sur des sols bien mieux préservés, plus perméables et plus arborés, les humains et le bétail pouvaient se contenter de quelques puits, de sources qui coulaient librement aux fontaines, et de ruisseaux qui n’étaient pas à sec au début ou au milieu de l’été… Sachant tout cela, je vais très vite faire réaliser des travaux pour optimiser la collecte de l’eau de pluie qui et ajouter une nouvelle zone de stockage de l’eau.
Ce qui m’angoisse le plus concernant le combo maléfique canicules / sécheresse, c’est que les agriculteurs et les agricultrices partagent le même désarroi et la même inquiétude que moi, mais au carré ou au cube, car il s’agit de leur gagne-pain. Beaucoup ressentent même du désespoir puisque malgré un travail qui les mène au burn-out, ils sont en train de tout perdre, et souvent ils et elles se disent qu’il va falloir renoncer (mais pour faire quoi?). Si même les gens dont c’est le métier, qui sont très bien formé·es, expérimenté·es et outillé·es, se découragent et renoncent en masse (et je les comprends!), je me demande bien ce que nos enfants mangeront lorsque de tels événements météorologiques se cumuleront sur plusieurs années et sur un continent entier. Ce matin sur la page d’un maraîcher, j’ai lu cette très juste formule : « J’entends souvent qu’il faut s’adapter au changement climatique. Ce serait OK si nous étions en route vers un nouveau climat. Malheureusement la nouvelle norme pour le climat c’est le chaos, l’instabilité permanente…«
Quand on en sera à un stade supérieur de chaos climatique, certain·es se rendront compte que compter sur les rayons des supermarchés ou des Biocoop était pour le moins hasardeux.
Mais « qui aurait pu prévoir », hein ?
Depuis quelques jours, la guerre que le changement climatique inflige aux écosystèmes et aux sociétés a ouvert un nouveau front avec des feux de forêt particulièrement précoces, et qui frappent désormais d’autres régions que celles qui sont traditionnellement touchées. Les incendies ne sont plus la malédiction de la Provence, du Var ou du Roussillon, mais on en a vu d’immenses dans les Landes il y a quelques années, cette année la forêt de Brocéliande, de Die et de Fontainebleau sont la proie des flammes, et on peut déjà parier qu’une prochaine année ce sera le tour, en supplément, des forêts de Millevaches, ou du Périgord, ou du Morvan, ou du Vercors, ou de Compiègne…
Et nous, naïfs et irresponsables que nous sommes, nous croyons que nous allons pouvoir régler ça à coups de Canadair (toujours le poison du solutionnisme technologique), alors que le problème provient essentiellement du fait que la végétation desséchée fournit un carburant de plus en plus efficace pour les feux de forêt, que les vents les attisent de plus en plus, que les zones humides qui pouvaient jouer le rôle de contre-feu sont asséchées…
Et quand même bien même les Canadairs seraient efficaces (ce qu’ils sont), là non plus ce ne sera pas éternel : il faut des carburants pour les déplacer (ainsi que les camions), il faut des rivières ou des plans d’eau correctement remplis pour les ravitailler… Et surtout, pour que leur action soit efficace il faut qu’il n’y ait pas, en même temps, des centaines de feux importants partout en France et en Europe !
Quand on en sera à ce stade, quand on sera bien franchement entré dans le pyrocène, certain·es se rendront compte que compter sur les pompiers et leurs splendides et rutilants engins rouges pour régler le problème était pour le moins hasardeux.
Mais « qui aurait pu prévoir », hein ?
La machine climatique s’emballe, et comme je le dis depuis plusieurs années, il n’y a plus nulle part où se cacher. Trois semaines après la canicule de juin, les débats sur la clim paraissent déjà totalement hors sol : la situation est en train de devenir dramatique et incontrôlable, et elle est infiniment plus compliquée à gérer que par un simple refroidissement des écoles, des hôpitaux et des EHPAD…
//////
Bien entendu, cette actualité climatique et météorologique a des effets très délétères sur « le moral des Français », comme on dit au JT. Je suis convaincu depuis longtemps que l’une des manifestations les plus ingérables de la crise écologique va être, et de plus en plus, une explosion des troubles de santé mentale : l’éco-anxiété bien sûr, mais aussi l’épuisement nerveux généré par une « charge mentale climatique » qui dépasse nos capacités d’auto-apaisement. Les organismes sont fatigués par ces canicules (et à la campagne ils sont fatigués aussi par la sécheresse et les vents desséchants), mais les âmes plus encore, peut-être.
Ces dernières semaines, quand je discute avec mes ami·es qui vivent dans des zones où la canicule a sévi longtemps et durement (notamment à Paris), je suis frappé par le fait que toutes et tous me décrivent une intense fatigue physique (à cause des nuits de court et mauvais sommeil, à cause des déplacements harassants en pleine chaleur ou dans des transports en commun bondés), mais aussi et surtout une immense épuisement moral. La claustrophobie provoquée par des journées entières passées dans la pénombre, les volets fermés pour empêcher le rayonnement solaire d’entrer. Les recherches d’ingrédients pour fabriquer du blanc de Meudon. Le « rafraîchissement » des pages Internet pour savoir si le stock de climatiseurs ou de ventilateurs a été réassorti. Le temps passé à suivre de façon quasi obsessionnelle les applications météo. L’angoisse de constater à chaque connexion que la fin de la canicule ou l’arrivée des prochaines pluies ont encore été repoussées de 24 ou 48 heures, ou qu’un nouvel épisode de dôme de chaleur est en train de se mettre en place. La peur de se dire que cette fois-ci on est passé à côté de la catastrophe mais que peut-être la prochaine fois l’épicentre de la canicule sera juste au dessus de sa tête et pas à 300 kilomètres. L’angoisse de perdre son jardin, ses arbres, la vie sauvage qu’on a patiemment travaillé à réinviter chez soi. Enfin et surtout la peur dévorante pour l’avenir de celles et ceux que l’on aime, pour son amoureux ou son amoureuse, pour ses enfants, pour ses petits-enfants… Tout cela ronge notre moral, nous met violemment face à notre vulnérabilité, nous place en insécurité extrême, d’autant plus que quand on y réfléchit bien, il n’y a pas de solution garantie à 100% (je lisais par exemple hier une tribune dans Le Monde expliquant que la Bretagne est en général épargnée sur le plan des températures, mais qu’en revanche cette région est bien plus vulnérable que la moyenne à la sécheresse, du fait de la nature de ses sols et de la petitesse des nappes phréatiques).
Quand on ajoute à cette ambiance de fin du monde climatique le fait que d’ici dix mois nous pourrions bien avoir une présidente RN et un gouvernement Ciotti, ou bien le fait que pendant ce temps là l’IA continue à avancer comme une déferlante et à en rajouter une couche sur les écrans et les réseaux sociaux pour amoindrir encore les capacités d’attention, de réflexion et de création des jeunes générations… Il y a de quoi faire des nuits blanches, non ? Dans mon cours d’Écologie politique, j’ai coutume de dire à mes étudiant·es que « Si vous ne ressentez pas une grande angoisse à propos de la crise écologique c’est que vous êtes peut-être sociopathe », mais cet été, cette formule un peu hardie me paraît particulièrement justifiée.
Ces semaines ci, j’ai lu plusieurs fois une comparaison entre la canicule et le COVID, avec le côté « Jour de la marmotte » qui été généré par l’enchaînement des vagues sanitaires, des confinements et des couvre-feux, pou des records de chaleur. Mais cette comparaison me paraît très trompeuse, car concernant les canicules, les sécheresses et les feux, on ne peut pas dire « On en voit le bout et on pourra bientôt reprendre une vie « normale » », car ici on sait que ce que nous vivons cet été n’est que l’apéro, que les étés de 2050 ressembleront pour la plupart à celui-ci, avec de temps en temps un qui sera pire encore. Le monde « normal » n’existe plus, nous l’avons déjà détruit, et pour ne pas être emportés par celui qui vient nous sommes condamnés à bidouiller avec des solutions plus ou moins technologiques et à nous épuiser pour des résultats qui, en tendance, seront de plus en plus aléatoires : quoi qu’on fasse dans les prochaines décennies, il y aura de plus en plus de vagues de chaleur (et de vagues de chaleur de plus en plus intenses et longues), de plus en plus d’alternance entre des inondations et des sécheresse, de plus en plus de pertes de récolte, de plus en plus d’incendies incontrôlables… De plus en plus de dégâts humains, aussi : des morts, des malades, des personnes ravagées par l’éco-anxiété, des personnes victimes de stress post-traumatiques ou plongées dans la dépression…
On ne le dit pas assez, mais le changement climatique, en l’occurrence les canicules, ça a aussi des impacts sur l’organisation sociale et économique, par exemple sur les déplacements. Aujourd’hui par exemple, Aurore doit arriver pour quelques jours avec son chéri. Dieu sait si sa venue me fait du bien, mais elle a failli devoir annuler son passage à cause des annulations et des retards de trains Intercités, de TER, de cars, etc. Il y a un seul train aujourd’hui entre Paris et Limoges, un seul TER entre Poitiers et Limoges, pas de TER entre Limoges et La Meyze, des cars et des Blablacar pris d’assaut bien sûr… Je me doutais que son déplacement serait très galère et j’essayais de me préparer à l’idée qu’elle ne puisse pas venir, mais hier soir quand elle m’a dit que son train était annulé j’ai quand même fondu en larmes. Depuis nous n’avons pas arrêté d’échanger pour trouver en direct de nouvelles solutions de rechange aux solutions de rechange de la veille au soir ou du début de la matinée. Par bonheur ce sera possible, mais un jeune ami qui m’avait déjà bien aidé lors du chantier d’isolation va me prêter une voiture pour que j’aille les chercher à Limoges. Merci Kevin, merci merci…
Ce genre de gymkhana donne une idée de ce qui nous attend : un effondrement de notre mobilité, et plus largement des différents services publics, qui à force de coups de rabot qui obligent à couper dans les crédits, à rogner sur l’entretien et la maintenance, à rafistoler plutôt qu’à renouveler, à cacher la misère avec des CDD, finissent par craquer. De même que l’annulation de certains examens, la pagaille de la SNCF à cause d’une canicule qui n’est même pas exceptionnelle par rapport à celles de 2050 est un révélateur de la chienlit dans laquelle on va se retrouver, de plus en plus : rien n’a été sérieusement préparé, parce qu’on a délibérément ignoré, voire on a ricané sur les gens qui alertaient en disant qu’on était vulnérables (les Amish ! Les décroissants pastèques, verts dedans et rouges dehors ! Les escrologistes!).
« Qui aurait pu prévoir » ? Pas vous en tous cas, Ducons !
Maintenant c’est trop tard pour échapper à une forme amplifiée de désastre. Chaque semaine, chaque mois et chaque année qui passe nous met encore plus en difficulté pour réaliser la préparation ce que nous aurions du entamer il y a bien longtemps déjà. Nous allons manquer de plus en plus des ressources monétaires et matérielles qui sont indispensables pour adapter au changement climatique tous les logements, tous les bâtiments publics, toutes les écoles, tous les Ehpad, toutes les routes, tous les ponts, mais aussi toutes les fermes, tous les champs, etc. Dans le monde instable qui est en train de prendre la place de celui dans lequel nous avons grandi, même si on a essayé de se préparer, tout cela risque d’être emporté comme un fétu de paille par un événement inattendu, différent ou plus violent que ce qu’on anticipait. Dans ce contexte, il va falloir faire des choix : lesquels, comment, par qui ? Quoi qu’il en soit, il y aura forcément de la casse, beaucoup de casse, et des perdants, beaucoup de perdants. Des logements inhabitables, des exploitations agricoles désertifiées, des vergers ravagés par les flammes, des villages abandonnés, des métiers disparus, d’autres en tension parce qu’on n’aura pas assez formé de jeunes, des secteurs économiques entiers sinistrés (le tourisme, le sport, la culture…)
Si on considère que l’adaptation au changement climatique c’est le fait de garantir la pérennité du monde dans lequel nous vivons, du confort dont nous y bénéficions, des perspectives d’avenir que nous pouvons y proposer à nos enfants, etc., alors il est clair qu’il est trop tard pour l’adaptation. Tout ce que l’on va pouvoir faire, c’est sauvegarder ce qui nous paraîtra le plus essentiel, sachant que nous ne serons évidemment pas d’accord là-dessus : pour certain·es ce sera sauver les meubles, pour d’autres ce sera mettre à l’abri les bijoux de famille, ou un coffre-fort, ou le chat…
Pour ma part, l’essentiel sera d’abord d’essayer de ne pas (trop) contribuer au désastre, non pas pas parce que je pense que ça changera quoi que ce soit au naufrage, mais parce que noblesse oblige. Pour qu’il ne soit pas dit que j’ai continué à danser et à me bâfrer tandis que le Titanic sombrait. Ne plus jamais prendre l’avion évidemment. Me déplacer le moins possible en voiture. Être frugal. Aménager ma maison et faire mon possible pour que la biodiversité surnage tout autour. Planter des arbres. Accueillir du mode et donner envie de faire de même.
Me politiser davantage, sans doute, et de façon bien plus radicale (coucou l’IA des RI, si tu me lis), parce qu’il n’est plus temps de tergiverser, la mégamachine infernale doit être mise hors d’état de nuire, et ça ne fera pas avec des flashmobs.
Dans mon essentiel, au cœur de mon essentiel pour les années qui viennent, il y a aussi le fait de préserver et de continuer à nourrir les liens qui m’unissent aux personnes qui me sont les plus chères. Ces jours-ci je me sens accablé, exsangue, vortexé dans un puits sans fonds de tristesse et dans une solitude aussi glaciale que les températures sont brûlantes. Je pleure beaucoup, aussi bien du fait de l’actualité effroyable que pour des raisons personnelles. Je crois même que je ne fais que ça, pleurer… Je voudrais plus que tout au monde pouvoir « partager » mon angoisse, ma fatigue et ma détresse avec les personnes que j’aime et dont je me soucie le plus, réclamer leurs bras pour m’y blottir et y laisser sortir mon chagrin et ma peur, leur offrir les miens pour qu’ils ou elles puissent laisser sortir leur chagrin et leur peur. Je voudrais plus que tout au monde que dans toute cette merde, les personnes avec qui je vis sachent conserver une atmosphère de confiance, de joie, de créativité et de désir. Un peu comme dans la merveilleuse scène finale de « Don’t look up » qui m’a fait chialer comme un môme les deux fois où j’ai vu ce film : vous savez, cette scène dans laquelle une dizaine de personnages qui ont compris que l’anéantissement est imminent décident de se retrouver pour passer ensemble une dernière soirée, pour se prendre dans les bras, pour s’embrasser, pour rire. Ensemble, quelles que soient les difficultés qui les ont séparées. Ensemble.
Il y a des gens qui ont auprès d’eux, dans leur quotidien, une personne spéciale, leur one and only, la personne unique au monde avec laquelle ils ou elles savent qu’ils ou elles pourront traverser les épreuves ensemble, en se tenant la main, en se regardant avec les yeux de l’amour, en veillant l’un·e sur l’autre, en prenant soin l’un·e de l’autre avec toute la sollicitude dont ils ou elles sont capables, en sachant trouver exactement les mots qu’il faut pour se réconforter, parce qu’ils se connaissent par coeur, parce qu’ils ou elles savent mieux que quiconque lire dans les pensées, dans les émotions et dans le coeur l’un·e de l’autre, comme dans un livre ouvert (« You know me so well » ). Je les envie, ces bienheureux. Je les envie tellement, parce que sans amour, je ne sais pas bien quel est le sens de continuer à se battre…
À vous que j’aime, mes enfants, ma famille, mes ami·es, mes étudiant·es, et à toutes celles et tous ceux qui comme moi sont rongé·es de désarroi et d’anxiété, je souhaite bon courage. Ne restez pas seul·es, et prenez bien soin de vous…
[En bonus ⤵️ des images de la Loire quasiment asséchée à Ancenis, signes de la fin août…]



Dans le même état intérieur. Rien d’autre. On en est au point qu’on ne quitte plus la maison. Les risques d’incendies sont majeurs. On est isolés, entourés de pres, secs, jaunes, et de forêts dont les feuillages jaunissent. J’ai deux tuyaux très longs a chaque extrémité de la maison sur deux robinets extérieurs… Une saison en enfer, dirait Rimbaud.
Merci pour ce témoignage émouvant Grégory…
Dans la foulée, un nouveau texte très pertinent de Joëlle Lanteri:
Le deuil climatique
Quand l’avenir ne protège plus les vivants
Joëlle Lanteri — Psychanalyste
Il y a des deuils qui ne portent pas encore le nom de deuil.
Ils ne concernent pas seulement un être disparu, un visage aimé, une maison quittée, une enfance perdue. Ils concernent un monde qui se retire sous nos yeux. Une terre qui brûle. Des forêts calcinées. Des animaux morts de soif, de feu, de chaleur, de disparition de leur milieu. Des oiseaux moins nombreux. Des insectes absents. Des saisons qui ne tiennent plus parole.
Le deuil climatique est peut-être cela : la douleur d’assister à la fragilisation du vivant sans pouvoir encore en faire un récit collectif suffisamment protecteur.
Ce n’est pas seulement avoir peur de l’avenir. C’est sentir que l’avenir lui-même devient incertain comme lieu d’accueil. Là où les générations précédentes pouvaient imaginer transmettre une maison, un métier, un jardin, une culture, une confiance minimale dans demain, beaucoup de jeunes reçoivent aujourd’hui une planète menacée, des institutions hésitantes, des discours contradictoires, des promesses molles, des étés invivables, des incendies, des pénuries d’eau, des animaux qui meurent.
Il ne s’agit donc pas simplement d’anxiété. Il s’agit d’une atteinte du lien à l’avenir.
Quand le monde ne fait plus abri
Grandir suppose de pouvoir croire, au moins un peu, que le monde tient.
Même si l’enfance est traversée par les conflits, les manques, les blessures, elle a besoin d’un fond : une terre sous les pieds, des saisons reconnaissables, des adultes qui veillent, une promesse que quelque chose continuera après soi.
Or l’éco-anxiété vient attaquer ce fond-là.
Elle ne dit pas seulement : “J’ai peur.”
Elle dit : “Le monde qui devait me porter est en train de se défaire.”
Elle dit : “Ceux qui devaient protéger ne protègent pas assez.”
Elle dit : “Ce que j’aime est menacé.”
Elle dit : “Comment désirer un avenir si cet avenir ne semble plus désirable ?”
Il faut entendre cette angoisse dans sa profondeur. Elle n’est pas une fragilité narcissique de jeunesse. Elle est une réponse psychique à une menace réelle. Les jeunes ne sont pas seulement plus “sensibles” ; ils sont placés en première ligne temporelle. Ils auront à vivre plus longtemps dans les conséquences de ce que les générations précédentes ont produit, toléré, nié ou repoussé.
Leur anxiété est aussi une forme de lucidité.
Le feu comme scène traumatique
Les incendies ont une force symbolique particulière. Ils ne détruisent pas seulement des arbres. Ils dévorent des paysages. Ils transforment un lieu vivant en scène de guerre. Ils font disparaître les repères, les odeurs, les ombres, les chemins, les nids, les terriers, les bêtes lentes qui n’ont pas pu fuir.
Le feu climatique est une image presque insoutenable : celle d’un monde qui ne parvient plus à contenir sa propre chaleur.
Pour le psychisme, l’incendie produit une sidération. Il y a le visible : flammes, fumées, cendres, évacuations, maisons perdues. Mais il y a aussi l’invisible : la perte d’un sentiment de continuité. Après le feu, le paysage n’est plus le même. Il reste debout parfois, mais il n’habite plus de la même façon.
Les jeunes qui voient ces images, qui respirent ces fumées, qui entendent parler de forêts détruites, d’animaux brûlés, de terres ravagées, ne reçoivent pas seulement une information. Ils reçoivent une scène. Une scène qui peut s’inscrire comme effraction : le vivant n’est plus garanti.
La mort des animaux : douleur muette du vivant
La mort des animaux touche une zone très archaïque de notre sensibilité.
Un animal qui meurt dans un incendie, une sécheresse, une marée de chaleur, n’est pas seulement une donnée écologique. Il est un visage sans parole. Il est l’innocence exposée. Il est le vivant qui subit sans avoir participé à la destruction.
C’est peut-être pour cela que ces morts nous atteignent si fortement. Elles réveillent un sentiment d’injustice radicale. Les animaux n’ont pas voté, pas produit, pas spéculé, pas organisé l’épuisement des sols, pas inventé les logiques de surextraction. Et pourtant ils meurent avec nous, souvent avant nous, parfois à cause de nous.
Dans la psyché, l’animal peut représenter une part vulnérable du monde : une présence qui ne parle pas mais qui témoigne. Quand il disparaît, quelque chose de notre propre humanité se trouve atteint.
La souffrance écologique passe souvent par là : par l’image d’une biche fuyant le feu, d’un hérisson écrasé par la sécheresse, d’un oiseau tombé du nid sous la chaleur, d’un poisson mort dans une eau sans oxygène. Ce sont des scènes minuscules et immenses. Elles disent : la protection du vivant a failli.
L’éco-anxiété n’est pas seulement une peur
Il faut se méfier du mot “anxiété” lorsqu’il enferme le sujet du côté du trouble individuel.
Bien sûr, il y a de l’angoisse. Des nuits inquiètes. Des pensées envahissantes. Une difficulté à se projeter. Un sentiment d’impuissance. Mais l’éco-anxiété n’est pas seulement une pathologie à calmer. Elle est aussi un signal. Elle témoigne d’un conflit entre ce que le sujet perçoit et ce que la société continue parfois à nier.
Le jeune entend : “Il faut réussir ses études.”
Mais il voit : “Le monde se réchauffe.”
On lui dit : “Projette-toi.”
Mais il se demande : “Dans quel monde ?”
On lui dit : “Travaille, consomme, avance.”
Mais il sent que ce modèle participe peut-être de ce qui détruit.
Cette contradiction produit une tension psychique considérable. Comment investir un avenir quand les adultes ne semblent pas suffisamment engagés à le rendre habitable ? Comment croire à la valeur du projet individuel lorsque le projet collectif paraît si fragile ?
L’éco-anxiété devient alors une angoisse du lien social. Ce n’est pas seulement la planète qui inquiète ; c’est l’absence de réponse commune à la hauteur du danger.
Le deuil d’un avenir désirable
Le deuil climatique est aussi le deuil d’une représentation.
Longtemps, l’avenir a été pensé comme progrès. On pouvait critiquer ce progrès, en voir la violence, mais il portait malgré tout une promesse : les enfants vivraient mieux, plus longtemps, plus librement, plus protégés.
Aujourd’hui, cette promesse est profondément entamée.
Beaucoup de jeunes ne se demandent plus seulement quel métier ils exerceront, où ils vivront, qui ils aimeront. Ils se demandent si l’eau manquera, si les étés deviendront dangereux, si les forêts brûleront, si les villes seront respirables, si avoir des enfants est encore possible moralement, si la vie sera soutenable.
Cette interrogation est vertigineuse.
Elle touche au désir même de transmission. Car désirer un enfant, désirer une maison, désirer un métier, désirer un jardin, désirer une vieillesse suppose de pouvoir imaginer un monde suffisamment stable pour accueillir ce désir. Lorsque l’avenir devient menaçant, le désir lui-même peut se contracter.
Le sujet ne cesse pas forcément de vouloir vivre. Mais il peut avoir du mal à croire que le monde veuille encore de la vie.
L’absence de protection : blessure politique et psychique
Ce qui exaspère tant, ce n’est pas seulement la catastrophe. C’est le sentiment que la catastrophe était annoncée, pensée, documentée, et que pourtant l’action demeure insuffisante.
Cette absence de protection produit une blessure particulière. Elle rappelle au psychisme infantile une scène ancienne : celle où le danger est là, visible, mais où les adultes ne se lèvent pas assez vite.
Pour beaucoup de jeunes, les générations adultes peuvent apparaître comme ambivalentes : aimantes dans l’intime, mais défaillantes dans le collectif. Elles offrent parfois des soins, de l’éducation, de l’argent, des conseils, mais elles semblent incapables d’organiser la protection du monde commun.
D’où cette colère : vous nous aimez, mais vous nous laissez un monde abîmé.
Cette colère mérite d’être entendue. Elle n’est pas caprice. Elle est demande de tiers. Elle demande que la loi, l’État, les institutions, les adultes, les entreprises, les collectivités, se tiennent enfin du côté du vivant. Elle demande une limite posée à la destruction. Elle demande que le monde ne soit pas laissé à la seule logique de l’exploitation.
Fragilité et exaspération
L’éco-anxiété rend fragile, mais elle rend aussi exaspéré.
Fragile, parce qu’elle touche des zones profondes : peur de mourir, peur de manquer, peur de perdre les lieux aimés, peur de ne pas pouvoir protéger les animaux, les enfants, les paysages.
Exaspéré, parce que l’inaction devient insupportable. La lenteur politique est vécue comme une violence. Les discours rassurants paraissent obscènes lorsqu’ils ne modifient rien. Les gestes individuels, bien que nécessaires, semblent dérisoires si le collectif ne suit pas.
Cette exaspération peut devenir un moteur. Elle peut conduire à militer, à créer, à cultiver autrement, à refuser certains modèles, à inventer d’autres formes d’habitat, de sobriété, de soin, de solidarité. Mais elle peut aussi se retourner contre le sujet lui-même : fatigue, retrait, cynisme, désespoir, sentiment d’être seul à sentir.
La clinique doit alors accueillir sans pathologiser trop vite. Il ne s’agit pas de dire au jeune : “Votre peur est excessive.” Il s’agit peut-être d’abord de reconnaître : “Votre peur a un objet. Votre colère a une adresse. Votre tristesse dit quelque chose de l’état du monde.”
La solastalgie : être exilé sans partir
Il existe une douleur particulière : celle d’être encore chez soi, mais de ne plus reconnaître son lieu.
Un paysage qui change, une rivière asséchée, des arbres morts, des étés trop longs, un jardin qui ne tient plus, une mer trop chaude, une campagne silencieuse sans insectes ni oiseaux : tout cela crée un exil immobile.
On n’a pas quitté le lieu, mais le lieu s’est éloigné.
Ce deuil est discret. Il ne donne pas toujours lieu à des cérémonies. Personne n’organise de rituel pour les saisons perdues, les espèces disparues, les odeurs d’enfance qui ne reviendront plus, les étés devenus menaçants. Pourtant le psychisme a besoin de rites pour traverser les pertes.
Peut-être sommes-nous en manque de rites écologiques. Nous ne savons pas pleurer collectivement les arbres, les bêtes, les sols, les rivières. Nous passons trop vite de l’information à l’adaptation, de la catastrophe au plan technique. Mais entre les deux, il y a le chagrin.
Et si le chagrin n’est pas reconnu, il devient angoisse ou rage.
Psychanalyse du déni climatique
Le déni climatique n’est pas seulement une erreur intellectuelle. Il peut être compris comme une défense psychique.
Reconnaître pleinement la destruction en cours oblige à renoncer à des illusions : illusion de maîtrise, de croissance infinie, de toute-puissance technique, de séparation entre l’humain et le reste du vivant. Cela oblige à accepter que notre mode de vie ait un coût, que notre confort soit parfois construit sur une dette envers les générations futures et les autres vivants.
Ce savoir est difficile à supporter. Alors certains minimisent, ironisent, repoussent, attaquent les écologistes, ridiculisent les jeunes, parlent d’hystérie, de catastrophisme, de naïveté.
Mais ce mépris protège souvent de l’effondrement intérieur.
Il est plus facile de traiter les jeunes d’excessifs que d’entendre ce qu’ils disent : nous héritons d’un monde que vous avez aimé sans assez le protéger.
Réinventer un avenir désirable
L’enjeu n’est pas de fabriquer une espérance artificielle. Les jeunes ne demandent pas des slogans. Ils demandent des actes, des limites, des preuves, des formes concrètes de protection.
Un avenir désirable ne peut plus être seulement un avenir de consommation. Il devra être un avenir de liens, de fraîcheur, d’ombre, d’eau préservée, de lenteur retrouvée, de villes respirables, de jardins partagés, de soin aux animaux, de réparation des sols, de sobriété choisie plutôt que de pénurie subie.
Il faudra réapprendre à désirer autrement.
Désirer non plus l’accumulation, mais l’habitabilité.
Non plus la domination, mais l’alliance.
Non plus l’expansion infinie, mais la juste mesure.
Non plus le monde comme ressource, mais le monde comme milieu vivant.
Ce changement est aussi psychique. Il suppose de sortir d’un imaginaire de toute-puissance. Il suppose de reconnaître que l’humain n’est pas au-dessus du vivant, mais dedans. Dépendant. Relié. Vulnérable.
Le soin comme réponse politique
Face au deuil climatique, le soin ne peut pas rester seulement individuel.
Bien sûr, il faut soutenir les sujets : écouter leur angoisse, leur permettre de parler, de pleurer, de transformer la peur en action possible. Mais il faut aussi que le soin devienne une catégorie politique.
Prendre soin des enfants, c’est prendre soin de l’air.
Prendre soin des adolescents, c’est prendre soin des forêts.
Prendre soin des familles, c’est prendre soin de l’eau.
Prendre soin des animaux, c’est prendre soin de notre propre humanité.
On ne peut plus séparer la santé psychique du monde qui l’abrite.
Une jeunesse à qui l’on demande de s’adapter à l’effondrement devient une jeunesse trahie. Une jeunesse à qui l’on donne des moyens d’agir, des adultes fiables, des institutions courageuses, des récits désirables, peut transformer son angoisse en puissance de vie.
Conclusion : pleurer, puis protéger
Le deuil climatique ne doit pas nous paralyser. Mais il doit être reconnu.
Il faut pouvoir pleurer ce qui disparaît.
Pleurer les animaux morts.
Pleurer les forêts brûlées.
Pleurer les paysages abîmés.
Pleurer les promesses trahies.
Pleurer l’avenir devenu inquiétant.
Mais pleurer ne suffit pas. Il faut protéger.
Protéger, c’est sortir du déni.
Protéger, c’est limiter ce qui détruit.
Protéger, c’est rendre l’avenir à nouveau habitable.
Protéger, c’est dire aux jeunes : votre angoisse n’est pas folle, elle nous oblige.
Peut-être que l’éco-anxiété est le nom contemporain d’une exigence éthique : refuser de s’habituer à la disparition du vivant.
Elle nous rappelle que la sensibilité n’est pas une faiblesse. Elle est ce qui reste vivant en nous lorsque le monde brûle.
Et si les jeunes sont plus sensibles, peut-être est-ce parce qu’ils entendent encore ce que les adultes se sont trop longtemps autorisés à ne pas entendre : le vivant appelle. Il ne demande pas seulement à être admiré. Il demande à être défendu.
Superbe analyse !
Et pour aller plus loin sur le thème de la solastalgie, un excellent roman de Martin Hirsch:
https://www.babelio.com/livres/Hirsch-Les-Solastalgiques/1495312
Courage Gregory…
Merci encore Michel pour ce texte bouleversant, que je vais relire et relire… De la première lecture je retiens deux idées:
« Grandir suppose de pouvoir croire, au moins un peu, que le monde tient ». Je pense aux enfants et aux jeunes qui, en plus de voir aux informations et d’entendre parler de la crise écologique (et dans certains cas de subir physiquement les conséquences, par exemple pendant les nuits tropicales), vivent dans un environnement affectif angoissant parce que leurs parents ne s’aiment pas, ou font semblant de s’aimer, ou les obligent à vivre avec un secret trop lourd à porter… Si j’avais des enfants jeunes, dans ce contexte effroyable, ma priorité des priorités seraient qu’ils sentent puissamment qu’en tous cas leur contexte affectif est stable, solide.
– « Pleurer, puis protéger ». Ce qui signifie « sortir du déni », « limiter ce qui détruit », « rendre l’avenir à nouveau habitable ». SI seulement je pouvais apporter un tout petit quelque chose à ces objectifs là…