18 minutes et 39 secondes de douleur et d’angoisse exprimées en musique. Présenté ainsi, ça ne fait sûrement pas envie, et pourtant quel chef d’oeuvre que ce morceau !
Sorti en 2006 sur le sixième album d’Archive, moins trip-hop et plus inspiré que les précédents par le rock progressif, « Lights » est un morceau épique, insensé, halluciné, obsédant, étouffant…
La chanson commence par plus de huit minutes d’instrumental durant lequel un long sample tournoie de façon lancinante et répétitive comme s’il était bloqué, aussi bloqué peut-être que l’esprit d’un homme noyé dans la détresse et la souffrance et qui n’arrive même pas à (se) l’avouer. Ce long instrumental, de plus en plus ouvragé musicalement, de plus en plus tourmenté et intense, exprime à merveille ces moments où on n’ose pas admettre que l’on va plus mal qu’on veut le faire croire, qu’on s’est engagé sur une mauvaise voie, qu’on n’a pas réussi à chasser les fantômes que l’on croyait avoir vaincu, et que l’on a besoin d’aide, vraiment besoin d’aide… On tourne autour du pot, on rumine, on tergiverse, on procrastine, on se lamente, on se désespère et parfois on enrage d’être encore et toujours les pieds dans la boue, et de ne pas savoir comment s’y prendre pour en sortir.
Voir que quelqu’un est dans la détresse, ce n’est pas très compliqué (si tant est qu’on ait assez de lucidité, de clairvoyance et surtout d’empathie). Mais il est beaucoup, beaucoup plus difficile et douloureux de se rendre compte et d’admettre à quel point soi-même on va mal, de se rendre compte et d’admettre que ce n’est pas seulement aux autres que l’on adresse de faux sourires pour paraître normal·e et « fonctionnel·le » (même aux autres que l’on hait et que l’on voudrait voir disparaître de sa vie – comme le chante Morrissey dans « Heaven knows I’m miserable now » , l’une des plus belles chansons de The Smiths, l’une de celles en tous cas qui ont changé ma vie, « In my life, why do I smile / at people who’s I’d much rather / kick in their eye ? » ). C’est beaucoup plus difficile et douloureux de se rendre compte et d’admettre que c’est à soi-même que l’on cache sa propre détresse, que c’est à soi-même que l’on offre un masque social, que c’est devant soi-même que l’on fait semblant d’aller bien, que c’est à soi-même que l’on ment. À mon avis, ce mensonge là est beaucoup plus terrible, beaucoup plus triste aussi, parce que de l’extérieur il est souvent évident qu’il suffirait d’une petite chiquenaude, d’une petite impulsion de courage, pour que tout l’échafaudage du mensonge s’effondre et pour que la vie change du tout au tout (le premier pas coûte énormément, mais tous les suivants pèsent de moins en moins, jusqu’au moment où on se demande comment on a pu rester bloqué aussi longtemps dans la tétanie tant la vie est devenue plus simple et plus légère…). La personne à laquelle chacun·e de nous peut faire le plus de mal, c’est soi-même.
À la fin de cette longue introduction instrumentale, à 8’36 précisément, la voix plaintive du nouveau chanteur d’Archive Pollard Berrier arrive enfin. Le moins que l’on puisse dire que lui n’est pas dans le déni : il exprime de but en blanc, avec des mots transperçants de simplicité et de dureté, l’effroi de se sentir prisonnier de ce labyrinthe dans lequel tout, absolument tout, est source de tristesse, d’épuisement et de douleur: « It hurts to feel / It hurts to hear / It hurts to face it / It hurts to hide / It hurts to touch / It hurts to wake up / It hurts to remember / It hurts to hold on. » Aucun sens ne permet le moindre apaisement, aucun moment de répit ne se présente, aucune perspective salvatrice ne s’annonce à l’horizon, et on se sent condamné à errer perpétuellement, à survivre plutôt qu’à vivre. Si on a traversé une dépression, ou si on a vécu avec un proche qui était englué dans ces sables mouvants-là, ces mots doivent rappeler de terribles souvenirs…
À 13′ tout pile, le morceau semble soudain s’engager dans un lent fade away au synthé… Mais c’est une fausse fin : la voix revient, plus douce cette fois, semblant plus apaisée et plus lumineuse, bercée par une musique qui se fait discrète, qui s’éloigne à pas de loup. Ce n’est plus la douleur qui s’exprime alors, mais un désir d’éteindre la lumière et de disparaître à jamais (« Turn my head off forever / Turn it off forever » ). Là encore, comment ne pas penser à l’un des symptômes les plus clairs et les plus alarmants de la dépression : le désir que tout ça finisse enfin parce que c’est trop difficile et trop douloureux, parce que tout espoir a disparu. Si vous entendez quelqu’un parler d’une envie de disparaître, ou dire qu’il ou elle est éteint·e, ou que le désir de vivre l’a déserté·e, ou qu’il ou elle ne sait plus ce qu’il ou elle pense, ressent ou veut, ne prenez jamais, jamais, ces mots à la légère…
Mais ce pont musical est encore une fausse piste. Après cette parenthèse de paix, le sample de synthé revient à 14’16, bientôt suivi de la batterie où dominent des cymbales stridentes, et le morceau se transforme à nouveau en séance de stress en musique.
Quant à la fin, la vraie, elle ne fait pas semblant d’être autre chose que ce qu’elle est : tous les instruments s’arrêtent tout à coup, sauf un piano qui, au terme de ce voyage tourmenté et hypnotique, nous fait atterrir en scandant pendant une trentaine de secondes un seul accord qui résonne comme on cloue un cercueil.
Au final, « Lights » est un chef d’œuvre de rock progressif tour à tour mâtiné d’ambient music, de trip-hop ou de noisy. Un morceau de bravoure du calibre du formidable « Again » (2002), qui trône dans l’album du même nom, dans la discographie du groupe, et au-delà.
