J’écris ces lignes à 9h15, alors que je viens de rentrer de 2h45 au jardin, à arroser abondamment le potager (13 tournées de 2 arrosoirs de 11 litres), puis à pailler deux des quatre zones de melons et la zone de pastèques avec du crottin de cheval sec que j’ai préalablement rapporté dans quatre brouettes remplies à fond. Avant-hier matin, j’avais coupé et remonté en plusieurs allers-retours des fougères qui ont poussé sous l’étang, pour pailler généreusement les chemins dans les zones de potager, les espaces entre les planches, et une dizaine de fruitiers. La semaine dernière j’avais fait la même chose avec mes deux haies de petits arbustes fruitiers. Depuis hier matin, j’ai commencé à ramasser le crottin séché dans les prairies pour le ramener à la brouette et le déposer autour des pieds de cucurbitacées afin de protéger le sol des rayons du soleil par une épaisse couche de matière organique (mon ami Christophe, qui est à la maison, s’amuse en disant qu’un prof de science politique qui ramasse le crottin à la main, c’est pas banal…).


Ce soir, comme tous les soirs, quand la chaleur sera un peu retombée (ça dépend des jours, des fois c’est à 19h, des fois c’est à 20h, en période de canicule c’est plus tard), je ressortirai pour arroser les arbustes fruitiers et les jeunes arbres fruitiers plantés durant les deux derniers hivers (sachant que la plupart ont été installés à plus de 100 mètres de l’abreuvoir, et il y en a même six qui sont plantés à 250 mètres, tout en haut du terrain…)
C’est ça le jardin : bien souvent on voudrait faire une grasse mat à la fraîche ou commencer une soirée peinard, mais la météo commande, et quand il n’a plu qu’une seule fois en cinq semaines (11 malheureux millimètres), avec une semaine de canicule assez violente et des jours entiers de vent desséchant, il faut beaucoup pailler, et il faut beaucoup, beaucoup arroser. Depuis quatre semaines, j’y passe entre trois et quatre heures chaque jour, avec au total une moyenne de 600 litres d’eau déversée. C’est un travail monumental…
Bien sûr je suis obligé d’arroser autant parce que j’ai planté beaucoup d’arbres (par exemple il y a quelques jours j’ai versé 40 litres au pied de chaque arbre fruitier de l’année, ça m’a pris quatre tournées du soir), parce que la surface de mon potager est importante, et aussi parce que je n’ai pas encore installé de systèmes de type goutte à goutte ou oyat (j’y réfléchis sérieusement car l’abreuvoir coule encore mais ça commence à être un mince filet d’eau, il n’y a plus qu’un mètre cube par jour environ… donc je vais devoir entamer les cuves en béton). Mais quand même, c’est une espèce de servitude, avec une très importante charge mentale (est-ce que ça va marcher, est-ce que les plants ne vont pas crever malgré tous mes efforts?).
L’impact de la canicule et de la sécheresse sur mon temps quotidien est énorme, et il l’est aussi sur la charge mentale : est-ce que tout ça va tenir ? Est-ce que cette année encore, je vais réussir à récolter assez pour me nourrir et faire mes conserves ? Est-ce que le jeu en vaut la peine?
Hier je me suis dit, et cette pensée m’a un peu accablé, que je suis en train de lutter contre la mort (si l’eau c’est la vie, la sécheresse est évidemment la mort), que j’approche du point où je sature et où je me demande un peu « À quoi bon ». À quoi bon sauver des légumes et des fruits que je serai le seul à manger, ou presque, alors que je voudrais les cultiver, les cuisiner et les partager avec les personnes que j’aime ? À quoi bon m’épuiser alors que la plupart des gens, et même beaucoup de mes proches, continuent à vivre leur vie un peu comme si de rien n’était (malgré leur éco-anxiété parfois forte), et en continuant à vivre un peu comme si de rien n’était contribuent à créer le mal contre lequel je me bats matin et soir… Je sais que vivre ici est un privilège et que dans les années qui viennent on sera bien mieux ici que dans une ville surchauffée. Je sais aussi que mon terrain, grâce à la source mais aussi la surface très importante des toitures et la pente légère qui permet de jouer de la gravité, est l’un de ceux qui répondent très bien à la sainte trinité de la gestion de l’eau (collecter, stocker, distribuer), et que c’est précisément pour cela que j’étais venu m’installer ici plutôt que dans les plaines du Beauvaisis ou du plateau picard, où je vivais auparavant. La période que nous vivons, qui n’est qu’un avant-goût édulcoré des prochaines décennies, me conforte dans mon choix. Mais quand même, là tout de suite, je me sens assez fatigué, surtout moralement. Surtout quand je vois que le vivant sauvage est en grande souffrance (même si sur ce point la situation est bien pire dans la plupart des régions françaises que dans mon Limousin). Je ne veux pas que cette sécheresse m’assèche aussi le cœur et le courage, mais il y a des moments où je ne m’en sens pas complètement préservé…

Et l’effroi me saisit carrément lorsque je pense que parmi les personnes dont c’est le métier de produire de la nourriture, beaucoup se sentent tout autant démunies, épuisées et découragées, aussi bien dans le maraîchage (« Toutes les plantes vont mourir » ) que dans l’élevage (« La FNB sonne l’alerte face à la sécheresse » ) et dans les grandes cultures (« La sécheresse complique la récolte de maïs dans l’Ouest » ). Dans le monde agricole, « Tout le monde a la boule au ventre » et anticipe des pertes de rendements allant de 20 à 50% selon les filières, et pouvant aller jusqu’à 100% dans certains contextes locaux… Que mangerons-nous demain ? Que mettrons-nous dans les assiettes de nos enfants et de nos petits-enfants ? Il faut vraiment être perdu à Babylone, totalement inconscient et irresponsable, pour ne pas s’en inquiéter au point d’en être réveillé la nuit…
Cette guerre contre la mort, j’espère que je vais la gagner, cette année en tous cas, et que j’aurai ma récompense. Pour l’instant je l’ai avec de nombreux concombres (si j’écris que le nom de la variété est « concombre palestinien », est-ce que l’IA du ministère de l’Intérieur va me repérer, est-ce que je vais être fiché S pour antisémitisme?), avec des courgettes que je récolte petites pour un meilleur goût et pour ne pas épuiser les pieds. Les rangées de haricots (trois variétés) se développent bien et commencent à fleurir. J’espère que plus tard dans l’été, ma récompense ce sera les savoureuses pastèques dont je sélectionne les graines depuis des années (ça marche très bien), les melons (j’ai installé trois variétés cette année, Cantaloup, charentais et kazakh), les tomates (j’ai planté 45 pieds de variétés anciennes issus de mes propres semis), la trentaine de pieds de courges butternut et de potimarrons, etc.
Des ami·es et des membres de ma famille viendront me rendre visite cet été : j’espère qu’ils et elles auront l’occasion de manger de ces différents légumes du soleil, et si c’est le cas, je ne manquerai pas de leur rappeler le travail que ça m’a pris 😉



En lisant : « …Je ne veux pas que cette sécheresse m’assèche aussi le cœur et le courage, mais il y a des moments où je ne m’en sens pas complètement préservé…je ne peux m’empêcher de te proposer le tout beau texte de Joëlle Lanteri en espérant qu’il irriguera doucement ton âme : Lanteri joelle psychanalyste
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Retrouver L’ombre
Tanizaki, la surexposition du monde et la crise du vivant
Dans L’Éloge de l’ombre, Junichirō Tanizaki ne parle pas seulement d’esthétique japonaise. Il parle d’un rapport perdu au monde. Il nous invite à retrouver ce que la modernité a peu à peu disqualifié : la pénombre, le retrait, la nuance, la matière vieillie, le silence des objets, la profondeur des lieux.
Il ne s’agit pas d’aimer l’obscurité pour elle-même, ni de refuser la lumière. Il s’agit de comprendre qu’une lumière trop forte peut devenir violente. Elle révèle, mais elle écrase. Elle montre, mais elle appauvrit. Elle éclaire, mais elle dénude. À force de tout vouloir rendre visible, lisible, transparent, disponible, l’époque moderne a peut-être perdu une part essentielle du sensible.
Tanizaki oppose la lumière blanche, électrique, frontale, à l’ombre habitée des maisons japonaises traditionnelles. Dans ces maisons, la beauté ne surgit pas d’un éclat immédiat. Elle se dépose lentement. Elle demande au regard de s’ajuster. Elle naît d’un reflet sur une laque sombre, d’un éclat d’or dans la pénombre, d’un papier qui filtre la lumière au lieu de la laisser entrer brutalement.
Cette pensée de l’ombre nous parle aujourd’hui avec une force nouvelle. Car nous vivons dans une civilisation de la surexposition.
Tout doit être montré. Les corps, les intérieurs, les réussites, les repas, les voyages, les chagrins, les engagements, les opinions. Le monde est devenu une scène continue. Le sujet est sommé d’apparaître, de prouver, de se rendre visible. Ne pas se montrer devient presque suspect. Se retirer devient une faute. Garder une zone d’ombre devient une énigme inquiétante.
Mais que devient un sujet lorsqu’il n’a plus droit à l’ombre ?
Que devient l’intime lorsqu’il est sans cesse requis par le regard de l’autre ? Que devient la pensée lorsqu’elle doit immédiatement produire une image, une phrase, une position, une réaction ? Que devient le désir lorsqu’il n’a plus le temps de mûrir dans le secret ?
L’ombre, chez Tanizaki, n’est pas le contraire du vivant. Elle en est une condition. Elle protège ce qui ne peut pas encore se dire. Elle abrite ce qui n’est pas prêt à être exposé. Elle donne aux choses une profondeur, une retenue, une densité. Elle permet au regard de ne pas dévorer.
Il y a une grande leçon clinique dans ce livre. Le psychisme humain ne se construit pas dans la transparence absolue. Il a besoin de voiles, de seuils, de temps différés. Un enfant ne grandit pas sous un projecteur. Un amour ne se soutient pas dans l’exposition permanente. Une parole ne naît pas lorsqu’elle est arrachée, mais lorsqu’elle trouve un lieu où elle peut approcher sans être violentée.
Le cabinet analytique, lui aussi, relève d’une éloge de l’ombre. Non pas parce qu’il entretiendrait l’obscurité, mais parce qu’il refuse la brutalité du dévoilement. Il ne cherche pas à tout éclairer d’un seul coup. Il laisse venir. Il laisse déposer. Il respecte les zones encore informes. Il sait que certains fragments du sujet ne peuvent apparaître qu’à condition de ne pas être sommés de se montrer.
L’époque, pourtant, aime la lumière crue. Elle aime le diagnostic rapide, la vérité immédiate, la confession publique, la transparence obligatoire. Elle veut savoir. Elle veut voir. Elle veut contrôler. Elle veut que le sujet devienne lisible comme un écran.
Mais l’être humain n’est pas un écran. Il est fait de strates, de reflets, de chambres intérieures, de seuils. Il est aussi fait de ce qu’il ne sait pas encore de lui-même. Supprimer l’ombre, ce n’est pas libérer le sujet. C’est parfois lui retirer l’espace où il aurait pu se rencontrer.
La crise climatique donne à cette réflexion une actualité brûlante. Nous avons construit des villes de verre, de béton et de lumière, comme si l’ombre était un archaïsme. Nous avons valorisé les façades transparentes, les espaces ouverts, les surfaces brillantes, les vitrines permanentes. Nous avons fait entrer partout la lumière, sans mesurer que le vivant a besoin d’abri.
Aujourd’hui, la chaleur nous rappelle ce que nous avons oublié : l’ombre est une ressource vitale.
Il faut de l’ombre pour les corps, pour les arbres, pour les maisons, pour les rues, pour les enfants, pour les personnes âgées, pour les animaux, pour l’eau qui s’évapore trop vite. Il faut des auvents, des feuillages, des ruelles fraîches, des murs épais, des tissus, des volets, des patios, des seuils. Il faut réapprendre ce que les pays chauds savent depuis longtemps : habiter, ce n’est pas seulement construire ; c’est protéger le vivant de l’excès.
Le trop de lumière devient alors une métaphore de notre époque. Trop d’exposition des sujets. Trop d’écrans. Trop de surfaces vitrées. Trop de consommation énergétique. Trop de clarté imposée. Trop de visibilité. Trop de chaleur.
Nous avons cru que le progrès consistait à abolir l’ombre. Peut-être faut-il désormais comprendre que l’avenir consiste à la réhabiliter.
L’ombre n’est pas un retard. Elle est une intelligence du vivant.
Elle est ce qui tempère. Ce qui contient. Ce qui ménage. Ce qui permet la respiration. Elle est une seconde peau posée sur le monde. Elle n’enferme pas : elle protège. Elle ne cache pas toujours : elle préserve. Elle ne nie pas la lumière : elle l’humanise.
Dans les relations aussi, nous avons besoin d’ombre. Non pas de mensonge, non pas de dissimulation destructrice, mais d’une réserve. D’un espace où l’autre n’est pas livré entièrement à notre demande. Aimer quelqu’un, ce n’est pas vouloir tout savoir de lui, tout voir, tout comprendre, tout posséder. C’est accepter qu’il garde une chambre intérieure.
Le monde contemporain confond souvent la transparence avec la vérité. Mais tout dire n’est pas toujours être vrai. Tout montrer n’est pas toujours être présent. Il existe une pudeur nécessaire, une opacité féconde, une part secrète qui permet au sujet de ne pas devenir un objet sous le regard.
Tanizaki nous aide à renouer avec cela : la beauté du retrait, la force du tamisé, la dignité du non-exposé. Il nous rappelle que certaines choses ne se donnent qu’à demi, et que ce demi-donné n’est pas une pauvreté, mais une profondeur.
Il faut peut-être relire L’Éloge de l’ombre aujourd’hui non comme un livre nostalgique, mais comme un texte d’avenir. Il nous apprend à penser une autre manière d’habiter : moins frontale, moins prédatrice, moins brûlante. Une manière de vivre qui ne cherche pas à tout éclairer, mais à composer avec les seuils, les matières, les saisons, les corps.
Car la lumière sans ombre devient une violence.
Elle brûle les villes. Elle fatigue les yeux. Elle expose les sujets. Elle assèche la terre. Elle rend les êtres disponibles, consommables, évaluables, comparables. Elle supprime le mystère, puis s’étonne que le désir s’épuise.
Retrouver l’ombre, ce n’est pas revenir en arrière. C’est retrouver une sagesse.
C’est comprendre qu’il existe une écologie de la lumière comme il existe une écologie de l’eau, de l’air, du sol et du lien. C’est apprendre à doser, à filtrer, à protéger. C’est rendre au monde ses zones de fraîcheur, et au sujet ses zones de silence.
Dans un temps où tout s’affiche, où tout se mesure, où tout se commente, Tanizaki nous tend une petite lampe basse. Il ne nous dit pas d’éteindre le monde. Il nous dit seulement : baissez un peu la lumière, et regardez autrement.
Peut-être alors verrons-nous ce que la lumière excessive nous empêchait de percevoir : la patine des choses, la fragilité des êtres, la profondeur du silence, la nécessité de l’abri.
Et peut-être comprendrons-nous que l’ombre n’est pas ce qui menace le vivant.
Elle est ce qui lui permet encore de respirer.
Merci beaucoup Michel pour ce magnifique texte, que je vais relire plusieurs fois. Je suis notamment sensible à cette phrase: « Une parole ne naît pas lorsqu’elle est arrachée, mais lorsqu’elle trouve un lieu où elle peut approcher sans être violentée. » Il y a des mots que l’on crève d’entendre ou de lire, mais quand ça ne dépend pas de nous, ce n’est sûrement pas le plus efficace de réclamer qu’ils soient prononcés ou écrits. On ferait sans doute mieux de laisser la personne en question les dire, si elle en est capable. Ou bien d’assumer elle-même le fait qu’elle n’en a pas été capable…