L’enfer du viol conjugal

Marc Chagall, « Libération », 1937-1952 / Paris, Centre Georges Pompidou

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6 thoughts on “L’enfer du viol conjugal

  1. Et bien je viens de lire le pavé de bon matin…
    Il me parle immédiatement tu le sais bien.
    Le pire, c’est qu’on retrouve une certaine liberté (excepté le fait d’ avoir a gérer les enfants en permanence en ayant peur qu’elles fassent la même erreur que moi) mais qu’on ne sait plus la lâcher cette liberté.
    Même 11 ans plus tard. Des phrases, des situations, le dégoût restent présents.
    Alors même si je ne serai jamais complètement guérie, je me dis que j’ai beaucoup de chance d’avoir pu quitter ça. D’ offrir un cadre de vie équilibré aux filles. (Ce n’ est pas donné à toutes les femmes qui quittent le foyer avec les enfants à élever). D endosser tous les rôles de l’ éducation en ayant parfois peur de me planter et une charge mentale à en faire péter la cervelle de plus d un.
    Mais c’est ainsi. Je préfère 1000 fois ça que de continuer à entendre les choses infâmes qu’il pouvait dire.
    Bon je ne pensais pas me réveiller ce matin et lire ce genre de choses qui me rappellent bien de mauvais souvenirs….oui c’est férié bordel..😅😅
    Mais il n y a pas de jour férié quand tu vis avec un connard …qu’on se le dise.

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    1. Merci Hélène pour ton commentaire, qui me touche beaucoup. Je te remercie de t’être livrée ainsi.
      « Il n’y a pas de jour férié quand on vit avec un connard » 😆👌 Meilleure punchline de la journée! Je crois que toutes les femmes qui comme toi ont réussi à sortir de cet enfer peuvent se dire cette phrase avec un immense soulagement, pour elles et pour leurs enfants…
      Embrasse les filles pour moi 😘

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  2. Merci Grégory pour cette analyse si juste des violences conjugales. Je voudrais ajouter que la maltraitance même « légère » d’un mari sur sa femme peut avoir d’immenses conséquences sur les enfants qui payent cher les relations tumultueuses de leurs parents. Pour ma part je n’ai vu qu’une seule fois mon père gifler ma mère (j’avais 7 ou 8 ans). Avec mon frère et ma soeur, on était à l’arrière de la voiture lors d’un voyage de vacances. On s’était perdus et dans son énervement il lui avait mis une gifle car elle ne savait pas lire une carte Michelin… Il y a eu aussi cette nuit où je l’ai entendu se mettre en colère et la virer du lit conjugal, probablement parce qu’elle lui refusait un rapport sexuel. Cette nuit là, elle a dormi dans le séjour sur un fauteuil très inconfortable. Je repense souvent à mon angoisse cette nuit-là dans mon lit d’ado. J’étais pétrifiée. Le reste du temps c’était surtout des engueulades, quelques gestes malveillants (la casserole de riz lancée par terre dans la cuisine car le riz est trop cuit et ma mère qui se lève sans broncher pour aller la ramasser). Cinquante ans plus tard, je me demande encore ce que j’aurais pu faire. Mais, à l’adolescence, chaque fois que je tançais ma mère pour qu’elle divorce, elle se réfugiait derrière des arguments fallacieux du style « ce n’est pas de sa faute, quand il était petit il a eu la méningite » lol… Elle avait peur de se retrouver seule sans boulot avec 3 gosses dont une handicapée, et ses parents n’avaient guère les moyens de nous héberger. Bref. Mon frère et moi avons grandi dans une insécurité permanente. A 16 ans j’allais très mal et j’avais déjà des idées suicidaires. En quittant leur foyer et en me raccrochant à mes études, j’ai réussi à construire ma vie malgré tout. Ce n’est pas le cas de mon frère qui a raté son parcours scolaire et sa vie sentimentale, qui a tenté plusieurs thérapies, mais qui est toujours en grande souffrance psychologique.
    En vieillissant les rapports entre mes parents sont restés très difficiles et ont même empiré quand une maladie neurologique a touché gravement mon père. Ma sœur handicapée mentale a également été très impactée par ces disputes. Ces dernières années, dès que je la sortais en ballade, il y avait toujours un moment où elle exprimait son mal-être et se mettait à pleurer en demandant « pourquoi papa il s’énerve ? »
    Ne pas infliger un climat conjugal violent ou même tendu à des enfants. Ne pas vieillir avec une personne qui vous a maltraité(e) et qu’on n’aime plus.

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    1. Merci beaucoup Joyce38 pour ce témoignage poignant 💔Je ne peux qu’imaginer à quel point vous avez été abîmée par le comportement de votre père à l’encontre de votre maman, et j’en suis profondément désolé… Si vous souhaitez qu’on en parle davantage, vous pouvez m’envoyer un mp sur le réseau bleu. N’hésitez pas.
      Ce que vous décrivez confirme malheureusement ce que j’écris dans ce texte: les enfants en savent toujours bien plus que ce que les parents imaginent (en fait, le plus souvent ils ont tout compris), et quand ceux-ci ne mettent pas des mots clairs sur ce qui s’est passé / se passe (par exemple : « Il est violent avec moi, il est pervers, il m’a infligé ou il m’inflige des choses qui m’ont fait énormément de mal, donc je n’ai pas d’autre choix que de le quitter, je sais bien que cela va bouleverser votre vie et j’en suis sincèrement désolée, mais pour moi c’est une question de survie »), les enfants sont condamnés à vivre avec un secret qui est un fardeau bien trop lourd pour eux, à imaginer le pire sans savoir… ce qui est une définition presque chimiquement pure de l’angoisse ou de l’anxiété.
      Si la femme dont je parle à la fin de ce texte lit un jour votre commentaire, et si comme je le crains elle n’a pas réussi à quitter son conjoint violent, j’espère que ça l’aidera à mieux réaliser ce que ses enfants sont en train de vivre, et à prendre la décision qui s’impose, dans l’intérêt de ses enfants tout autant que dans le sien. Dans ce cas j’aurai une raison supplémentaire de vous remercier!

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  3. A croire que Joëlle Lanteri et toi pensez à la même chose en même temps…télépathie ?
    Lanteri joelle psychanalyste
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    L’amour confondu avec la possession
    Quand le désir de la femme devient une menace
    Joëlle Lanteri — Psychanalyste
    Dans le cabinet, certaines femmes ne racontent pas immédiatement les coups. Elles parlent d’abord de leur fatigue, de leur confusion, de cette impression de devoir surveiller chacun de leurs gestes.
    Elles disent qu’elles ne peuvent plus sortir sans se justifier, téléphoner sans être interrogées, sourire à quelqu’un sans provoquer un soupçon.
    Elles ont peu à peu renoncé à des amis, à un travail, à une manière de s’habiller, parfois même à une façon de penser. Elles ont appris à anticiper l’humeur de l’homme avec lequel elles vivent. Elles savent reconnaître le bruit d’une clé dans la serrure, la façon dont une porte se referme, le silence qui précède l’accusation.
    Elles ne disent pas encore :
    « Je suis en danger. »
    Elles disent :
    « Il est jaloux parce qu’il m’aime. »
    « Il a peur de me perdre. »
    « Il a beaucoup souffert dans son enfance. »
    « Quand il est calme, il est merveilleux. »
    « Je ne voudrais pas le détruire en partant. »
    C’est souvent ainsi que commence le travail clinique : rendre à une femme la perception du danger que la relation lui a demandé de désavouer.
    Certaines femmes ne peuvent désirer ailleurs sans s’exposer à la violence. Elles ne peuvent vouloir autre chose, regarder ailleurs, prendre de la distance, retrouver une amie, reprendre un travail ou simplement demander à rester seules sans que leur mouvement soit vécu comme une trahison.
    Leur désir d’exister devient, pour l’homme qui prétend les aimer, une menace.
    Partir ne signifie alors plus seulement mettre fin à une relation. Partir revient à transgresser une loi tacite : celle qui faisait de la femme une propriété, un territoire, une extension narcissique de l’homme.
    La femme qui tente de sauver sa vie découvre parfois qu’elle risque précisément de la perdre au moment où elle cherche à la reprendre.
    I. L’amour confondu avec la possession
    Ce qu’un homme appelle amour peut parfois être une organisation de possession.
    « Je ne peux pas vivre sans elle » semble être une déclaration passionnée. Mais cette phrase peut aussi révéler l’impossibilité de reconnaître l’autre comme un être séparé.
    L’homme ne dit pas seulement qu’il aime cette femme. Il dit qu’elle lui est nécessaire pour maintenir son équilibre, son identité, sa continuité psychique. Elle doit le rassurer, réparer ses blessures, contenir ses angoisses, confirmer sa valeur et demeurer disponible.
    La femme devient alors moins une compagne qu’une fonction.
    Elle doit être là.
    Elle doit répondre.
    Elle doit comprendre.
    Elle doit pardonner.
    Elle doit empêcher l’homme de s’effondrer.
    Son absence est vécue comme un abandon. Son silence devient une provocation. Son désir propre est interprété comme une attaque.
    Il ne lui est plus reconnu le droit d’exister en dehors de la relation.
    La confusion entre amour et possession s’installe lorsque l’homme ne peut supporter que la femme soit autre que ce qu’il attend d’elle. Il ne l’aime pas seulement pour ce qu’elle est : il a besoin qu’elle reste conforme à l’objet intérieur dont il dépend.
    Il ne lui demande pas seulement de partager sa vie. Il lui demande de garantir qu’il ne sera jamais quitté, jamais confronté à son manque, jamais renvoyé à sa solitude.
    La jalousie devient alors un système de surveillance.
    Les questions ne cherchent pas véritablement des réponses. Elles cherchent à maintenir la femme sous contrôle.
    Où étais-tu ?
    Avec qui as-tu parlé ?
    Pourquoi as-tu souri ?
    Pourquoi as-tu mis cette robe ?
    Pourquoi n’as-tu pas répondu immédiatement ?
    Pourquoi as-tu besoin de sortir sans moi ?
    La femme est sommée de produire les preuves permanentes de son innocence. Mais aucune preuve ne suffit, car le soupçon ne repose pas sur ce qu’elle fait. Il provient de l’impossibilité de l’homme à supporter qu’elle possède une vie psychique qui lui échappe.
    Même fidèle, elle est accusée de pouvoir ne plus l’être.
    Même présente, elle est soupçonnée de vouloir partir.
    Même silencieuse, elle est interrogée sur ce qu’elle pourrait penser.
    Le contrôle devient ainsi une tentative de colonisation de l’intériorité de la femme.
    L’homme veut savoir non seulement ce qu’elle fait, mais ce qu’elle désire. Il voudrait empêcher le désir avant même qu’il ne se forme.
    Dans cette organisation, l’amour ne repose plus sur la rencontre de deux sujets. Il devient l’exigence que l’un renonce à son altérité afin de garantir la sécurité narcissique de l’autre.
    La femme peut longtemps interpréter cette emprise comme la preuve d’un attachement exceptionnel. Elle peut se sentir irremplaçable, nécessaire, investie d’une mission réparatrice.
    Elle pense :
    « Il a besoin de moi. »
    Mais cette nécessité devient progressivement une prison.
    Parce qu’elle est devenue indispensable, elle ne peut plus s’absenter.
    Parce qu’elle est censée le sauver, elle ne peut plus se sauver elle-même.
    Parce qu’elle connaît ses blessures, elle croit devoir excuser ce qu’il lui fait subir.
    La compréhension psychologique se retourne alors contre elle. Elle utilise son intelligence et son empathie pour expliquer la violence plutôt que pour s’en protéger.
    Elle sait qu’il a été abandonné.
    Elle sait qu’il a été humilié.
    Elle sait qu’il a peur.
    Mais comprendre l’histoire d’un homme ne signifie pas consentir à devenir le lieu où il la répète.
    Une enfance blessée n’accorde aucun droit sur le corps, les déplacements ou la pensée d’une femme.
    L’amour ne peut être la confiscation de la liberté de l’autre.
    Il suppose au contraire de supporter qu’il existe en dehors de soi, qu’il pense autrement, qu’il puisse s’éloigner et qu’il ne soit jamais entièrement possédé.
    II. La femme qui part devient une femme persécutrice
    Lorsque la femme tente de se dégager, un renversement peut se produire.
    Elle n’est plus perçue comme celle qui cherche à échapper à la violence. Elle devient, dans le discours de l’homme, celle qui détruit.
    Il dira qu’elle abandonne la famille, qu’elle brise le foyer, qu’elle lui enlève ses enfants, qu’elle le pousse au désespoir. Il pourra menacer de se tuer et lui faire porter la responsabilité de sa mort éventuelle.
    La femme qui part devient alors une femme persécutrice.
    Son geste de survie est transformé en acte de cruauté.
    L’homme ne dit pas :
    « Elle ne supporte plus ma violence. »
    Il dit :
    « Elle me fait du mal. »
    Il ne dit pas :
    « Elle a peur de moi. »
    Il dit :
    « Elle veut me détruire. »
    Il ne reconnaît pas la séparation comme une conséquence de ses actes. Il la vit comme une agression incompréhensible.
    Ce renversement est particulièrement dangereux, car il permet à l’homme de se vivre comme une victime au moment même où il menace.
    Il ne pense plus exercer une violence. Il pense répondre à celle qu’il attribue à la femme.
    Elle devient coupable de son effondrement, de sa colère et de ce qu’il pourrait lui faire.
    La phrase « Regarde ce que tu m’obliges à faire » résume cette expulsion de la responsabilité.
    La violence est attribuée à celle qui la subit.
    Dans le cabinet, cette construction apparaît souvent dans les paroles mêmes de la femme :
    « Je n’aurais peut-être pas dû lui annoncer que je partais de cette façon. »
    « J’aurais dû attendre qu’il aille mieux. »
    « J’ai été dure avec lui. »
    « Je savais qu’il ne supporterait pas. »
    Elle cherche dans son propre comportement la cause d’une violence qui appartient à celui qui l’exerce.
    Cette culpabilité est l’une des attaches les plus puissantes de l’emprise. Elle peut la pousser à retourner auprès de l’homme afin de l’apaiser, de vérifier qu’il est vivant, de retirer une plainte ou de reprendre une relation qu’elle venait pourtant de quitter.
    Elle croit encore qu’en trouvant les bons mots, le bon moment ou la bonne distance, elle pourra éviter l’explosion.
    Mais aucune formulation parfaite ne peut protéger une femme d’un homme qui ne reconnaît pas son droit de partir.
    La séparation ne crée pas la violence. Elle révèle la violence contenue dans le refus de la séparation.
    Il est essentiel que la femme puisse retrouver une phrase intérieure suffisamment ferme :
    Je ne suis pas responsable de la violence que mon départ révèle.
    Elle est responsable de la manière dont elle agit, de ses paroles et de ses décisions.
    Elle n’est pas responsable de ce que l’homme choisit de faire de sa frustration.
    III. Détruire ce qui échappe
    Dans le féminicide, la logique de possession atteint son point ultime.
    Lorsque la femme ne peut plus être possédée, elle doit parfois être détruite.
    Le meurtre ne surgit pas nécessairement d’un excès d’amour. Il révèle l’impossibilité radicale de reconnaître la femme comme sujet séparé.
    « Si tu n’es plus à moi, tu ne seras à personne » n’est pas une déclaration passionnelle. C’est la formule d’une appropriation absolue.
    La femme est traitée comme un objet dont le propriétaire prétend décider de l’existence.
    Tant qu’elle reste, elle peut être surveillée, humiliée ou violentée. Lorsqu’elle part, elle échappe au dispositif. Elle redevient une personne capable de choisir.
    C’est précisément ce retour à la subjectivité qui peut déclencher la rage.
    Elle ne lui appartient plus.
    Elle ose vivre sans lui.
    Elle pourrait être heureuse ailleurs.
    Elle pourrait parler.
    Elle pourrait raconter ce qu’elle a subi.
    Elle pourrait aimer de nouveau.
    Pour l’homme enfermé dans une logique de possession, cette possibilité est parfois vécue comme une annihilation narcissique. Il ne se représente pas la séparation comme la fin douloureuse d’un lien. Il la vit comme sa propre disparition.
    Il cherche alors à supprimer celle qui lui rappelle qu’il ne peut pas tout maîtriser.
    Le passage à l’acte tente d’abolir la réalité insupportable de l’autre : son indépendance, son désir et sa liberté.
    Le corps de la femme devient le lieu sur lequel l’homme veut rétablir une maîtrise perdue.
    Le meurtre constitue alors la forme la plus extrême du contrôle : immobiliser définitivement celle qui avait commencé à reprendre sa vie.
    La tuer pour l’empêcher de partir.
    La réduire au silence parce qu’elle avait commencé à parler.
    La rendre absente parce qu’elle était redevenue trop présente à elle-même.
    Le féminicide n’est donc pas seulement un crime commis dans l’intimité. Il est aussi l’expression d’un ordre archaïque dans lequel certains hommes continuent de considérer que le désir féminin doit rester sous leur autorité.
    La femme qui choisit, qui refuse ou qui quitte transgresse cet ordre.
    Elle devient dangereuse parce qu’elle démontre qu’elle n’est la propriété de personne.
    IV. La maison transformée en piège
    Le domicile est souvent présenté comme le lieu de la sécurité. Pourtant, pour certaines femmes, il devient le lieu le plus dangereux.
    Les murs protègent l’agresseur du regard extérieur. Les violences peuvent se déployer derrière une façade ordinaire : une maison entretenue, des enfants scolarisés, un couple qui paraît fonctionner.
    La femme apprend à dissimuler.
    Elle maquille une blessure.
    Elle invente une chute.
    Elle annule un rendez-vous.
    Elle parle moins fort au téléphone.
    Elle évite de recevoir des amis.
    La maison se referme progressivement autour d’elle.
    Ce qui fut construit comme un foyer devient un dispositif d’isolement.
    L’homme peut alterner violence et réparation. Après l’explosion viennent les excuses, les fleurs, les promesses, les larmes. Il jure qu’il va changer. Il redevient, pour quelques jours, celui qu’elle avait aimé.
    Cette alternance entretient l’espoir et désorganise la perception.
    La femme ne vit pas avec un homme constamment violent. Elle vit avec un homme qui peut être tendre, vulnérable et bouleversé après l’avoir terrorisée.
    Elle reste attachée à la possibilité du retour de l’homme aimant.
    Elle pense parfois que le véritable homme est celui qui demande pardon, tandis que l’homme violent ne serait qu’une version accidentelle de lui-même.
    Mais les excuses sans transformation participent du cycle de la violence.
    La promesse répare momentanément le lien sans supprimer le danger.
    La femme se trouve ainsi enfermée entre la mémoire de la tendresse et l’anticipation de la prochaine explosion.
    Partir suppose alors de renoncer non seulement à l’homme violent, mais aussi à l’homme qu’elle espérait retrouver.
    Elle doit faire le deuil d’un avenir promis.
    C’est pourquoi la séparation n’est jamais un geste simple.
    Elle peut aimer encore celui qu’elle doit quitter.
    Elle peut souffrir de son absence tout en sachant que sa présence la met en danger.
    Elle peut vouloir partir et revenir.
    Ces mouvements contradictoires ne prouvent pas qu’elle consent à la violence. Ils témoignent de la profondeur du lien, de la peur, de la dépendance et du travail psychique nécessaire pour se dégager.
    V. Partir n’est pas abandonner
    L’emprise commence souvent par une réduction du mouvement : ne plus sortir, ne plus voir, ne plus parler, ne plus choisir.
    La femme apprend à s’immobiliser pour ne pas déclencher la violence.
    Elle réduit ses gestes, ses désirs, son corps et sa voix.
    Partir signifie alors retrouver ce qui avait été interdit : la capacité de décider de ses déplacements et de son existence.
    Elle ne part pas parce qu’elle est faible.
    Elle part parce qu’elle a compris que rester pouvait la détruire.
    La fuite n’est pas une lâcheté. Elle est parfois l’acte le plus courageux et le plus lucide qui soit.
    Mais ce départ nécessite des relais. Une femme isolée ne devrait pas avoir à organiser seule sa protection, celle de ses enfants, son hébergement, ses démarches et sa reconstruction psychique.
    Il faut des proches qui croient sa parole.
    Des professionnels qui ne minimisent pas.
    Des institutions qui évaluent réellement le danger.
    Des lieux où elle puisse parler sans devoir immédiatement tout expliquer.
    Il faut surtout renoncer à la question qui lui est trop souvent adressée :
    « Pourquoi n’est-elle pas partie plus tôt ? »
    La véritable question est :
    « Qu’est-ce qui l’a empêchée de partir, et qu’avons-nous mis en place pour qu’elle puisse le faire sans risquer sa vie ? »
    VI. Dans le cabinet : restaurer le discernement
    Le travail analytique ne consiste pas à décider à la place de la femme. Il vise à restaurer ce que l’emprise a progressivement attaqué : son discernement, sa confiance dans ses perceptions et son droit à une pensée propre.
    Elle a souvent entendu qu’elle exagérait.
    Qu’elle était trop sensible.
    Qu’elle provoquait les disputes.
    Qu’elle imaginait le danger.
    Elle ne sait plus si ce qu’elle ressent est légitime. Elle demande au clinicien de confirmer la réalité de ce qu’elle vit.
    Il ne s’agit pas de produire une nouvelle dépendance, mais de lui permettre de retrouver son propre jugement.
    Nommer la violence est parfois une première rupture avec l’emprise.
    Non, ce n’est pas une preuve d’amour de contrôler un téléphone.
    Non, une menace n’est pas une simple parole prononcée sous le coup de la colère.
    Non, une enfance malheureuse n’autorise pas à terroriser une compagne.
    Non, la femme n’a pas à devenir thérapeute de l’homme qui la met en danger.
    Le cabinet peut devenir un lieu où elle recommence à entendre sa peur comme une information plutôt que comme une faiblesse.
    La peur dit parfois ce que la culpabilité empêche encore de penser.
    Elle dit :
    « Quelque chose est dangereux. »
    Le travail clinique consiste également à distinguer la souffrance de l’homme de la responsabilité de la femme.
    Elle peut reconnaître qu’il souffre sans accepter d’être frappée.
    Elle peut comprendre son histoire sans sacrifier la sienne.
    Elle peut éprouver de la compassion tout en maintenant une séparation.
    Elle peut aimer quelqu’un et refuser de mourir pour lui.
    VII. L’amour commence là où la possession s’arrête
    Aimer un être, ce n’est pas exiger qu’il renonce à lui-même pour nous rassurer.
    Ce n’est pas l’enfermer afin qu’il ne puisse pas partir.
    Ce n’est pas surveiller son regard, son corps ou ses pensées.
    L’amour suppose une limite :
    L’autre ne m’appartient pas.
    Il peut m’aimer et rester distinct.
    Il peut avoir besoin de solitude.
    Il peut ne pas vouloir ce que je veux.
    Il peut même décider de me quitter.
    La séparation peut provoquer une douleur immense. Mais cette douleur ne confère aucun droit de destruction.
    Devenir capable d’aimer suppose d’accepter que l’autre ne soit jamais une propriété acquise.
    L’amour véritable ne supprime pas la liberté. Il s’éprouve au contact de cette liberté.
    Il ne dit pas :
    « Tu es à moi. »
    Il dit :
    « Tu es avec moi, aussi longtemps que nous le choisissons tous les deux. »
    Conclusion — Recommencer à s’appartenir
    Le départ d’une femme n’est pas nécessairement la destruction de l’amour.
    Il peut être la fin de ce qui en avait usurpé le nom.
    Elle ne quitte pas toujours un lien parce qu’elle ne ressent plus rien. Elle peut partir précisément parce qu’elle ne veut plus être détruite par ce qu’elle ressent.
    Elle ne renonce pas à aimer.
    Elle renonce à disparaître.
    Car l’amour ne demande jamais à une femme d’abandonner sa voix, son corps, ses amitiés, son travail ou sa liberté pour prouver qu’elle aime.
    L’amour ne se mesure pas à ce que l’on accepte de subir.
    Il commence lorsque chacun peut exister sans que l’existence de l’autre soit vécue comme une menace.
    La femme qui part n’est pas nécessairement une femme qui abandonne.
    Elle est parfois une femme qui recommence à penser, à choisir, à désirer.
    Une femme qui recommence à s’appartenir

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