Le viol conjugal est un sujet qui me bouleverse, pour une raison que mes très proches connaissent, et aussi parce que grâce à plusieurs de mes amies qui m’ont confié l’avoir subi sous différentes formes, je mesure aujourd’hui un peu moins mal l’ampleur et la gravité immenses des violences dont les femmes sont victimes, et qui me révoltent profondément. J’ai écrit ce long texte à ce sujet : j’espère qu’il décrit de façon à peu près juste l’expérience de ces femmes, et le dégoût que les auteurs doivent inspirer…
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Il y a quelques semaines, en me baladant dans les rues de Paris à la recherche d’invaders à flasher (c’est un de mes petits plaisirs qui me replonge dans un état enfantin où je me sens bien, un peu comme durant une chasse aux œufs…), je suis tombé sur celui-ci, qui aborde la thématique du viol, laquelle pour différentes raisons me touche personnellement. Il m’est tout de suite venu en tête qu’il y avait dans cette mosaïque un impensé : en effet, contrairement à ce qu’elle semble suggérer, et contrairement à ce que le sens commun véhicule (parce que c’est bien pratique d’éviter de remettre en question ce « pilier de la société » qu’est la famille), les viols ne sont pas tous commis dans la rue et par des inconnus, loin de là : ils ont très souvent lieu à l’intérieur la famille. Selon les données de l’Observatoire national des violences faites aux femmes, en 2023, parmi les 277.000 femmes âgées de 18 ans et plus qui ont été victimes de viols, de tentatives de viol et/ou d’agressions sexuelles (une « estimation minimale » ), « 25% déclarent que le (ex-)partenaire était l’auteur des faits » .
Je suis sensibilisé à ce sujet depuis longtemps, et pour diverses raisons.
L’une de mes premières copines avait été victime de viol alors qu’elle avait six ans. Je me souviens encore de la lettre dans laquelle elle me l’avait confié, en se disant certaine que de ce fait je n’allais sûrement plus vouloir d’elle : son écriture habituellement élégante, stable et enjouée était alors devenue chaotique et presque illisible, comme si elle était totalement submergée par le retour de ces émotions abominables, comme si elle avait écrit ces lignes en étant téléportée sur le lieu même du viol subi. Je me souviens encore son envahissement émotionnel la première fois où elle m’a revu après m’avoir envoyé cette lettre, de son visage baigné de larmes, de ses hoquets et de ses mains qui se tordaient et se broyaient de honte et d’angoisse. Je me souviens surtout de son effroi lorsqu’elle a fait l’amour pour la première fois, avec moi donc : elle m’avait répété plusieurs fois « Va doucement, je t’en supplie… » , et j’avais eu l’impression d’avoir entre mes mains le corps et le sort d’un être infiniment fragile et vulnérable. Il m’est souvent arrivé de me dire que parmi les quelques choses bien que j’ai pu faire dans ma vie, il y a peut-être celle-ci : avoir aidé cette jeune fille à se débarrasser autant que possible de sa honte et de sa peur, et à avoir une vie affective et sexuelle « normale » (si tant est que ça signifie quelque chose…)
Des années plus tard, je me suis mis en couple et j’ai vécu pendant vingt ans avec une femme qui, après la naissance de notre premier enfant, est devenue déléguée départementale aux droits des femmes auprès du préfet de l’Oise, pendant plus d’une décennie. Les violences conjugales sont alors devenues pour moi un sujet de discussion assez habituel (d’ailleurs nous utilisions souvent l’acronyme « VC »), mais qui restait assez théorique. Elle me décrivait souvent son travail avec ses partenaires institutionnels (les procureurs, les commandants de police ou de gendarmerie, les responsables de services sociaux, les directeurs d’hôpitaux, les associations de défense des droits des femmes, les représentants du Conseil de l’ordre des médecins, les élus locaux…), ainsi que les outils qu’elles créait et mettait en place pour venir en aide aux femmes victimes (en particulier le « Protocole inter-institutionnel de lutte contre les violences faites aux femmes », qui était alors le tout premier en France et qui existe encore). Elle était une professionnelle exceptionnelle, pour qui j’avais et j’ai toujours beaucoup d’admiration, et en l’écoutant j’apprenais beaucoup de choses sur le cycle des violences conjugales, sur la psychologie des auteurs et de leurs proies, sur le fait qu’en moyenne une femme doit faire sept démarches différentes (sept!) avant de trouver le courage et le soutien nécessaire pour quitter un conjoint violent, etc.
Depuis que nous sommes séparés, mon réseau amical s’est beaucoup transformé, élargi et diversifié. Parmi les nouvelles amies que j’ai rencontrées, au moins neuf (neuf!), faisant partie de ma génération ou un peu plus jeunes, m’ont confié avoir été ou être encore victimes, personnellement, de diverses formes de violences conjugales : le mépris, les insultes, l’exploitation gratuite de leur travail domestique et parental, l’emprise, le contrôle coercitif, parfois les coups, le chantage au sexe (monsieur Salace rendant la vie de famille insupportable sauf lorsqu’il a pu tirer son coup dans les jours qui précèdent), ce dernier étant une variante particulièrement sournoise de viol conjugal. Je me souviens qu’un jour l’une de ces femmes m’avait envoyé une grille d’évaluation sur les violences conjugales en me disant « Mis à part les coups, il coche à peu près toutes les cases » . Presque toutes ces femmes, et plusieurs autres, m’ont aussi raconté ce qui est arrivé (ou ce qui arrive encore) à leur sœur, à une amie proche, à une cousine, à une collègue, à une voisine… Chacune des situations qu’elles m’ont racontées est spécifique, mais elle est toujours, chacune dans son genre, terrible et révoltante. L’une de ces neuf femmes, qui a été mariée pendant une décennie à un conjoint violent, m’a écrit un jour cette phrase poignante : « Vivre avec un type pareil, c’est un peu la définition de l’enfer sur terre. »
Parmi les choses qui m’ont beaucoup marqué dans les discussions avec ces différentes amies, c’est que toutes, sans exception, ont eu besoin de beaucoup de temps pour quitter leur conjoint : d’abord pour se rendre compte de la méchanceté et de la perversité du sale type qui prétendait les aimer mais qui en réalité était un bourreau dégueulasse, puis pour se convaincre qu’elles ne devaient pas accepter un tel traitement, puis pour s’autoriser à ressentir sans culpabilité de la colère et même de la haine contre lui, puis pour décider de le fuir (toutes l’avaient déjà quitté dans leur tête plusieurs années avant de parvenir à rendre cette résolution effective), puis pour faire de nombreuses démarches (avocate, association d’aide aux femmes victimes, services sociaux, hôpital, commissariat…), et enfin pour le quitter en effet, sans rémission possible, quand elles ont enfin été capables de maîtriser la boule au ventre. Et ce qui m’a plus encore frappé dans ces discussions, c’est l’intensité du soulagement que ces femmes ont exprimé quand elles décrivent leur vie depuis qu’elles ont quitté leur ex : elles ont vécu la rupture comme une libération, voire comme une nouvelle naissance.
Je précise, c’est très important pour moi car je place le bien-être psychique et la sécurité affective des enfants avant toute autre considération, que toutes ces femmes ont décrit leur séparation comme une libération pour elles, mais aussi pour leurs enfants.
Comme elles me l’ont expliqué avec des exemples très précis, c’est grâce à la séparation que ceux-ci ont eu eu la possibilité de voir qui est réellement leur maman lorsqu’elle est libre d’organiser sa vie. Dans plusieurs cas, c’est grâce au départ de leur maman qu’ils ont pu la voir vivre une relation affective avec un homme dont elle est amoureuse et qui la traite comme elle le mérite : c’est donc grâce à cela que ces enfants ont eu l’occasion de découvrir enfin ce que c’est au quotidien que le vrai amour avec un homme bon et gentil, de se rendre compte que c’est à des années-lumière de la tension permanente qu’elles ont si longtemps été obligées de subir, que c’est beau, que c’est tendre, que c’est doux, que c’est chaleureux, que c’est un partenariat respectueux et bienveillant, que tout ça fait un bien fou, que tout ça donne des extrasystoles et des ailes, que tout ça rend la vie plus légère, plus joyeuse et plus insouciante, que tout ça fait envie, et que pour toutes ces raisons ça mérite que l’on se donne les moyens de le vivre soi-même.
Dans tous les cas, c’est grâce à la séparation que ces enfants ont pu comparer l’éducation bienveillante et aimante que leur prodiguait leur maman avec le dressage bête et méchant que leur père mettait en place lorsqu’il était seul avec eux. C’est grâce à la séparation que ces enfants ont eu l’occasion d’être parfois seuls avec leur père, ce qui leur a permis de se rendre compte à quel point celui-ci était un connard fini (bon ça ils le savaient déjà), mais aussi, et c’est fondamental, d’exercer et de renforcer leurs capacités à se défendre contre lui, et par extension contre tous les autres hommes mesquins, pervers et mauvais qu’ils seront bien obligés de croiser un jour ou l’autre dans leur vie. C’est aussi grâce à la séparation, en constatant le courage de leur maman et sa capacité à prendre une décision difficile et à l’assumer, qu’ils ont pu apprendre à se dire que dans la vie il n’y a pas de situation inextricable et qu’il est possible de faire face même quand c’est angoissant (c’est particulièrement essentiel dans le cas des enfants qui présentent des troubles anxieux, car rien n’entretient davantage l’anxiété que le fait de ne pas prendre de décisions et de se sentir impuissant et ballotté par les événements).
S’agissant des filles, c’est grâce à la séparation qu’elles ont pu intégrer la conviction que les femmes ne sont pas condamnées à se soumettre et à se morfondre dans un « couple » de merde, qu’elles ont tout autant que les hommes le droit au bonheur, au respect ou au repos. Last but not least, c’est grâce à la séparation que ces filles ont pu muscler leur radar à salauds : mieux armées pour identifier les red flags puisque leur maman les a pointés et identifiés comme tels, elles risquent beaucoup moins de ruiner leur propre vie en se mettant à leur tour en couple avec un type aussi nul et aussi vicieux que leur propre père, puis en acceptant de rester dans une vie de couple pourrie parce que « C’est comme ça, ma mère a bien réussi à supporter mon père alors moi aussi j’arriverai à supporter le tocard avec lequel j’ai eu la faiblesse de faire des gosses, peut-être même que j’arriverai à le faire changer, ne serait-ce qu’à en faire un père correct » [spoiler : ça ne marche JAMAIS].
Tout cela je ne l’invente pas, ce sont des choses que ces différentes amies m’ont racontées, à de multiples reprises, et leur témoignage corrobore tout à fait ce que tous les professionnels de l’enfance que j’ai lus assurent : en cas de violences conjugales, la pire des choses à faire pour une femme, c’est de rester avec son agresseur, surtout si elle a des enfants. Un conjoint violent et abuseur peut certes avoir quelques vagues habiletés parentales (par exemple il peut être compétent pour les devoirs), mais IL NE PEUT PAS être un parent correct, par définition, parce que la base du métier de parent, selon moi en tous cas, c’est de donner à ses enfants l’exemple d’une personne qui a un comportement respectueux, sensible et gentil avec les autres, en particulier avec les membres de sa famille (d’ailleurs depuis la loi du 4 avril 2006, le code pénal définit le viol entre conjoints comme un viol aggravé, passible de 20 ans de réclusion criminelle).
Et quoi qu’il en soit, je suis convaincu que pour des enfants, rien n’est pire, rien n’est plus destructeur, rien ne les empêche plus de se construire sur une base solide et saine que de vivre dans une famille fondée sur le mensonge et la dissimulation, dans une famille où les enfants apprennent en actes que leurs parents leur cachent des choses et où ils se retrouvent donc abandonnés à leurs émotions, sans pouvoir en parler, sans pouvoir déposer leurs angoisses.
Certes, la séparation risque de déboucher sur un conflit ouvert, mais dans ce conflit ouvert au moins les positions sont clairement affichées, les enfants peuvent ouvertement exprimer ce qu’ils ressentent et donc avoir une chance d’être écoutés et entendus (au lieu de devoir rester seuls avec leur angoisse et leur détresse), et surtout ils voient et ils savent clairement lequel de leur parent défend leur intérêt, et lequel de leur parent est uniquement obsédé par l’envie de se venger et d’empêcher par tous les moyens son ex de refaire sa vie. Faute de s’engager dans cette voie, la famille est condamnée à s’embourber dans un conflit larvé et interminable, qui laisse les enfants désemparés dans une ambiance très tendue (voire dans une ambiance de merde), et qui en plus les fera se sentir affreusement coupables lorsqu’ils comprendront que leur maman est restée avec son bourreau « pour les protéger », donc à cause d’eux (parce que c’est ainsi qu’ils le vivront, à coup sûr). Il y a même des chances pour qu’à ce moment-là les enfants en veuillent à leur maman de leur avoir fait porter la responsabilité de son propre malheur. Il y a quelques jours j’ai discuté de ce sujet avec ma fille Aurore, et elle m’a immédiatement dit, comme un cri du coeur : « Ils lui en voudront! »
Bien entendu, je ne dis pas que c’est facile pour une femme victime de violences conjugales de s’engager dans cette voie. C’est extrêmement difficile et angoissant, et c’est justement pour cela que c’est tout à fait normal que cela prenne beaucoup de temps. Simplement si elle ne le fait pas, c’est dramatique non seulement pour elle, mais aussi et surtout pour ses enfants…
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Qu’une femme se résigne à vivre un enfer conjugal, je le comprends tout à fait, malheureusement : la peur tenaille le ventre, surtout quand le conjoint en question est assez pervers et sociopathe pour utiliser les enfants comme un support de chantage, ce qui est quasiment systématique.
En revanche je dois dire que j’ai du mal à comprendre ce qui motive ces fumiers. Tous les travaux de psychosociologie convergent pour dire que ce sont des types immatures, incapables d’aimer, totalement dépourvus d’empathie, en manque profond d’assurance, et qui ne sont obsédés que par une chose : la domination, la possession, le contrôle. C’est d’ailleurs pour cela, et pas du tout parce qu’ils « l’aiment », qu’ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher leur conjointe de les quitter et qu’ils deviennent fous de rage quand elle le fait : ils ne peuvent tout simplement pas supporter que « leur chose » leur échappe, parce que ça les place face à leur vide sidéral intérieur, face à la nullité crasse de leur existence, face à leur incapacité à tenir debout sans le déambulateur que représente leur « couple » ou leur « jolie famille », celle dont ils présentent des photos sur leur compte de réseaux sociaux pour récolter des likes et se donner une image de bon père alors qu’en réalité ils s’en tamponnent allègrement… Mais quand même, je me dis que pour supporter de vivre avec une femme en sachant qu’elle le méprise, en sachant que si elle ne le quitte pas c’est uniquement parce qu’elle a peur des représailles qu’il pourrait exercer, il faut vraiment qu’un homme soit le dernier des minables. De même, il faut vraiment être le dernier des égoïstes et des lâches pour ne pas être capable de dire à cette femme « OK, je vois bien que tu ne m’aimes plus et que tu ne m’aimeras plus jamais, donc je te laisse reprendre ta liberté et je n’utiliserai pas la garde des enfants pour faire pression sur toi ». C’est moins souvent remarqué, mais il faut aussi être une larve dépourvue de désir de vivre pour ne pas se rendre compte qu’en empêchant à toute force sa compagne de le quitter, en faisant tout pour sauver les apparences d’une famille vaguement heureuse auprès de son entourage, un conjoint manipulateur se condamne lui-même à une vie de frustration auprès d’une femme qui le regardera toujours avec dégoût, qui n’aura évidemment plus jamais le moindre désir pour lui, avec en plus l’obligation de se fader au quotidien des enfants dont la liberté et l’exubérance l’insupportent ou l’exaspèrent (et en plus en ne pouvant pas avoir une vraie relation avec une autre femme, ce qui est quand même ballot, surtout pour un obsédé du cul).
Ce dernier point me fait penser à un livre publié il y a deux mois par Zéromacho, Des bordels aux forums, consacré à l’expérience et aux discours des hommes usagers de la prostitution (un autre genre de perversion vicieuse). Les hommes qui exercent des violences sexuelles ou un chantage au sexe sur leur conjointe ont la même personnalité et le même comportement que les clients, au sens où ces derniers recourent à la prostitution parce qu’ils y trouvent « un monde où l’ordre ancien est restitué » et où ils peuvent disposer librement du corps de leur conjointe et/ou des prostituées. « Les féministes se sont battues pour que le sexe n’ait pas à entrer dans le cadre de l’emploi ; pour avoir le droit de dire non, et de dire non à tout moment ; pour être délivrées du harcèlement ; pour sortir de l’assignation aux fonctions maternelle et sexuelle. Or, qu’est-ce que la prostitution ? Un territoire d’exception pensé par des hommes pour leur garantir, à tout prix, ce qu’ils pensent être leur « droit sexuel » : je paye, tu t’exécutes ; je paye pour que tu te taises ; pour que tu n’aies pas le droit de dire non ; pour conserver la liberté de harceler, d’insulter, d’humilier ; pour ne pas me préoccuper d’autre chose que de mon propre plaisir. » Un client s’en tamponne que la femme dans le corps de laquelle il est en train de se masturber finisse le rapport en larmes : il a eu ce qu’il voulait, le reste l’indiffère. Et il en va de même pour le conjoint pervers qui fait du chantage au sexe à sa conjointe en lui faisant sentir que si elle cède à son caprice, si elle se laisse faire, pendant quelques jours il arrêtera de la harceler et de la faire chier, de pourrir l’ambiance de la famille et de gueuler sur ses gosses comme le blaireau qu’il est.
Au-delà du dégoût que ces hommes inspirent, il faut souligner la misère sexuelle et la frustration dans lesquels leur comportement les maintient irrémédiablement. Comme le disent les trois auteur·es de ce livre dans l’interview que je viens de citer, les usagers de la prostitution sont nécessairement frustrés, parce que fondamentalement « ils veulent acheter quelque chose qui ne s’achète pas » . Par exemple, ceux qui cherchent une GFE (girl-friend experience) trouvent en réalité « une femme qui joue la petite amie, uniquement pour de l’argent. Ce n’est pas en payant qu’ils trouveront une femme qui les aime et se sente bien avec eux : sans l’argent, ils ne sont pas « aimables », et ils le savent bien. Leur billet n’y changera rien. Quand ils sortent du bordel, ils retrouvent leurs problèmes et leur mal-être. » Il en va de même avec un homme auteur de viols conjugaux : je ne vois pas comment il peut ne pas sentir que sa conjointe le considère comme un tocard obscène et malade. Comme me l’a écrit de façon poignante l’une des amies dont je parlais plus haut : « C’est sûr que violer quelqu’un qui fait la morte et se recroqueville en pleurant quand il a fini, ça n’est pas super satisfaisant.«
Dans une chanson de IAM que j’ai partagée il y a quelque temps, « L’enfer » , on entend Shurik’n chanter les deux vers suivants à propos des auteurs de violences : « Quelle est leur motivation première, je n’en sais rien. / Peut-être aiment-ils vivre le purgatoire au quotidien » . À la réflexion, les conjoints violents et abuseurs ne sont pas seulement dégueulasses, ils sont aussi idiots, et peut-être aussi masochistes.
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Mais je ne voudrais pas finir ce texte en parlant de ces ordures – je leur ai déjà consacré beaucoup plus de place et de temps qu’ils n’en méritent.
Parmi les femmes dont je parlais, il y en a une avec qui je n’ai plus de contact mais qui, je le crains, est encore emprisonnée dans son enfer conjugal – car oui, il n’y a pas grand chose qui ressemble davantage à la définition de l’enfer sur terre que le fait de devoir dormir chaque nuit à quelques centimètres de son violeur: survivre ainsi, c’est comme commettre un suicide à petit feu…
Il est possible qu’un jour cette femme lise ce post. Si c’est le cas elle se reconnaîtra tout de suite, et alors je voudrais qu’elle sache que je pense toujours très souvent à elle avec une infinie tendresse, et que je continue à veiller sur elle. Le dernier jour où j’ai parlé avec elle, elle m’avait promis qu’elle allait essayer de trouver le courage de conquérir sa liberté, et qu’elle y consacrerait toute son énergie. J’espère du fond du cœur qu’elle a réussi, qu’elle vole maintenant de ses propres ailes, qu’elle est soulagée et fière d’elle, fière de sa force et de sa puissance d’agir retrouvées.
Si c’est le cas, et si jamais elle me lit, j’ai envie de lui dire « Bird girl, je suis heureux pour toi et je souris en t’imaginant en train de t’élancer dans le ciel avec tes deux chipies ».
Et si malheureusement ce n’est pas le cas, je lui souhaite plus que tout au monde d’y arriver tout bientôt: le ciel t’attend, black bird.
Prends soin de toi, écoute attentivement ton coeur, et sois heureuse, vraiment et pleinement heureuse…







Et bien je viens de lire le pavé de bon matin…
Il me parle immédiatement tu le sais bien.
Le pire, c’est qu’on retrouve une certaine liberté (excepté le fait d’ avoir a gérer les enfants en permanence en ayant peur qu’elles fassent la même erreur que moi) mais qu’on ne sait plus la lâcher cette liberté.
Même 11 ans plus tard. Des phrases, des situations, le dégoût restent présents.
Alors même si je ne serai jamais complètement guérie, je me dis que j’ai beaucoup de chance d’avoir pu quitter ça. D’ offrir un cadre de vie équilibré aux filles. (Ce n’ est pas donné à toutes les femmes qui quittent le foyer avec les enfants à élever). D endosser tous les rôles de l’ éducation en ayant parfois peur de me planter et une charge mentale à en faire péter la cervelle de plus d un.
Mais c’est ainsi. Je préfère 1000 fois ça que de continuer à entendre les choses infâmes qu’il pouvait dire.
Bon je ne pensais pas me réveiller ce matin et lire ce genre de choses qui me rappellent bien de mauvais souvenirs….oui c’est férié bordel..😅😅
Mais il n y a pas de jour férié quand tu vis avec un connard …qu’on se le dise.
Merci Hélène pour ton commentaire, qui me touche beaucoup. Je te remercie de t’être livrée ainsi.
« Il n’y a pas de jour férié quand on vit avec un connard » 😆👌 Meilleure punchline de la journée! Je crois que toutes les femmes qui comme toi ont réussi à sortir de cet enfer peuvent se dire cette phrase avec un immense soulagement, pour elles et pour leurs enfants…
Embrasse les filles pour moi 😘
Merci Grégory pour cette analyse si juste des violences conjugales. Je voudrais ajouter que la maltraitance même « légère » d’un mari sur sa femme peut avoir d’immenses conséquences sur les enfants qui payent cher les relations tumultueuses de leurs parents. Pour ma part je n’ai vu qu’une seule fois mon père gifler ma mère (j’avais 7 ou 8 ans). Avec mon frère et ma soeur, on était à l’arrière de la voiture lors d’un voyage de vacances. On s’était perdus et dans son énervement il lui avait mis une gifle car elle ne savait pas lire une carte Michelin… Il y a eu aussi cette nuit où je l’ai entendu se mettre en colère et la virer du lit conjugal, probablement parce qu’elle lui refusait un rapport sexuel. Cette nuit là, elle a dormi dans le séjour sur un fauteuil très inconfortable. Je repense souvent à mon angoisse cette nuit-là dans mon lit d’ado. J’étais pétrifiée. Le reste du temps c’était surtout des engueulades, quelques gestes malveillants (la casserole de riz lancée par terre dans la cuisine car le riz est trop cuit et ma mère qui se lève sans broncher pour aller la ramasser). Cinquante ans plus tard, je me demande encore ce que j’aurais pu faire. Mais, à l’adolescence, chaque fois que je tançais ma mère pour qu’elle divorce, elle se réfugiait derrière des arguments fallacieux du style « ce n’est pas de sa faute, quand il était petit il a eu la méningite » lol… Elle avait peur de se retrouver seule sans boulot avec 3 gosses dont une handicapée, et ses parents n’avaient guère les moyens de nous héberger. Bref. Mon frère et moi avons grandi dans une insécurité permanente. A 16 ans j’allais très mal et j’avais déjà des idées suicidaires. En quittant leur foyer et en me raccrochant à mes études, j’ai réussi à construire ma vie malgré tout. Ce n’est pas le cas de mon frère qui a raté son parcours scolaire et sa vie sentimentale, qui a tenté plusieurs thérapies, mais qui est toujours en grande souffrance psychologique.
En vieillissant les rapports entre mes parents sont restés très difficiles et ont même empiré quand une maladie neurologique a touché gravement mon père. Ma sœur handicapée mentale a également été très impactée par ces disputes. Ces dernières années, dès que je la sortais en ballade, il y avait toujours un moment où elle exprimait son mal-être et se mettait à pleurer en demandant « pourquoi papa il s’énerve ? »
Ne pas infliger un climat conjugal violent ou même tendu à des enfants. Ne pas vieillir avec une personne qui vous a maltraité(e) et qu’on n’aime plus.
Merci beaucoup Joyce38 pour ce témoignage poignant 💔Je ne peux qu’imaginer à quel point vous avez été abîmée par le comportement de votre père à l’encontre de votre maman, et j’en suis profondément désolé… Si vous souhaitez qu’on en parle davantage, vous pouvez m’envoyer un mp sur le réseau bleu. N’hésitez pas.
Ce que vous décrivez confirme malheureusement ce que j’écris dans ce texte: les enfants en savent toujours bien plus que ce que les parents imaginent (en fait, le plus souvent ils ont tout compris), et quand ceux-ci ne mettent pas des mots clairs sur ce qui s’est passé / se passe (par exemple : « Il est violent avec moi, il est pervers, il m’a infligé ou il m’inflige des choses qui m’ont fait énormément de mal, donc je n’ai pas d’autre choix que de le quitter, je sais bien que cela va bouleverser votre vie et j’en suis sincèrement désolée, mais pour moi c’est une question de survie »), les enfants sont condamnés à vivre avec un secret qui est un fardeau bien trop lourd pour eux, à imaginer le pire sans savoir… ce qui est une définition presque chimiquement pure de l’angoisse ou de l’anxiété.
Si la femme dont je parle à la fin de ce texte lit un jour votre commentaire, et si comme je le crains elle n’a pas réussi à quitter son conjoint violent, j’espère que ça l’aidera à mieux réaliser ce que ses enfants sont en train de vivre, et à prendre la décision qui s’impose, dans l’intérêt de ses enfants tout autant que dans le sien. Dans ce cas j’aurai une raison supplémentaire de vous remercier!
A croire que Joëlle Lanteri et toi pensez à la même chose en même temps…télépathie ?
Lanteri joelle psychanalyste
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L’amour confondu avec la possession
Quand le désir de la femme devient une menace
Joëlle Lanteri — Psychanalyste
Dans le cabinet, certaines femmes ne racontent pas immédiatement les coups. Elles parlent d’abord de leur fatigue, de leur confusion, de cette impression de devoir surveiller chacun de leurs gestes.
Elles disent qu’elles ne peuvent plus sortir sans se justifier, téléphoner sans être interrogées, sourire à quelqu’un sans provoquer un soupçon.
Elles ont peu à peu renoncé à des amis, à un travail, à une manière de s’habiller, parfois même à une façon de penser. Elles ont appris à anticiper l’humeur de l’homme avec lequel elles vivent. Elles savent reconnaître le bruit d’une clé dans la serrure, la façon dont une porte se referme, le silence qui précède l’accusation.
Elles ne disent pas encore :
« Je suis en danger. »
Elles disent :
« Il est jaloux parce qu’il m’aime. »
« Il a peur de me perdre. »
« Il a beaucoup souffert dans son enfance. »
« Quand il est calme, il est merveilleux. »
« Je ne voudrais pas le détruire en partant. »
C’est souvent ainsi que commence le travail clinique : rendre à une femme la perception du danger que la relation lui a demandé de désavouer.
Certaines femmes ne peuvent désirer ailleurs sans s’exposer à la violence. Elles ne peuvent vouloir autre chose, regarder ailleurs, prendre de la distance, retrouver une amie, reprendre un travail ou simplement demander à rester seules sans que leur mouvement soit vécu comme une trahison.
Leur désir d’exister devient, pour l’homme qui prétend les aimer, une menace.
Partir ne signifie alors plus seulement mettre fin à une relation. Partir revient à transgresser une loi tacite : celle qui faisait de la femme une propriété, un territoire, une extension narcissique de l’homme.
La femme qui tente de sauver sa vie découvre parfois qu’elle risque précisément de la perdre au moment où elle cherche à la reprendre.
I. L’amour confondu avec la possession
Ce qu’un homme appelle amour peut parfois être une organisation de possession.
« Je ne peux pas vivre sans elle » semble être une déclaration passionnée. Mais cette phrase peut aussi révéler l’impossibilité de reconnaître l’autre comme un être séparé.
L’homme ne dit pas seulement qu’il aime cette femme. Il dit qu’elle lui est nécessaire pour maintenir son équilibre, son identité, sa continuité psychique. Elle doit le rassurer, réparer ses blessures, contenir ses angoisses, confirmer sa valeur et demeurer disponible.
La femme devient alors moins une compagne qu’une fonction.
Elle doit être là.
Elle doit répondre.
Elle doit comprendre.
Elle doit pardonner.
Elle doit empêcher l’homme de s’effondrer.
Son absence est vécue comme un abandon. Son silence devient une provocation. Son désir propre est interprété comme une attaque.
Il ne lui est plus reconnu le droit d’exister en dehors de la relation.
La confusion entre amour et possession s’installe lorsque l’homme ne peut supporter que la femme soit autre que ce qu’il attend d’elle. Il ne l’aime pas seulement pour ce qu’elle est : il a besoin qu’elle reste conforme à l’objet intérieur dont il dépend.
Il ne lui demande pas seulement de partager sa vie. Il lui demande de garantir qu’il ne sera jamais quitté, jamais confronté à son manque, jamais renvoyé à sa solitude.
La jalousie devient alors un système de surveillance.
Les questions ne cherchent pas véritablement des réponses. Elles cherchent à maintenir la femme sous contrôle.
Où étais-tu ?
Avec qui as-tu parlé ?
Pourquoi as-tu souri ?
Pourquoi as-tu mis cette robe ?
Pourquoi n’as-tu pas répondu immédiatement ?
Pourquoi as-tu besoin de sortir sans moi ?
La femme est sommée de produire les preuves permanentes de son innocence. Mais aucune preuve ne suffit, car le soupçon ne repose pas sur ce qu’elle fait. Il provient de l’impossibilité de l’homme à supporter qu’elle possède une vie psychique qui lui échappe.
Même fidèle, elle est accusée de pouvoir ne plus l’être.
Même présente, elle est soupçonnée de vouloir partir.
Même silencieuse, elle est interrogée sur ce qu’elle pourrait penser.
Le contrôle devient ainsi une tentative de colonisation de l’intériorité de la femme.
L’homme veut savoir non seulement ce qu’elle fait, mais ce qu’elle désire. Il voudrait empêcher le désir avant même qu’il ne se forme.
Dans cette organisation, l’amour ne repose plus sur la rencontre de deux sujets. Il devient l’exigence que l’un renonce à son altérité afin de garantir la sécurité narcissique de l’autre.
La femme peut longtemps interpréter cette emprise comme la preuve d’un attachement exceptionnel. Elle peut se sentir irremplaçable, nécessaire, investie d’une mission réparatrice.
Elle pense :
« Il a besoin de moi. »
Mais cette nécessité devient progressivement une prison.
Parce qu’elle est devenue indispensable, elle ne peut plus s’absenter.
Parce qu’elle est censée le sauver, elle ne peut plus se sauver elle-même.
Parce qu’elle connaît ses blessures, elle croit devoir excuser ce qu’il lui fait subir.
La compréhension psychologique se retourne alors contre elle. Elle utilise son intelligence et son empathie pour expliquer la violence plutôt que pour s’en protéger.
Elle sait qu’il a été abandonné.
Elle sait qu’il a été humilié.
Elle sait qu’il a peur.
Mais comprendre l’histoire d’un homme ne signifie pas consentir à devenir le lieu où il la répète.
Une enfance blessée n’accorde aucun droit sur le corps, les déplacements ou la pensée d’une femme.
L’amour ne peut être la confiscation de la liberté de l’autre.
Il suppose au contraire de supporter qu’il existe en dehors de soi, qu’il pense autrement, qu’il puisse s’éloigner et qu’il ne soit jamais entièrement possédé.
II. La femme qui part devient une femme persécutrice
Lorsque la femme tente de se dégager, un renversement peut se produire.
Elle n’est plus perçue comme celle qui cherche à échapper à la violence. Elle devient, dans le discours de l’homme, celle qui détruit.
Il dira qu’elle abandonne la famille, qu’elle brise le foyer, qu’elle lui enlève ses enfants, qu’elle le pousse au désespoir. Il pourra menacer de se tuer et lui faire porter la responsabilité de sa mort éventuelle.
La femme qui part devient alors une femme persécutrice.
Son geste de survie est transformé en acte de cruauté.
L’homme ne dit pas :
« Elle ne supporte plus ma violence. »
Il dit :
« Elle me fait du mal. »
Il ne dit pas :
« Elle a peur de moi. »
Il dit :
« Elle veut me détruire. »
Il ne reconnaît pas la séparation comme une conséquence de ses actes. Il la vit comme une agression incompréhensible.
Ce renversement est particulièrement dangereux, car il permet à l’homme de se vivre comme une victime au moment même où il menace.
Il ne pense plus exercer une violence. Il pense répondre à celle qu’il attribue à la femme.
Elle devient coupable de son effondrement, de sa colère et de ce qu’il pourrait lui faire.
La phrase « Regarde ce que tu m’obliges à faire » résume cette expulsion de la responsabilité.
La violence est attribuée à celle qui la subit.
Dans le cabinet, cette construction apparaît souvent dans les paroles mêmes de la femme :
« Je n’aurais peut-être pas dû lui annoncer que je partais de cette façon. »
« J’aurais dû attendre qu’il aille mieux. »
« J’ai été dure avec lui. »
« Je savais qu’il ne supporterait pas. »
Elle cherche dans son propre comportement la cause d’une violence qui appartient à celui qui l’exerce.
Cette culpabilité est l’une des attaches les plus puissantes de l’emprise. Elle peut la pousser à retourner auprès de l’homme afin de l’apaiser, de vérifier qu’il est vivant, de retirer une plainte ou de reprendre une relation qu’elle venait pourtant de quitter.
Elle croit encore qu’en trouvant les bons mots, le bon moment ou la bonne distance, elle pourra éviter l’explosion.
Mais aucune formulation parfaite ne peut protéger une femme d’un homme qui ne reconnaît pas son droit de partir.
La séparation ne crée pas la violence. Elle révèle la violence contenue dans le refus de la séparation.
Il est essentiel que la femme puisse retrouver une phrase intérieure suffisamment ferme :
Je ne suis pas responsable de la violence que mon départ révèle.
Elle est responsable de la manière dont elle agit, de ses paroles et de ses décisions.
Elle n’est pas responsable de ce que l’homme choisit de faire de sa frustration.
III. Détruire ce qui échappe
Dans le féminicide, la logique de possession atteint son point ultime.
Lorsque la femme ne peut plus être possédée, elle doit parfois être détruite.
Le meurtre ne surgit pas nécessairement d’un excès d’amour. Il révèle l’impossibilité radicale de reconnaître la femme comme sujet séparé.
« Si tu n’es plus à moi, tu ne seras à personne » n’est pas une déclaration passionnelle. C’est la formule d’une appropriation absolue.
La femme est traitée comme un objet dont le propriétaire prétend décider de l’existence.
Tant qu’elle reste, elle peut être surveillée, humiliée ou violentée. Lorsqu’elle part, elle échappe au dispositif. Elle redevient une personne capable de choisir.
C’est précisément ce retour à la subjectivité qui peut déclencher la rage.
Elle ne lui appartient plus.
Elle ose vivre sans lui.
Elle pourrait être heureuse ailleurs.
Elle pourrait parler.
Elle pourrait raconter ce qu’elle a subi.
Elle pourrait aimer de nouveau.
Pour l’homme enfermé dans une logique de possession, cette possibilité est parfois vécue comme une annihilation narcissique. Il ne se représente pas la séparation comme la fin douloureuse d’un lien. Il la vit comme sa propre disparition.
Il cherche alors à supprimer celle qui lui rappelle qu’il ne peut pas tout maîtriser.
Le passage à l’acte tente d’abolir la réalité insupportable de l’autre : son indépendance, son désir et sa liberté.
Le corps de la femme devient le lieu sur lequel l’homme veut rétablir une maîtrise perdue.
Le meurtre constitue alors la forme la plus extrême du contrôle : immobiliser définitivement celle qui avait commencé à reprendre sa vie.
La tuer pour l’empêcher de partir.
La réduire au silence parce qu’elle avait commencé à parler.
La rendre absente parce qu’elle était redevenue trop présente à elle-même.
Le féminicide n’est donc pas seulement un crime commis dans l’intimité. Il est aussi l’expression d’un ordre archaïque dans lequel certains hommes continuent de considérer que le désir féminin doit rester sous leur autorité.
La femme qui choisit, qui refuse ou qui quitte transgresse cet ordre.
Elle devient dangereuse parce qu’elle démontre qu’elle n’est la propriété de personne.
IV. La maison transformée en piège
Le domicile est souvent présenté comme le lieu de la sécurité. Pourtant, pour certaines femmes, il devient le lieu le plus dangereux.
Les murs protègent l’agresseur du regard extérieur. Les violences peuvent se déployer derrière une façade ordinaire : une maison entretenue, des enfants scolarisés, un couple qui paraît fonctionner.
La femme apprend à dissimuler.
Elle maquille une blessure.
Elle invente une chute.
Elle annule un rendez-vous.
Elle parle moins fort au téléphone.
Elle évite de recevoir des amis.
La maison se referme progressivement autour d’elle.
Ce qui fut construit comme un foyer devient un dispositif d’isolement.
L’homme peut alterner violence et réparation. Après l’explosion viennent les excuses, les fleurs, les promesses, les larmes. Il jure qu’il va changer. Il redevient, pour quelques jours, celui qu’elle avait aimé.
Cette alternance entretient l’espoir et désorganise la perception.
La femme ne vit pas avec un homme constamment violent. Elle vit avec un homme qui peut être tendre, vulnérable et bouleversé après l’avoir terrorisée.
Elle reste attachée à la possibilité du retour de l’homme aimant.
Elle pense parfois que le véritable homme est celui qui demande pardon, tandis que l’homme violent ne serait qu’une version accidentelle de lui-même.
Mais les excuses sans transformation participent du cycle de la violence.
La promesse répare momentanément le lien sans supprimer le danger.
La femme se trouve ainsi enfermée entre la mémoire de la tendresse et l’anticipation de la prochaine explosion.
Partir suppose alors de renoncer non seulement à l’homme violent, mais aussi à l’homme qu’elle espérait retrouver.
Elle doit faire le deuil d’un avenir promis.
C’est pourquoi la séparation n’est jamais un geste simple.
Elle peut aimer encore celui qu’elle doit quitter.
Elle peut souffrir de son absence tout en sachant que sa présence la met en danger.
Elle peut vouloir partir et revenir.
Ces mouvements contradictoires ne prouvent pas qu’elle consent à la violence. Ils témoignent de la profondeur du lien, de la peur, de la dépendance et du travail psychique nécessaire pour se dégager.
V. Partir n’est pas abandonner
L’emprise commence souvent par une réduction du mouvement : ne plus sortir, ne plus voir, ne plus parler, ne plus choisir.
La femme apprend à s’immobiliser pour ne pas déclencher la violence.
Elle réduit ses gestes, ses désirs, son corps et sa voix.
Partir signifie alors retrouver ce qui avait été interdit : la capacité de décider de ses déplacements et de son existence.
Elle ne part pas parce qu’elle est faible.
Elle part parce qu’elle a compris que rester pouvait la détruire.
La fuite n’est pas une lâcheté. Elle est parfois l’acte le plus courageux et le plus lucide qui soit.
Mais ce départ nécessite des relais. Une femme isolée ne devrait pas avoir à organiser seule sa protection, celle de ses enfants, son hébergement, ses démarches et sa reconstruction psychique.
Il faut des proches qui croient sa parole.
Des professionnels qui ne minimisent pas.
Des institutions qui évaluent réellement le danger.
Des lieux où elle puisse parler sans devoir immédiatement tout expliquer.
Il faut surtout renoncer à la question qui lui est trop souvent adressée :
« Pourquoi n’est-elle pas partie plus tôt ? »
La véritable question est :
« Qu’est-ce qui l’a empêchée de partir, et qu’avons-nous mis en place pour qu’elle puisse le faire sans risquer sa vie ? »
VI. Dans le cabinet : restaurer le discernement
Le travail analytique ne consiste pas à décider à la place de la femme. Il vise à restaurer ce que l’emprise a progressivement attaqué : son discernement, sa confiance dans ses perceptions et son droit à une pensée propre.
Elle a souvent entendu qu’elle exagérait.
Qu’elle était trop sensible.
Qu’elle provoquait les disputes.
Qu’elle imaginait le danger.
Elle ne sait plus si ce qu’elle ressent est légitime. Elle demande au clinicien de confirmer la réalité de ce qu’elle vit.
Il ne s’agit pas de produire une nouvelle dépendance, mais de lui permettre de retrouver son propre jugement.
Nommer la violence est parfois une première rupture avec l’emprise.
Non, ce n’est pas une preuve d’amour de contrôler un téléphone.
Non, une menace n’est pas une simple parole prononcée sous le coup de la colère.
Non, une enfance malheureuse n’autorise pas à terroriser une compagne.
Non, la femme n’a pas à devenir thérapeute de l’homme qui la met en danger.
Le cabinet peut devenir un lieu où elle recommence à entendre sa peur comme une information plutôt que comme une faiblesse.
La peur dit parfois ce que la culpabilité empêche encore de penser.
Elle dit :
« Quelque chose est dangereux. »
Le travail clinique consiste également à distinguer la souffrance de l’homme de la responsabilité de la femme.
Elle peut reconnaître qu’il souffre sans accepter d’être frappée.
Elle peut comprendre son histoire sans sacrifier la sienne.
Elle peut éprouver de la compassion tout en maintenant une séparation.
Elle peut aimer quelqu’un et refuser de mourir pour lui.
VII. L’amour commence là où la possession s’arrête
Aimer un être, ce n’est pas exiger qu’il renonce à lui-même pour nous rassurer.
Ce n’est pas l’enfermer afin qu’il ne puisse pas partir.
Ce n’est pas surveiller son regard, son corps ou ses pensées.
L’amour suppose une limite :
L’autre ne m’appartient pas.
Il peut m’aimer et rester distinct.
Il peut avoir besoin de solitude.
Il peut ne pas vouloir ce que je veux.
Il peut même décider de me quitter.
La séparation peut provoquer une douleur immense. Mais cette douleur ne confère aucun droit de destruction.
Devenir capable d’aimer suppose d’accepter que l’autre ne soit jamais une propriété acquise.
L’amour véritable ne supprime pas la liberté. Il s’éprouve au contact de cette liberté.
Il ne dit pas :
« Tu es à moi. »
Il dit :
« Tu es avec moi, aussi longtemps que nous le choisissons tous les deux. »
Conclusion — Recommencer à s’appartenir
Le départ d’une femme n’est pas nécessairement la destruction de l’amour.
Il peut être la fin de ce qui en avait usurpé le nom.
Elle ne quitte pas toujours un lien parce qu’elle ne ressent plus rien. Elle peut partir précisément parce qu’elle ne veut plus être détruite par ce qu’elle ressent.
Elle ne renonce pas à aimer.
Elle renonce à disparaître.
Car l’amour ne demande jamais à une femme d’abandonner sa voix, son corps, ses amitiés, son travail ou sa liberté pour prouver qu’elle aime.
L’amour ne se mesure pas à ce que l’on accepte de subir.
Il commence lorsque chacun peut exister sans que l’existence de l’autre soit vécue comme une menace.
La femme qui part n’est pas nécessairement une femme qui abandonne.
Elle est parfois une femme qui recommence à penser, à choisir, à désirer.
Une femme qui recommence à s’appartenir
« Recommencer à s’appartenir »: ça aussi ça me parle… Merci Michel!