Attention, sublime.
Voici l’une de ces chansons qui, lorsque je les découvre, suscitent instantanément en moi l’envie de tout lâcher et de rédiger tout de suite une chronique, séance tenante – et tant pis pour le travail à faire, je le compléterai ce soir au lieu de regarder un film.
Comme tout le monde, je connais Stephan Eicher pour l’énormissime tube « Déjeuner en paix », sorti en 1989, mais je ne me suis pas aventuré dans sa discographie, peut-être parce que la thématique de cette chanson m’avait beaucoup agacé. J’ai vraiment du mal avec les gens qui théorisent qu’ils se lavent les mains de ce qui se passe autour d’eux et qui préfèrent regarder paisiblement leur nombril plutôt que de se tenir au courant du fracas et des malheurs du monde, a minima. Il n’y pas grand chose qui m’énerve davantage, par exemple, que d’entendre quelqu’un dire qu’il « ne veut pas se prendre la tête ». Quant aux sites Internet et aux médias qui se vantent de promouvoir une vision « positive » de l’écologie, ils ont le don de me filer de l’urticaire : je ne supporte pas les bisounours, et encore moins ceux qui défendent les mêmes causes que les miennes. Il y avait peut-être autre chose dans « Déjeuner en paix », mais en tous cas j’avais interprété ce morceau comme un éloge de l’égoïsme et de l’aquoibonisme, et donc j’avais rangé Stephan Eicher dans le tiroir de la variétoche.
Et puis ce matin, en surfant sur Fessebouque comme je le fais de plus en plus rarement, je suis tombé sur un partage musical d’un collègue politiste dont j’aime beaucoup les écrits, Loïc Blondiaux (il travaille notamment sur l’art et la manière de donner corps à une démocratie signe de ce nom). Les deux lignes qu’il a écrites pour présenter ce morceau m’ont intrigué (« On croit désespérer de tout ou presque et puis l’on tombe sur le dernier album de Stephan Eicher qui retrouve le Djian des grands jours et ces chansons vous mettent les larmes « Poussières d’or » et celle-ci » ), et elles m’ont donné envie d’écouter.
Et là, bingo.
« Je plains celui » est la deuxième plage du quinzième album studio de Stephan Eicher, « Poussière d’or », qui vient de sortir il y a quelques jours. L’une des interviews que l’artiste helvète a données à l’occasion de cette parution a pour titre « Les chansons servent à ne pas devenir fou », et cela dit bien l’ambition : rester debout et humain dans un monde qui s’écroule et qui fonce vers le désastre. Comme il est joliment écrit sur le site internet de la Radio Télévision Suisse romande, ce disque contient « douze chansons empreintes de douceur et de lumière, conçues comme un refuge poétique face à l’angoisse ambiante. » Vers quelque direction que l’on se tourne le contexte est terriblement anxiogène, certes, mais Stephan Eicher ne veut pas se laisser emporter, alors il a voulu « créer un album qui soit comme une parenthèse apaisante » . Comme il l’explique lui même en racontant la genèse de ce disque, « On est dans la merde et on est tous effrayés, ça on le sait quand on ouvre le journal ou qu’on regarde son téléphone » , mais « Tout ce qui m’intéresse, c’est la lumière, la joie. »
Alors Stephan Eicher s’est assis et il a pris le temps de regarder et d’écouter le monde. Il en est accablé, bien sûr (comment ne pas l’être). Mais à l’inverse de la femme qui, dans « Déjeuner en paix », proclamait en somme qu’elle s’en bat les ovaires, lui continue à regarder et à écouter, et il le fait avec humanité, avec mélancolie mais sans se réfugier dans les pièges du nombrilisme, du catastrophisme et du défaitisme. Le monde est saturé de mauvaises nouvelles, on est tenté de jeter l’éponge en voyant la connerie et la méchanceté de celles et ceux qui le dirigent (surtout de ceux…), mais la tendresse et l’espoir y ont encore leur place, et le chanteur suisse l’exprime sans mièvrerie, avec le courage qu’il faut pour ne pas se laisser aller. Le journal suisse Le temps a parlé de « 12 psaumes laïques » et portés par « un mouvement ascendant » , et il y a bien de ça, en effet : le monde est gris, de plus en plus gris, mais il n’est pas interdit d’essayer de le voir en bleu, et mieux encore de le peindre en bleu.
Dans les interviews de promotion et les chroniques qui viennent d’être publiées, plusieurs chansons sont mises en exergue, par exemple « Fontaine », un bel hymne à la résilience amoureuse (« Fontaine fontaine, je boirai de ton eau » ), ou « Toute la place », une ode douce et légère à l’amour nouveau, qui parle du sentiment d’allègement que l’on ressent quand on dépose les fardeaux passés. Ces chansons je les ai écoutées, je les ai trouvées jolies, mais je crois que je les oublierai assez vite, car musicalement elles sont trop banales pour moi.
« Je plains celui », en revanche, est de celles qui me collent instantanément les poils et dont je sais que je vais les écouter et les écouter encore, toujours transi.
Musicalement, à la première écoute cela paraît d’abord classique, tranquille : le genre de musique que d’habitude je trouve pépère, sans originalité (mis à part peut-être deux changements de tonalité à 1’53 puis à 2’56), comme en produisent à la chaîne des artistes vieillissants dont l’inspiration s’essouffle (Francis Cabrel, si tu m’entends…). Un folk bienveillant, bohème, presque gentillet…
Mais ici, peut-être grâce à la présentation qu’en fait Loïc (j’ai assez travaillé sur la sociologie de la réception des produits médiatiques pour savoir qu’elle est cadrée et en partie pré-déterminée par la critique), j’ai tout de suite été non seulement séduit mais touché, ému, renversé : ce n’est pas seulement tendre, doux et joli, c’est délicat, c’est sensible, c’est tremblant, c’est humble, c’est intense jusque dans les détails, c’est désarmant de beauté. La mélodie, très simple, revient à l’identique, obstinément, simplement modulée, et cela va bien avec la thématique de la chanson, qui pour moi est encore plus remuante. Les arrangements sont finalement ciselés, avec une guitare folk qui bat le rythme, des nappes de synthé vaporeuses, des notes suspendues et des arpèges d’une guitare cristalline, une note tenue de flûte à chaque changement de tonalité… Quant à la voix de Stephan Eicher, douce et éraillée, dotée de cette dose de charme liée à son accent, elle envoûte tout autant que la musique.
Enfin la magie de cette chanson tient à son texte, qui m’a saisi immédiatement. Loïc a raison, c’est une chanson qui donne envie de ne pas céder au désespoir. Une chanson qui nous rappelle que non tout ne se vaut pas, qu’il y a des manières de vivre qui ont plus de sens et de dignité que d’autres, qu’il y a des comportements qui nous élèvent, qui nous réconfortent et qui nous relient tandis que d’autres nous abattent, nous avilissent, ou plus banalement et plus tristement peut-être, nous font passer à côté de nos vies, nous rendent amers et frustrés, nous coupent du monde et des autres.
C’est le genre de chanson dont j’ai envie de recopier le texte en entier, tant il me touche, tant il fait écho à ce que je ressens à propos de mes enfants, de l’amour et des amitiés que j’ai envie de vivre, du monde et de la vie en général. Philippe Djian parle ici de solitude affective (« Je plains celui qui appelle sa mère, / je plains celui qui n’en a pas » ), de renoncement et de trahison (« [Je plains] celui qui abandonne son frère, / celui qui revient sur ses pas » ), d’aveuglement (« Je plains celui qui ne voit pas clair, / je plains celui qui n’entend pas / Autant marcher dans le désert, / autant des perdre dans les bois » ), de désœuvrement (« Je plains celui qui ne sait pas quoi faire / de ses deux pieds, de ses dix doigts » ), de trouble de l’attachement (« Je plains celle qui considère / que tous les hommes sont du même bois » ), de ressentiment (« Je plains celle qui me jette des pierres / Je plains celle qui n’en démord pas » ), d’amour contrarié (« Je plains celle qui me désespère / Quand donc cette guerre finira ? / Je plains celle qui refuse de faire / le moindre de ses pas vers moi » ), d’aliénation (« Je plains celui qui vend son âme / Je plains celui qui vend ses bras / Rien ne peut les remplacer, / rien ne les remplacera » ). Autant de manifestations de notre difficulté à vivre, et en tous cas à vivre avec un minimum de paix et de joie…
Les quatre derniers vers de ce texte sont encore plus magnifiques que ceux qui précèdent, je trouve : « Je plains celui qui repart seul, / qui n’a plus personne à son bras, / et qui n’a pas d’autre boussole, / qui n’a rien d’autre que ça » ). C’est une allusion au deuil, bien sûr, et cela m’a fait penser à la vision poignante de ces vieux ou de ces vieilles qui rentrent seul·es du cimetière, qui retrouvent leur maison vide de la présence de l’autre, et qui attendent que la mort viennent les prendre pour le rejoindre on ne sait pas trop où, parce que sans l’autre, sans les ami·es de l’enfance et de la jeunesse, la vie n’a plus goût que de fatigue et de chagrin. Cela me fait penser, plus largement, à cette impression d’être terrassé qui peut s’emparer de nous quand on a l’impression que rien n’a plus de sens, que l’on n’a plus aucune raison de vivre et qu’on ferait mieux de se laisser crever.
« Je plains celui » est une chanson assez magique, témoignage d’une recherche de sagesse persévérante, mais nonchalante et indulgente, car il ne s’agit pas de désigner à la vindicte des tocards finis ou des salopards incurables (« J’espère que leur vent tournera » ), ni de se ranger complaisamment dans les rangs des bons et des gentils.
C’est une chanson qui témoigne aussi d’une envie de vivre à fond les années qui restent (Stephan Eicher a 65 ans…), en faisant en sorte qu’elles aient du sens, qu’elles soient marquées par la tendresse, et qu’à la fin on puisse se dire qu’on n’a pas été à plaindre, qu’on a fait un peu de bien autour de soi, qu’en somme on n’a pas vécu en vain.
Je plains celui qui ne ressent pas ce qu’il y a miraculeux dans cette chanson de Stephan Eicher.
« Je plains celui qui reste en arrière,
je plains celui qui reste là,
à genoux dans la poussière,
à attendre ce qui ne vient pas »


