Lorsqu’on envisage de faire découvrir à des proches l’ambient music de Brian Eno, de son vrai nom Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno (si si!), il n’est pas facile de choisir un morceau à partager, car à la première écoute on peut être tenté de se dire que les morceaux se ressemblent un peu tous : ce sont de longues plages, vaporeuses, aériennes, planantes, avec une profusion d’inventions musicales et de sons plus ou moins incongrus (des notes de vibraphones, de triangle ou de clochettes, de la scie musicale, des grincements…). Surtout, on est totalement en dehors de la structure « classique » propre à la musique populaire : ici il n’y a pas d’alternance entre des couplets et des refrains, pas de mélodies entêtantes, même pas de paroles, et on dirait que Brian Eno est en permanence en train d’improviser, de se laisser guider par ce que de petites voix intérieures lui susurrent… Va donc accrocher l’oreille avec cette musique dont on ne sait pas bien si elle est immobile ou circulaire !
Il faut dire qu’à l’époque où il composait cette musique, le barde du Suffolk avait en tête qu’un jour des réalisateurs pourraient avoir envie de l’utiliser dans un de leurs films : il a d’ailleurs intitulé plusieurs disques de cette période « Music for films ». Sur l’album « Apollo : atmospheres and soundtracks », réalisé avec Daniel Lanois et avec son frère cadet Roger, les choses sont néanmoins un peu différentes, car ici Brian Eno a répondu à une commande du réalisateur américain Al Reinert. Celui-ci voulait sonoriser un documentaire d’anticipation intitulé « For all mankind », lequel devait proposer une relecture esthétique de la conquête de la Lune par le programme Apollo. Il n’est donc pas surprenant que le disque contienne des morceaux cosmiques, qui donnent l’impression d’être immergé dans l’immensité de l’espace : « Apollo : atmospheres and soundtracks » est par excellence la bande-son de l’apesanteur et de l’arrachement à la gravité (mon ami Elric le placerait peut-être ici à égalité avec la BO de « Blade Runner » par Vangelis?). Il faut cependant ajouter que d’après Brian Eno lui-même, les compositions de ce disque évoquent de façon plus large la découverte de l’inconnu, la sidération anxieuse et admirative des pionniers lorsqu’ils entrent dans un monde qui avant eux a toujours été une terra incognita pour l’Humanité toute entière (on pourrait par exemple très bien l’imaginer pour illustrer le film de Werner Herzog « Aguirre, la colère de Dieu »)… Quoi qu’il en soit ce disque a été une grande réussite : plusieurs de ses titres seront aussi utilisés plus tard dans des films tels que « Trainspotting », « Traffic » ou « Drive »…
En réalité, ce que j’ai écrit pour commencer est injuste et faux : l’ambient music de Brian Eno est bien plus diverse qu’on pourrait le penser à priori, elle est formée de couches qui se superposent, de couloirs sonores que l’on est invité à emprunter et qui, à peine est-on dedans, se mettent à ondoyer et à se recomposer à tout instant. Ce monde musical est en fait d’une richesse et d’une subtilité étonnantes : à condition d’être attentif, j’ai même envie de dire recueilli, on ne se lasse pas de l’explorer et de le laisser s’insinuer en nous-mêmes. Considérer l’ambient music comme une musique d’atmosphère ou de fond sonore qui peut s’écouter de façon distraite, c’est à mon avis passer à côté d’une expérience troublante.
Je n’écoute pas très souvent Brian Eno, mais quand je le fais ce n’est pas par hasard : c’est en général dans des moments où je me sens à fleur de peau, où je me rends compte que depuis longtemps je me suis oublié et que j’ai besoin d’introspection et de calme pour faire le point et redonner une direction nouvelle à ma vie, ou au moins me replacer sur les bons rails. Il se trouve qu’en ce moment je traverse justement une période de flottement, mes proches savent pourquoi…
C’est justement parce que je me sens triste et un peu encalminé que j’ai choisi de partager « Under stars II », qui figure donc sur l’album « Apollo : atmospheres and soundtracks ». Sur d’autres disques comme « Ambient II », les morceaux de Brian Eno sont paisibles et doux, ils enveloppent délicatement dans une sérénité ouateuse. Mais « Under stars II » est un morceau un peu plus inquiétant, avec des torsions de guitares qui lacèrent ça et là les nappes tremblantes de synthé…
Si depuis quelques semaines j’ai envie de partager un morceau d’ambient music de Brian Eno, c’est aussi pour une autre raison : c’est le genre de musique que j’aimerais savoir jouer sur un piano numérique, même très lentement, même de façon précautionneuse et malhabile. Il est beaucoup trop tard pour que j’apprenne à jouer de la musique classique ou du jazz sur un piano acoustique : à coup sûr je ne parviendrais qu’à massacrer des œuvres que par ailleurs j’admire, et ce ne serait pas génial pour l’ego. Mais composer des ambiances, enregistrer des rythmiques, des sons et des samples, et les agencer dans une machine électronique, ça je crois que je saurais faire. Peut-être même que j’arriverais à produire deux ou trois trucs dont je serais satisfait, qui rendraient de façon juste ma météo intérieure, surtout lorsqu’elle est brumeuse et mélancolique. Il paraît que Brian Eno lui-même a admis qu’il était un piètre musicien : « Je suis le premier musicien à avoir percé sans savoir jouer d’aucun instrument » . Alors pourquoi pas essayer à mon tour ?
Pendant les vacances, alors que j’étais chez mon petit frère, j’ai vu ma belle-soeur Aurélie s’installer régulièrement devant un piano numérique : elle débute, mais elle y met de l’application, et elle est déjà contente de ce qu’elle peut produire. La voir jouer a achevé de me convaincre, alors c’est décidé : après en avoir parlé pendant pas mal d’années, je vais enfin me lancer et chercher un bon piano numérique d’occase, que je vois déjà dans mon salon ouvert sur les prairies. Un jour peut-être, je pourrai en jouer, accompagné de gens que j’aime, qui avec une guitare, qui avec son ukulélé, qui avec sa voix, et on se jettera des regards tendres et indulgents sur nos imperfections techniques… Vivement.


Alors, pour répondre à ta question, je place cet album bien au-dessus de la BO de Blade Runner ! À la rigueur, s’il devait y avoir une égalité avec Vangelis, ce serait avec la BO d’Antarctica (1983)… J’espère que tu pourras m’en raconter plus sur la période que tu traverses dans quelques jours. 😘
Merci pour ces précisions! Tu pourras me faire écouter ces deux BO, et oui, on aura plein de choses à se raconter tout bientôt 😘