En début d’année dernière, alors que Dorian et moi étions chez mon ami Elric, celui-ci nous a lu à haute voix la première page d’un roman d’un auteur espagnol dont je n’avais jamais entendu parler (L’ombre du vent de Carlos Zafón), et nous avons tous les deux été scotchés. Dorian est reparti avec le livre dans ses bagages, et il l’a englouti avant d’acheter et de lire dare-dare les trois volumes suivants de ce qui est en fait une quadrilogie.
Je viens de lire à mon tour L’ombre du vent, et moi aussi j’en suis ressorti aussi enchanté que bousculé.
Ce roman est souvent tragique et déchirant, parce qu’il parle d’amants qui n’arrivent pas à oublier l’être qu’ils ont aimé et qui a subitement disparu de leur vie (Nuria et Julián illustrent parfaitement la phrase de Carlos Zafón selon laquelle « Passer à côté de sa vie, c’est comme être dans une gare devant laquelle aucun train ne s’arrête » ), mais aussi parce que dans les personnages secondaires il y a quelques parents, notamment des pères, qui ne se remettent pas d’avoir gâché la relation avec leur enfant, qui cherchent une rédemption mais qui ne savent pas comment s’y prendre, et qui craignent de découvrir que c’est trop tard et qu’ils ont définitivement échoué dans ce qui est pour moi la tâche essentielle de la vie, à savoir aimer ses enfants et leur donner les ressources dont ils ont besoin pour être heureux et pour avancer avec confiance dans l’aventure de la vie.
Parfois aussi, L’ombre du vent est un roman très drôle, notamment grâce au personnage de Fermín Romero de Torres, que l’on découvre d’abord comme vagabond, qui prétend avoir été agent secret, et qui se révèle être un ami fidèle, loyal et courageux, un coureur de jupons, un amateur de plaisanteries lestes et un inventeur fécond de punchlines bien troussées qui clouent le bec aux importuns.
Pour donner une première idée de ce dont parle L’ombre du vent, je me contenterai d’abord de résumer, en la réécrivant quelque peu, la présentation qu’en fait l’éditeur : « Dans la Barcelone de l’après-guerre civile, un matin brumeux de 1945, un homme, modeste boutiquier de livres d’occasion, emmène son petit garçon (Daniel Sempere, le narrateur) dans un lieu mystérieux du quartier gothique, qu’il appelle le Cimetière des Livres Oubliés. Daniel est invité à y « adopter » un volume parmi des centaines de milliers. Le livre qu’il va choisir, L’Ombre du Vent, va changer le cours de sa vie et l’entraîner dans un labyrinthe d’aventures, de secrets et de mystères qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées russes. » Cette présentation correspond tout à fait à ce que j’ai moi-même ressenti.
L’histoire de L’ombre du vent, très complexe et subtilement déployée, est un entrelacement d’intrigues qui se déroulent à des périodes diverses (ce qui arrive aux uns fait écho à ce que les autres vivent), dont les péripéties paraissent énigmatiques jusqu’à ce qu’elles soient éclaircies par de nouveaux éléments, de nouveaux retours en arrière ou de nouvelles rencontres. Elle tient à la fois du roman d’initiation raconté avec une nostalgie dévorante, de la tragédie romantique, du roman fantastique (même si on devine que les étranges mystères dont il s’agit se déroulent essentiellement dans l’esprit des personnages), du roman policier (le suspense et les coups de théâtre sont nombreux, et l’un des plaisirs de la lecture, pour moi en tous cas, a été de mener l’enquête avec Daniel)… Même si le style de Carlos Zafón est plus brillant et son ambition littéraire plus ample, L’ombre du vent me fait un peu penser à une hybridation entre la fameuse trilogie de Marcel Pagnol racontant son enfance et sa jeunesse, et Le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux. En tous cas c’est un livre pétri d’une mélancolie invincible, mais qui est aussi parcouru par une audace, une effronterie et une fantaisie ébouriffantes et réjouissantes.
Je n’ai nullement envie de gâcher le plaisir de la surprise et de la découverte, aussi je ne serai pas plus précis. Je vous dirai juste que plus j’avançais dans la lecture de L’ombre du vent, plus je me sentais attaché à plusieurs des personnages, plus j’étais ému et même bouleversé par ce qui leur arrive, par le récit de ce qui leur est arrivé dans le passé et des traces indélébiles que ça a laissé dans le cœur et dans les entrailles, et j’ai plusieurs fois fini un paragraphe ou un chapitre baigné de larmes. En refermant ce roman, je suis sorti pour faire une longue balade à pied, car je me sentais à peu près incapable de faire quoi que ce soit d’autre que réfléchir à l’existence tragique et belle de ces personnages, ainsi qu’à ce que je devrais faire pour échapper moi-même à la malédiction qui pétrifie plusieurs d’entre eux.
J’ajoute que pour moi qui ai passé à Barcelone quelques merveilleuses journées en famille lorsque mes deux enfants étaient petits, et qui entend souvent parler de cette ville parce que je suis un supporter du FC Barça (Més que un club) depuis de longues années, le charme de L’ombre du vent tient aussi à la façon dont les personnages l’arpentent de long en large, depuis ses avenues et ses places les plus rutilantes (les Ramblas) jusqu’à ses recoins les plus sordides, et à la façon dont on devine la ville se transformer au fur et à mesure que la modernité s’en empare, ou de façon plus brutale et violente à cause de la guerre civile entre les Franquistes et les Républicains, les communistes ou les anarchistes. Je suis un amoureux des cartes et j’ai souvent eu envie, au détour d’une page ou d’une autre, de me jeter sur Gougueule Eursse pour aller voir à quoi ressemble le quartier ou la ruelle dont je venais de lire la description.
Sans plus détailler L’ombre du vent, je vais me contenter de recopier quelques extraits, ceux qui m’ont le plus marqué, ceux que j’ai déjà relus plusieurs fois, en en extrayant à chaque fois ce qui fait écho avec ce que j’ai moi-même vécu, avec ce que mes enfants vivent, et avec ce que je devrais faire, je crois, pour que les années qui me restent ne me laissent pas le goût âcre de la déception et de la culpabilité.
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Le premier extrait, c’est le tout début du livre, à propos duquel le magazine Lire a écrit cette appréciation que je trouve parfaitement juste : « Si vous avez le malheur de lire les trois premières pages de ce roman, vous n’avez plus aucune chance de lui échapper. »
Je me souviens encore de ce petit matin où mon père m’emmena pour la première fois visiter le Cimetière des Livres Oubliés. Nous étions aux premiers jours de l’été 1945, et nous marchions dans les rues d’une Barcelone écrasée sous un ciel de centre et un soleil fuligineux qui se répandait sur la ville comme une coulée de cuivre liquide.
– Daniel, me prévint mon père, ce que tu vas voir aujourd’hui, tu ne dois en parler à personne. Pas même à ton ami Tomás. À personne.
– Pas même à maman ? Demandai-je à mi-voix.
Mon père soupira, en se réfugiant derrière ce sourire triste qui accompagnait sa vie comme une ombre.
– Si, bien sûr, répondit-il en baissant la tête. Pour elle, nous n’avons pas de secrets. Elle, on peut tout lui dire.
Peu après la fin de la guerre civile, ma mère avait été emportée par un début de choléra. Nous l’avions enterrée à Montjuïc le jour de mon quatrième anniversaire. Je me rappelle seulement qu’il avait plu toute la journée et toute la nuit, et que, lorsque j’avais demandé à mon père si le ciel pleurait, la voix lui avait manqué pour me répondre. Six ans après, l’absence de ma mère était pour moi toujours un mirage, un silence hurlant que je n’avais pas encore appris à faire taire à coups de mots. Nous vivions, mon père et moi, dans un petit appartement de la rue Santa Ana, près de la place de l’église. L’appartement était situé juste au dessus de la boutique de livres rares et d’occasion héritée de mon grand-père, un bazar enchanté que mon père comptait bien me transmettre un jour. J’ai grandi entre les livres, en me faisant des amis invisibles dans les pages qui tombaient en poussière et dont je porte encore l’odeur sur les mains. J’ai appris à m’endormir en expliquant à ma mère, dans l’ombre de ma chambre, les événements de la journée, ce que j’avais fait au collège, ce que j’avais appris ce jour-là… Je ne pouvais entendre sa voix ni sentir son contact, mais sa lumière et sa chaleur rayonnaient dans chaque recoin de notre logis, et moi, avec la confiance d’un enfant qui peut encore compter ses années sur les doigts, je croyais qu’il me suffisait de fermer les yeux et de lui parler pour qu’elle m’écoute, d’où qu’elle fût. Parfois, mon père m’entendait de la salle à manger et pleurait en silence.
Je me souviens qu’en cette aube de juin je m’étais éveillé en criant. Mon cœur battait dans ma poitrine comme si mon âme voulait s’y frayer un chemin et dévaler l’escalier. Mon père effrayé était accouru dans ma chambre et m’avait pris dans ses bras pour me calmer.
– Je n’arrive pas à me rappeler son visage. Je n’arrive pas à me rappeler le visage de maman, murmurais-je, le souffle coupé.
Mon père me serrait avec force.
– Ne t’inquiète pas, Daniel. Je me rappellerai pour deux.
Nous nous regardions dans la pénombre, cherchant des mots qui n’existaient pas. Pour la première fois, je me rendais compte que mon père vieillissait et que ses yeux, des yeux de brume et d’absence, regardaient toujours en arrière. Il s’était relevé et avait tiré les rideaux pour laisser entrer la douce lumière de l’aube.
– Debout, Daniel, habille-toi. Je veux te montrer quelque chose.
– Maintenant, à cinq heures du matin ?
– Il y a des choses que l’on ne peut voir que dans le noir, avait soufflé mon père en arborant un sourire énigmatique qu’il avait probablement emprunté à un roman d’Alexandre Dumas.
Quand nous avions passé le porche, les rues sommeillaient encore dans la brume et la rosée nocturne. Les réverbères des Ramblas dessinaient en tremblotant une avenue noyée de buée, le temps que la ville s’éveille et quitte son masque d’aquarelle. En arrivant la rue Arco del Teatro, nous nous aventurâmes dans la direction du Raval, sous l’arcade qui précédait une voûte de brouillard bleu. Je suivis mon père sur ce chemin étroit, plus cicatrice que rue, jusqu’à ce que le rayonnement des Ramblas disparaisse derrière nous. La clarté du petit jour s’infiltrait entre les balcons et les corniches en touches délicates de lumière oblique, sans parvenir jusqu’au sol. Mon père s’arrêta devant un portail en bois sculpté, noirci par le temps et l’humidité. Devant nous se dressait ce qui me parut être le squelette abandonné d’un hôtel particulier, ou d’un musée d’échos et d’ombres.
– Daniel, ce que tu vas voir aujourd’hui, tu ne dois en parler à personne. Pas même à ton ami Tomás. À personne.
Voilà les trois premières pages de L’ombre du vent, vous les avez lues. Est-ce que vous aussi, vous vous sentez irrésistiblement happé comme je l’ai été ?
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Le deuxième extrait m’a bouleversé parce qu’il m’a soudain renvoyé à ce qui est le plus important pour moi, ce dont la disparition serait pour moi à ce point définitive que la vie n’aurait plus pour moi que goût de cendre : le lien que j’essaye de nouer et de nourrir avec mes enfants.
– Ouvre au moins ton cadeau avant d’aller au lit, dit mon père.
Il désigna le paquet enveloppé de cellophane qu’il avait posé la veille sur la table de la salle à manger. J’hésitai un instant. Il m’encouragea d’un signe de tête. Je pris le paquet et capitale soupesai. Je le tendis à mon père sans l’ouvrir.
– Il vaut mieux que tu le rendes. Je ne mérite aucun cadeau.
– Les cadeaux sont donnés pour le plaisir de celui qui les offre, pas pour les mérites de celui qui les reçoit, répondit-il. Et puis, on ne peut plus le rendre. Ouvre-le.
Je défis l’emballage soigné, dans la pénombre de l’aube. Le paquet contenait une boîte en bois ouvragé, luisante, aux coins dorés. Un sourire m’éclaira avant même que je l’ouvre. La serrure fit un bruit délicieux, comme un mécanisme d’horlogerie. L’intérieur de l’étui était garni de velours bleu sombre. Le fabuleux Mont-Blanc Meisterstück de Victor Hugo reposait au centre, étincelant. Je le pris et le contemplai à la lumière provenant du balcon. Sur l’agrafe en or du capuchon était gravé :
Daniel Sempere, 1953
Je regardai mon père, bouche bée. Je ne crois pas l’avoir vu aussi heureux qu’en cet instant. Sans rien dire, il se leva du fauteuil et me prit dans ses bras avec force. Je sentis ma gorge se serrer, et je ne pus prononcer un mot.
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Ce troisième extrait décrit très bien la lassitude infinie qui a pris possession de plusieurs des personnages de L’ombre du vent, leur conviction d’avoir laissé passer leur chance et d’errer désormais et à jamais dans le pays des regrets :
Je me suis souvent demandé si c’était parce que ma vie était tellement vide qu’en arrivant à Paris j’étais tombée dans les bras de Julián, comme les filles d’Irène Marceau qui mendiaient un peu de tendresse faute de mieux. Je sais seulement que ces deux semaines ont été le seul moment de ma vie où je me suis sentie vraiment moi-même, où j’ai compris, avec cette absurde clarté des choses inexplicables, que je ne pourrais jamais aimer un autre homme comme j’aimais Julián, même si je passais le reste de ma vie à essayer.
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Ce quatrième exprime à merveille une idée qui me saisit souvent, la peur de ne pas compter pour les autres, de finir dans les limbes de l’oubli, et au final d’avoir vécu pour rien, en tous cas pour pas grand chose :
« De toutes les choses que Julián a écrites, celle dont je me suis toujours sentie la plus proche est que nous restons vivants tant que quelqu’un se souvient de nous. Comme cela m’est si souvent arrivé avec Julián avant même de l’avoir rencontré, je sens que je te connais et que, si je peux avoir confiance en quelqu’un, c’est en toi. Garde moi une petite place, Daniel, dans un coin de ta mémoire. Ne me laisse pas partir.
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Et enfin, ce passage dans lequel je ressens, comme les deux personnages qui sont ici en scène, le soulagement qui leur éclaircit soudain l’âme lorsque l’un des deux trouve (pourquoi maintenant et pas avant ou plus tard, mystère), l’impulsion de lâcher enfin ce qu’il a sur le cœur :
Dans la rue, il me sembla que les ténèbres rampaient sur les pavés et me collaient aux talons. Je pressai l’allure et ne ralentis pas le rythme jusqu’à l’appartement. Je trouvai mon père rencogné dans son fauteuil, un livre ouvert sur les genoux. C’était un album de photos. En me voyant, il se redressa avec une expression de soulagement, comme s’il se sentait libéré de tout le poids du ciel.
– J’étais inquiet. Comment s’est passé l’enterrement ?
Je haussai les épaules, et mon père hocha la tête d’un air grave, sans insister.
– Je t’avais préparé à dîner. Si tu veux, je te le réchauffe et…
– Merci, je n’ai pas faim. J’ai déjà mangé.
Il me regarda dans les yeux et hocha derechef la tête. Il se retourna et ramassa les assiettes disposées sur la table. Alors, sans bien savoir pourquoi, je m’approchai de lui et le serrai dans mes bras. Je sentis que mon père, surpris, m’étreignait à son tour.
– Daniel, tu te sens bien ?
Je ne l’en serrai que plus fort.
– Je t’aime, murmurais-je.
Les cloches de la cathédrale sonnaient quand je commençai la lecture du manuscrit de Nuria Montfort. Sa petite écriture, parfaitement formée, me rappela l’ordre qui régnait sur son bureau, comme si elle avait voulu chercher dans les mots la paix et la sécurité que la vie n’avais pas voulu lui accorder.

C’est marrant, je l’ai lu l’été dernier 😊 et dévoré…
Il fait partie de ces grands romans qu’on oublie jamais complètement…
Oui c’est drôle, je pensais justement à ce roman en regardant ta bibliothèque jeudi soir 😁
Je suis bien d’accord en tous cas, c’est un livre qui ne s’oublie pas. Et que je relirai sans doute un jour…