Formé en 1977, le groupe anglais Dire Straits est aujourd’hui passé de mode : on n’en entend plus guère parler, il semble être aussi ringard que le bandeau de tennis de son leader Mark Knopfler (qui était tout à la fois guitariste, chanteur et unique compositeur), et je n’ai pas le souvenir de reprises marquantes de ses chansons, mise à part « Brother in arms » par Joan Baez et par Metallica (mais dans un cas comme dans l’autre ce n’est pas terrible…). Ce désintérêt est assez étonnant, car dans les années 80 c’était l’un des plus grands groupes de rock (ou disons de soft rock, ou de rock FM, comme on disait alors). Du point de vue commercial, en tous cas, Dire Straits mangeait à la même table que Queen ou Pink Floyd : depuis ses débuts il a vendu plus de 140 millions d’albums dans le monde !
Dès son origine, le groupe s’est fait connaître grâce à une patte musicale qui ne variera pas tout au long de sa carrière : un son de guitare électrique cristallin et d’une impeccable netteté, et de longs solos virtuoses de Mark Knopfler, parfois insérés dans des chansons qui étaient elles-mêmes très étirées (certain·es dont le soft rock n’est pas la came diront plutôt qu’elles sont « interminables »). Le son de Dire Straits est très loin d’à peu près tout ce qui rencontrait du succès au tournant des années 1980 : loin du punk, loin du funk, loin du disco, loin de la new wave… Peut-être est-ce justement cela, ce côté débonnaire et insoucieux des modes musicales, qui a assuré le succès du groupe, un peu comme Fleetwood Mac de l’autre côté de l’Atlantique ? En tous cas il est un fait qu’il y avait un large public pour ce rock classique, mélodieux, techniquement irréprochable, agréable à l’oreille mais quand même assez lisse, voire cérébral, froid et désincarné – pour moi en tous cas, ça manque de chair, de spontanéité et d’émotions.
Parue en 1982 sur le quatrième album de Dire Straits (« Love over gold »), « Telegraph road » est la quintessence de tout cela, à un degré encore plus aigu de méticulosité. Je l’ai pas mal écoutée lorsque j’étais collégien, car j’avais enregistré le double album « Alchemy live » sur une cassette audio de 90 minutes, une face pour chaque disque, et il m’arrivait assez souvent de la faire tourner durant mes longs après-midi de lecture. En concert elle est à peine moins longue (13’28 contre 14’18), mais dans les deux versions on retrouve la même construction minutieuse : le même crescendo initial d’environ deux minutes, le retour plusieurs fois du thème qui est énoncé à la guitare ou au synthé, un pont très lent ouvert par le piano, deux solos de guitare aussi magistraux que mélancoliques, et pour finir une course-poursuite effrénée de quasiment cinq minutes entre la guitare virevoltante, les notes martelées au piano et les roulements de la batterie. En dépit du decrescendo final, j’aime bien ce point de vue du journaliste musical Michael Oldfield qui a écrit que cette chanson « entre en scène comme un agneau et en sort comme un lion. »

Comme pour la quasi totalité des chansons en anglais que j’écoutais dans mon adolescence, je ne savais à l’époque à peu près rien de ce dont parle « Telegraph road ». Comme Dire Straits est un groupe que je n’écoute quasiment plus jamais (sauf pour « Brother in arms » que j’adore), il m’a fallu attendre de préparer cette chronique pour que je découvre le sens que Mark Knopfler a voulu y mettre. Il a écrit cette chanson alors que le groupe, en tournée aux États-Unis, voyageait en bus dans les environs de Detroit, et que lui-même lisait L’éveil de la glèbe, un roman du prix Nobel norvégien Knut Hamsun. Ce livre raconte l’histoire d’un couple qui décide de quitter la ville et d’aller s’établir dans le grand nord de la Norvège pour y expérimenter un mode de vie traditionnel et rude, qui parvient à créer autour de lui une petite communauté soudée, mais qui est petit à petit rattrapé par la civilisation et par le « progrès ». Fortement impressionné par le parallèle entre l’histoire qu’il était en train de lire et la crise économique qui commençait à frapper la capitale de l’industrie automobile américaine, qui allait être bientôt le symbole de la « rust bell », Knopfler a alors décidé d’écrire une chanson métaphorique qui dresserait une fresque de la colonisation de l’Amérique. Comme il l’a expliqué plus tard dans une interview, « Nous étions en train de rouler sur cette route et je lisais à l’époque un livre intitulé ‘Growth of the Soil’, et j’ai simplement mis les deux ensemble. On roulait sur cette route… et elle n’en finissait pas de s’étendre. Et j’ai commencé à réfléchir, je me suis demandé comment cette route avait commencé, ce qu’elle devait être au début. Et c’est comme ça que tout est arrivé, j’ai juste mis ensemble ce livre et l’endroit où j’étais… »
Le texte de « Telegraph road » commence donc par exposer l’espoir de vie meilleure des pionniers : « A long time ago came a man on a track, / walking thirty miles with a sack on his back / And he put down his load where he thought it was the best / He made a home in the wilderness » ). La liberté et la légèreté conquises sont alors soulignées par l’introduction à la flûte, laquelle évoque la culture amérindienne et le partenariat amical entre les humains et leur environnement naturel. Dans un deuxième temps, le texte décrit le domptage de la nature sauvage et les transformations entraînées par le développement économique le long de la fameuse Telegraph Road, ouverte en 1848, qui a d’abord été un vague chemin mais qui est petit à petit devenue une route, puis une autoroute à quatre voies, puis à six : « Then came the churches, then came the schools / Then came the lawyers, then came the rules / Then came the trains and the trucks with their loads / And the dirty old track was the Telegraph Road / Then came the mines, then came the ore » ; « There’s six lanes of trafic » . Assez subtilement, Knopfler glisse que les gazouillis des oiseaux dont profitaient chaque matin les pionniers sont désormais supplantés par les crissements des fils de télégraphe sur lesquels ils viennent se poser. Enfin la chanson évoque les désillusions générées par le chômage, la pauvreté et les conflits politiques : « Then there was the hard times, then there was a war » . Le rêve, les efforts, les douleurs, les chagrins, les déchirements, la débâcle, la chute, tout cela est symbolisé par l’histoire de cette route, qui était un chemin vers l’Eden au cœur de la nature sauvage, mais qui n’est plus qu’un canal urbanisé sur lequel s’engouffre en permanence un flux frénétique et infini de bagnoles et de camions… Comme le livre de Knut Hamsun, les paroles de cette chanson Dire Straits résonnent encore plus aujourd’hui, à l’heure où les effets secondaires de la croissance économique apparaissent de plus en plus évidents et de plus en plus dévastateurs.
Comme Knopfler n’était pas romantique pour rien (il a quand même intitulé l’un de ses plus grands tubes « Romeo and Juliet »), il a entretissé ce bout d’histoire sociale, économique et politique des États-Unis avec la description d’un amour qui, lui aussi, s’effiloche un peu. La deuxième moitié de la chanson donne en effet la parole à un homme qui s’afflige et qui promet à son amoureuse qu’il va les sortir de la noirceur et les ramener à l’époque où la vie était pour eux une découverte joyeuse, et même un pari enthousiasmant sur l’avenir : « You had your head on my shoulder, you had your hand in my hair / Now you act a little colder like you don’t seem to care / But just believe in me, baby, and I’ll take you away / from out of this darkness and into the day » . De ce point de vue aussi, Mark Knopfler est fidèle à l’inspiration qu’il a puisée dans le roman de Knut Hamsun, car celui-ci est une métaphore quasi-biblique qui adapte l’histoire d’Adam et Eve dans un jardin d’Eden moderne en passe de devenir post-apocalyptique (je n’ai pas lu ce roman, mais je le mets sur ma liste!)
Comme souvent, après avoir lu pour préparé cette chronique et après l’avoir écrite, j’ai changé d’avis au sujet de ce morceau. Je croyais que c’était une chanson romantique et, sur le plan musical, une simple succession de morceaux de bravoure à la guitare. Mais en fait j’ai découvert qu’il s’agit d’une véritable épopée qui, en évoquant l’histoire d’une route, retrace en réalité l’histoire d’un pays nouveau, et qui plus largement encore illustre le désir éternel d’une vie meilleure, la perte inéluctable des illusions que tous les humains ou presque finissent pas subir un jour ou l’autre, et l’envie de ne pas pour autant baisser les bras.
Mark Knopfler a lui-même dit de « Telegraph road » que c’est une chanson « cinématographique » : « Pendant le passage lent au milieu du morceau, je visualise très bien un travelling arrière qui laisserait découvrir un panorama de grands espaces. » Cela me paraît très juste : en effet les deux premières minutes ont l’allure d’un lever de soleil, en effet la cavalcade guitare-piano ressemble à une émeute ou à une guerre… Knopfler a bel et bien réussi à accrocher l’auditeur, à le captiver et à le téléporter dans une atmosphère, dans une ambiance, dans un paysage.
Est-ce que cette redécouverte de « Telegraph road » me suffira pour réécouter davantage les albums de Dire Straits ? Ce n’est pas certain. Mais en tous cas lorsque je le ferai, ce sera sûrement avec davantage de plaisir, notamment pour ce morceau monumental… que je continue décidément à préférer dans la version en concert du Alchemy live.
« I’ve seen desperation explode into flames
And I don’t want to see it again »
[Je signale et je conseille cette très belle et intéressante chronique, qui m’a inspiré quelques idées : Telegraph Road ou la désillusion du mythe américain de la conquête.]


Félicitations pour cette chronique d’un superbe titre de Mark Knopfler. N’en déplaise aux détracteurs de Dire Straits, la musique de Mark Knopfler ne se limite pas à des titres rock fm des années 80. Telegraph Road est un morceau épique façon Jungleland de Springsteen et son texte est sublime !
Tiens je te joins une petite sélection de titres solo de Mark Knopfler, sa carrière solo est plus longue (près de 30 ans) et plus riche (10 albums et plein de collaborations ou bandes originales de films) que la période Dire Straits. Et surtout elle confirme au delà de ses talents de guitariste, toutes ses qualités de songwriting, sa capacité à relier en musique la petite et la grande histoire.
https://open.spotify.com/playlist/3ddB7AHMDMWuH0xzPlUmpT?si=ajejschLRmGRAphaHtZcyA&pi=L6GSLVJFTc-RR
Exemple :
Si tu aimes Brothers in Arms, penche toi sur « Piper to the end » …Mark Knopfler y évoque un joueur de cornemuse écossais parti au front, emportant avec lui l’âme et la fierté celte jusque dans la guerre.
« Speedway at Nazareth » raconte la trajectoire fulgurante et tragique d’un pilote IndyCar lancé à toute vitesse vers sa propre fin. Sous l’adrénaline et le rugissement des moteurs, affleure une fatalité sombre, presque inévitable. Véritable morceau de bravoure, Speedway at Nazareth démarre comme une rengaine country et s’achève dans un fracas basse batterie guitare assourdissant.
Dans « Sailing to Philadelphia » , Mark Knopfler raconte l’histoire de deux hommes envoyés tracer une frontière en Amérique, sans mesurer qu’ils participent à dessiner une ligne qui marquera profondément l’histoire (nord contre sud, ligne de l’esclavage). Il en fait un récit intime et mélancolique sur le doute, la solitude et le poids invisible des choix humains.
Dans « Done with Bonaparte » , Mark Knopfler adopte la voix d’un soldat revenu brisé des guerres napoléoniennes, désabusé par la gloire et le sacrifice. Entre influence folk celtique et amertume profonde, la chanson raconte la fin des illusions et le prix humain payé pour Napoléon Bonaparte.
Dans « Why Aye Man » , Knopfler rend hommage aux ouvriers du nord-est de l’Angleterre contraints de partir travailler en Allemagne après la fermeture des chantiers navals. Entre les lignes la chanson capte l’arrachement, la solidarité et la nostalgie du pays des travailleurs déracinés.
Merci beaucoup Christophe pour ce commentaire très détaillé et pour toutes ces suggestions d’écoute! Je n’ai pas du tout suivi la carrière de Dire Straits après les albums que je connaissais dans mon adolescence et « Brother in arms » (un morceau que j’adore), donc il est bine possible en effet que j’aie raté quelques pépites. Je vais écouter tout ça tranquillement… et si ça se trouve tes conseils vont m’aider à enrichir la liste des morceaux à, chroniquer 😉
Et bien effectivement j’espère que l’on aura le plaisir de lire d’autres chroniques sur ce groupe et le talentueux Mark Knopfler que j écoutais, écoute et écouterai encore et encore…😜